Lanh est malheureuse. Du moins, fait-elle de violents efforts pour entretenir la petite étincelle d’agacement et le vague dépit qui la rongent depuis que Sidzik couche avec Miss DGSE, ou « a couché ». Car si elle est certaine que le séjour à Berlin s’est terminé dans un lit (à une kyrielle de petits détails dans l’attitude de Mark), elle a aussi l’intuition que l’expérience n’a pas été renouvelée. Pour l’instant. Et c’est bien ce « pour l’instant » qui l’irrite. Si Nathalie claque des doigts...
Cela fait rire Joanna, de son rire de vieille dame pas si sage que ça.
— Tu sais, des Nathalie, j’en ai déjà vu un paquet et j’en verrai encore beaucoup, pour peu que la dame à la faux m’épargne encore quelque temps.
— Grandma !
— C’est le nombre des conquêtes de mon petit-fils qui te dérange, ou l’évocation de ma mort ? Mark et moi avons tous deux un problème avec les trucs qui passent. Lui, c’est les filles, moi le temps.
— Nathalie est du genre qui passe et qui rapace.
— Ne me dis pas que tu es jalouse ! Ça t’amuserait, toi, de...
— Je ne suis pas jalouse ! C’est même la première fois que... que...
— Que ?
Lanh est incapable de mettre un nom sur ce qu’elle ressent. Elle comprend à peine que Nathalie la fascine et qu’elle aimerait être à sa place. Enfin non, justement, tout sauf sa place, parce que cette place-là reste ce qui empêche Mark d’éprouver pour cette fille quoi que ce soit au-dessus de la ceinture.
De toute façon, depuis leur aller et retour en Guyane, Nathalie s’est volatilisée et Mark disparaît dès l’aube avec Fred pour ne rentrer qu’au crépuscule et s’endormir devant l’écran de son ordinateur. La nuit, il attend que Markus Weinmar veuille bien le recontacter. Le jour, il coure les centres de recherche, les universités et les rédactions pour en apprendre davantage sur cette conférence mondiale de l’Énergie et, surtout, en comprendre les enjeux. En une semaine, Fred et lui ne découvrent pas grand-chose. La CME demeure une Arlésienne dont beaucoup de scientifiques et de journalistes ont entendu parler et que la plupart tiennent pour une arlequinade politicienne. Le duo Cailloux-Sidzik tente alors sa chance auprès des industriels, mais ses démarches se heurtent aux portes closes, aux responsables absents ou indisponibles, à l’ignorance polie, au renvoi vers les autorités politiques ou territoriales concernées. Même Loïc Le Guen s’arrange pour n’avoir ni à les recevoir ni à leur consacrer une conversation téléphonique. Et, bien sûr, côté ministères – ils en essaient plusieurs – on les éconduit purement et simplement.
— J’ai jamais vu ça, se plaint Fred après cinq jours de portes se refermant sur son nez. Je te parie un baril de poudre de perlimpinpin contre ta lessive habituelle que quelqu’un a fait le tour de toutes les personnes que nous pourrions démarcher avec une liste de consignes de vingt mètres de long !
— On les aurait prévenus spécialement contre nous ? s’étonne Mark.
— On n’est peut-être pas les seuls visés mais, ce qu’il y a de sûr, c’est que nos noms ont été méchamment surlignés sur la liste des indésirables !
— Tu crois que c’est à cause de nos relations passées avec Mark ?
— Weinmar ? Pff ! S’ils nous soupçonnaient de la plus petite collusion avec lui, nous n’aurions même pas droit à la résidence surveillée de Salinger ! Et, à mon avis, il est là le blocage : Salinger. Ils te laissent en liberté parce que tu peux les aider à coincer Markus, mais ils se méfient de toi comme de la peste. Et dans World Ethics and Research, je ne serais pas étonné que ce soit le mot Ethics qui les défrise le plus.
Ils s’entêtent pourtant, Fred étant sûr que, parmi les chercheurs qu’ils ont déjà rencontrés et avec qui il est en excellents termes, il s’en trouve qui lui jouent la comédie. Mais finalement c’est Joanna qui lève le premier lièvre et Lanh qui le dépèce.
Partant du principe qu’une conférence de cette dimension nécessite d’importants préparatifs, Joanna lance des amorces sur tout le web et entreprend d’y dénicher des échanges de courriers pouvant être en rapport avec cette préparation. Elle examine, entre autres, les réservations de tous les complexes hôteliers de luxe de la planète pour le reste de l’année, ainsi que celles des voituriers, traiteurs, compagnies aériennes, agences de sécurité, etc. Elle se glisse dans les emplois du temps prévisionnels des universités et des centres de recherche. Elle consacre beaucoup de temps à un travail de fourmi qui lui permet essentiellement de vérifier que la logique du flux tendu reste une maladie extrêmement contagieuse et que, dans tous les domaines, la notion d’anticipation ne s’applique qu’au court terme.
Elle note toutefois chez beaucoup d’experts de l’énergie une curieuse propension aux vacances en Corse, une intéressante tendance à les prendre en juin et une convergence suspecte autour d’un centre de séjour du CNRS à quelques kilomètres de l’aéroport de Figari.
— Ce n’est sûrement pas la CME, dit-elle à Lanh (après l’avoir fait sursauter d’un « Jackpot ! » tonitruant), mais ça ressemble très fort à une rencontre de préparation. Il y a des experts d’à peu près toutes les disciplines en rapport avec les énergies de pointe, et ils viennent du monde entier.
Les corrélations sont indiscutables. La jeune Chinoise se jette sur le téléphone et jure à chaque fois qu’elle obtient la messagerie de Fred.
