Ce n’est plus une jeune femme, mais c’est une femme qui a entretenu son corps pour lui conserver sa plastique et qui sait le mettre en valeur jusque dans un tailleur coupé pour rassurer un conseil d’administration. Soie blanche sous lin gris moiré, broche discrète en revers de veste, jupe en dessous du genou, escarpins couleur d’ardoise pratiquement sans talons, un parfum si discret qu’il transpire le luxe, elle affiche une rigueur tranquille, et beaucoup de ce sang-froid parfaitement dénué de scrupule et de compassion que la plupart des actionnaires attendent d’un P.D.G. tout neuf juste après une fusion.
À dire vrai, Elisabeth Crowley préside la T&B depuis douze ans, alors qu’elle s’appelle encore Tepan, qu’elle est spécialisée dans la distribution et le traitement de l’eau et qu’elle s’essaie à peine aux O.P.A. sur ses concurrents américains. Six O.P.A., toutes parfaitement réussies, qui ont positionné la Tepan sur le marché mondial avant de lui permettre de fusionner avec un gros bras de l’hydroélectricité, puis un autre dans le courant faible et le stockage d’énergie, et enfin un vrai géant de la pétrochimie. Chaque fois les conseils d’administration ont décidé de maintenir Liz Crowley à la tête du groupe, malgré les haines politiques et boursières qu’elle soulève contre elle (elle a un véritable don pour exploiter les vides juridiques et les failles contractuelles) et malgré une réputation de nymphomane savamment entretenue sur laquelle nombre d’opportunistes se sont échoués. Tout en haut de la pyramide économique, dans un monde se constituant à plus de quatre-vingt-quinze pour cent d’hommes mûrs depuis longtemps, Liz Crowley guerroie à grand renfort de séduction et de vertiges, mais elle ne va jamais plus loin que le bord du gouffre dans lequel elle précipite ses victimes.
Sous son impulsion, en un lustre, la T&B devient le premier producteur mondial de biocarburants : éthanol, produit de la fermentation de la canne à sucre en Amérique latine ou de la betterave en Asie centrale, et méthanol extrait des gisements sous-marins d’hydrate de méthane. Une onéreuse mais astucieuse campagne de communication lui permet de devenir la championne officieuse des mouvements écologiques internationaux – alors que la combustion du méthanol produit autant de dioxyde de carbone que celle de l’essence, et que la T&B accélère la déforestation pour cultiver la canne à sucre ! Femme de l’année et même « homme » de l’année, parfois à plusieurs reprises, pour des centaines de médias fabricants d’opinions, elle soigne son image de bienfaitrice universelle en nourrissant grassement ses actionnaires de paradoxes contre lesquels peu de voix s’élèvent.
À l’instar de Wayne Larkin, qui était l’un de ses adversaires les plus acharnés, Liz Crowley s’appuie sur des gouvernements irresponsables ou malavisés et des gouvernants soucieux d’enrichissement personnel, pour exploiter les ressources naturelles de nations en difficulté sans en faire profiter leurs ressortissants – le tout, avec la bénédiction du G7, de la Banque Mondiale, du F.M.I. et du Club de Paris.
Assis en face d’elle, dans le bureau dominant Dallas depuis le sommet de la tour T&B, Mark joue avec le digiphone en la regardant droit dans les yeux, comme si le charme qu’elle dégage ne le laissait pas indifférent. Il attend que l’attachée de presse qui lui a obtenu l’entretien sur la foi de la très authentique carte professionnelle lui servant de couverture quitte la pièce. Après, il disposera d’une heure.
Dans la poche gauche de son blouson, une seringue sous blister stérile, que le service de sécurité a prise pour l’outil indispensable des diabétiques insulinodépendants, attend de délivrer son penthiobarbital amélioré. Dans la droite, maquillé en intégrale de Led Zeppelin, un DVD patiente dans son lecteur portable, prêt à déverser ses gigaoctets de poison dans le terminal d’Elisabeth Crowley, le seul ordinateur de la multinationale qui soit prioritaire sur tous les réseaux du groupe.
L’attachée de presse personnelle de la présidente de la T&B s’excuse enfin de devoir courir à un dîner à l’autre bout de la ville. Sa patronne la remercie d’un hochement de tête compréhensif. Mark se lève pour lui serrer la main puis la regarde sortir avant de se tourner vers Liz Crowley.
— Sauf catastrophe mondiale, nous ne serons pas dérangés avant... cinquante-huit minutes, affirme celle-ci en basculant ses lignes téléphoniques sur leurs boîtes vocales.
— Vous m’en voyez ravi, lui sourit Mark, mais de toute façon je ne prévois pas de cataclysme avant une bonne heure.
En plongeant la main dans la poche gauche de son blouson, il a une pensée sarcastique à l’intention de ce pauvre Salinger qui ne sera probablement pas le premier touché par ce cataclysme, mais assurément pas le dernier.