— Pourquoi a-t-il fallu que ce soit précisément aujourd’hui qu’il débranche son cellulaire ?
Après une heure de tentatives infructueuses, où elle demande que Mark rappelle Joanna de toute urgence, elle décide qu’elle n’a pas besoin de Cailloux et Sidzik pour faire avancer le schmilblick. Elle s’installe le plus confortablement possible devant l’ordinateur de Joanna, se frotte les mains d’un air songeur, hausse les épaules et mitraille les touches du clavier. Pour finir elle bascule sur le Net et attache le fichier qu’elle vient de concocter à un message très court :
Et de ton côté ?
Joanna, qui s’est approchée d’elle et a posé les mains sur ses épaules, demande :
— Du côté de qui ?
Lanh tapote l’écran à l’endroit où gigote le lézard vert.
— Le Roi Lézard ? Tu le connais ?
— Non, mais lui me connaît. Il y a sa petite figurine, là, et le programme qui est derrière, mais de temps en temps il s’assure en personne que ta bécane n’a pas de parasite, comme il le fait pour celle de Mark. Je l’ai surpris en pleine inspection plusieurs fois. Je ne dis rien, il ne dit rien, mais nous savons tous les deux.
Joanna attend une suite qui ne vient pas.
— Et vous savez quoi ?
— Moi, je sais qu’il veille et qu’il prend bien soin de ne commettre aucune indiscrétion. Et lui sait que je l’observe.
— Pourquoi dis-tu qu’il te connaît ? Il doit plutôt penser que c’est moi, non ? Ou Mark, quand c’est sur son ordinateur ?
Lanh se lève, prend les mains de la vieille dame dans les siennes et sourit :
— Question de style, Grandma. On se fait un thé ?
La tasse à la main, Lanh garde un œil sur l’écran. Elle ne sait pas dans combien de temps le Roi Lézard répondra, mais elle sait qu’il le fera. Question de style, aussi. Quand le téléphone sonne, elle est sur le combiné avant Joanna.
— Mark ? Bon sang, où...
— Sorry, jeune fille. Je ne suis pas Sidzik et, puisque tu t’attendais à ce que ce soit lui, je suppose qu’il n’est pas là.
Lanh en a la mâchoire qui se décroche.
— Le King ?
Rire.
— Disons le Lézard. Sauf erreur, le King est sur Alpha du Centaure avec ses copains E.T. Toi, c’est Lanh, c’est ça ? (Il n’attend pas la confirmation.) Bon, excuse-moi mais, comme d’habitude, je suis un peu à la bourre. Qu’est-ce que tu veux savoir au juste ?
La jeune Chinoise a le réflexe de brancher l’amplificateur.
— J’en sais rien, justement. Cette histoire de conférence, par exemple, est-ce que...
— O.K. La CME se tiendra en fin d’année à Vancouver et il y aura effectivement une réunion d’information scientifique dans quelques jours en Corse. Franchement, j’ai été un peu à la remorque sur le coup, mais j’ai fait des vérifications et je commence à y voir plus clair. Weinmar plus Coriolis plus Corse, tu as besoin d’un dessin ?
Joanna porte la main à sa bouche, comme pour s’empêcher de crier.
— Boum, commente simplement Lanh.
— Boum ou autre chose, ça sent en tout cas très mauvais. J’ai complété ta liste d’invités. Il n’y a pas de sommité politique dans le tas, juste des sous-fifres, et les représentants de l’industrie ne sont que des experts scientifiques. Pas de ponte, pas de pub, pas de médias, pas de public, pas d’installations sensibles. En clair, ça veut dire que la sécurité sera celle d’un vulgaire congrès, plus les mesures officielles d’usage quand il s’agit de l’île de Beauté, mais nous serons très loin de ce qui est mis en place pour un sommet de chefs d’État. Donc, si quelqu’un veut faire la une des journaux pour manipuler l’opinion internationale, il lui suffit de s’en donner les moyens.
— Et qui dispose de ces moyens ?
— Oh, beaucoup de monde ! Vraiment beaucoup. Mais là, il s’agit de Spyder. Tu sais ce qu’est Spyder ?
— Des hackers fous qui se sont organisés en multinationale.
À l’autre bout de la ligne, un silence s’étire cinq secondes, mais ce n’est pas une hésitation.
— Excuse-moi, je surveille quelques trucs en même temps, du garanti cent pour cent Spyder justement, et je viens encore de me faire bananer par leur saloperie de rétro. Ça, je suis sûr que tu sais ce que c’est.
— Pourquoi ? Je me suis plantée en ce qui concerne Spyder ?
Nouveau silence, puis un soupir.
— Pas le temps maintenant. Disons que Spyder est l’archétype de la multinationale et que les hackers là-dedans, comme d’autres aux spécialités sans rapport avec l’informatique, ne sont que de la piétaille. C’est Spyder qui pilote Weinmar, qui a fait descendre sa famille, qui a commandité la destruction de Coriolis, qui manipule la CIA, la NSA, la DGSE et je ne sais qui encore.
— C’est une mafia.
— Ouais, c’est une mafia liée aux puissances économiques et industrielles, et c’est mon ennemie personnelle. D’ailleurs, c’est pas que cette discussion m’ennuie, mais si je veux la démolir... Enchanté d’avoir fait ta connaissance, Lanh. Mon bonjour au camarade Sidzik. Mes civilités à Grandma. Vous êtes bien là, Grandma, hein ?
Ni Joanna ni Lanh n’ont le temps de répondre. Le Roi Lézard s’en est retourné à son univers électronique.