Il serait maladroit, en effet, de se rendre en Erythrée, et probablement inutile, mais Mark ne voit pas davantage l’intérêt d’aller enquêter à Dallas. Du moins pas dans l’immédiat, pas tant que rien ne laisse supposer que Weinmar s’y trouve encore, s’il s’agit vraiment de lui.
— D’accord, j’admets que cela ne lui ressemble pas. D’instinct, j’aurais même tendance à abonder dans ton sens, mais il est indéniable que ce sont son visage, sa voix, ses tics de langage et sa façon de se mouvoir. Donc, jusqu’à preuve du contraire... mais quel type de preuve seras-tu prêt à accepter ? Je veux bien partir du principe que nous sommes confrontés à une machination. Ça te va ?
Mark hoche deux fois la tête. Fred lâche un profond soupir.
— Bien. Sur cette base, je reconnais aussi qu’un déplacement aux States serait prématuré, car nous n’avons pas la moindre idée de ce que nous cherchons. Alors que faisons-nous ?
Les deux coudes de Fred sont sur la table, son menton repose sur ses mains croisés, ses yeux interrogent Mark, désabusés. Il sait que son ami n’a aucune réponse à lui proposer, sinon une longue litanie de ce qu’il ne convient pas d’entreprendre, et cela le met en rogne.
Comme celui-ci garde les lèvres closes, il agite une de ses grosses mains sous son nez et lui frappe le front d’un doigt.
— Youhou ! Y a quelqu’un là-dedans ?
Mark lui retourne un sourire pitoyable.
— Je réfléchis.
Fred se recule sur son siège et montre patte blanche.
— Parfait.
Il se lève.
— Pendant que tu réfléchis, je vais en profiter pour descendre chercher une autre pression. Tu veux quelque chose ?
Il y a déjà deux chopes vides sur la table, mais Mark a à peine entamé son verre de bitter.
— Ramène-moi une ou deux rondelles de citron, s’il te plaît.
Fred fait une moue en cul de poule.
— Des rondelles de citron... bien sûr.
— Et du sirop de gingembre.
— Et du sirop de gingembre... ici ? Tu ne te trompes pas d’endroit ?
Les yeux de Mark font le tour de la mezzanine étroite qui surplombe la salle principale du restaurant. Son regard accroche les hortensias en pots suspendus à la balustrade, les lambris jusqu’à mi-mur, le jeu de fléchettes au-dessus et les frises vertes, blanches et jaunes qui courent sous le plafond. Le pub s’appelle Baile Atha Cliath. On y parle le gaélique et accessoirement le français, mais aucune langue d’Asie. Il se rappelle que Fred a catégoriquement refusé d’aller boire un thé dans son quartier et l’a traîné dans le cinquième.
— Laisse tomber le gingembre.
Fred est déjà dans l’escalier ; s’il l’entend, il ne le montre pas. Mark regarde l’horloge à balancier en chêne qui veille sur la seule autre table de la mezzanine, inoccupée, et lève les yeux vers le plafond. Un peu plus de 11 heures. Fred n’est sûrement pas parti chercher une bière.
Il s’efforce d’évaluer la proposition de son ami (rencontrer cette photographe avec qui ce dernier a travaillé plusieurs fois sur des reportages, qui l’a souvent alimenté en informations confidentielles grâce à des contacts dans plusieurs ministères et qui connaît Mark Weinmar), mais ses pensées reviennent sans cesse au coup de téléphone qui l’a réveillé dans la nuit.
— Mark...
— Professeur Salinger ?
Il est une heure du matin. La voix de Mark est aussi empâtée qu’inquiète. Salinger n’est pas du genre à le déranger en pleine nuit sans qu’un coup de vent de force onze ou douze ait balayé son bureau.
— Dans la soirée, quelqu’un a piraté votre ordinateur.
— Piraté mon... Je croyais que vos services l’avaient sécurisé !
— Il l’est, même si aucune sécurité n’est absolue en matière d’informatique, particulièrement si vous vous contentez de le mettre en veille au lieu de l’éteindre.
— Il a été rallumé par le modem ?
— ... et particulièrement si le pirate connaît vos codes d’identification !
— Professeur, je vous jure que personne...
— Votre grand-mère, Mark.
— Ma grand-mère ne...
Lanh ! Mark n’a pas besoin de réfléchir une demi-seconde. Lanh possède les clefs de son appartement (elle est censée y déposer les paquets postaux lorsqu’ils n’entrent pas dans la boîte aux lettres), s’y promène comme si elle était chez elle (il lui est forcément arrivé d’être présente lorsqu’il a entré l’un ou l’autre de ses codes), elle est, d’après Fred, surdouée en informatique et elle a passé la soirée chez Joanna.
— Mark, en activant l’anti-hack dont nous avons équipé vos liaisons, votre grand-mère a fichu en l’air la nuit des quatre veilleurs de notre service informatique, qui ont eux-mêmes ruiné la mienne après ce qu’ils ont appelé une longue et pénible course poursuite sur le Net. D’après eux, le programme de piratage utilisé était bon, voire excellent. Il était néanmoins un bon cran en dessous de celui que Markus a utilisé chez T&B. Dans le cas inverse, j’aurais envoyé la cavalerie. Vous comprenez ce que je veux dire ?
— Une opération de secours ou de nettoyage ?
— Vous voulez vraiment que je vous réponde ?
La voix acide de Salinger trahit un peu plus que de la lassitude.
— Dès que vous aurez commencé à vous agiter sur cette affaire, vous aurez les meilleurs traceurs du net à vos trousses, jour et nuit. Vous croyez qu’il y a de la place pour les amateurs dans ce genre de partie ? Et j’inclus dans cette catégorie les imbéciles qui laissent leurs machines branchées avec des données confidentielles dans un lecteur USB ! Votre grand-mère est en train de prendre des risques qu’elle est incapable de mesurer. Faut-il que nous la sermonnions nous-mêmes ou puis-je compter sur vous pour faire en sorte que l’incident ne se reproduise pas ?
Mark ne parle pas de Lanh à Salinger et lui promet de régler le problème avec Joanna, mais à vrai dire il ne sait pas comment s’y prendre, ni avec l’une, ni avec l’autre. Certes il est furieux. Certes il doit mettre un terme à ce qui n’est rien d’autre que des gamineries. Certes cela va trop loin. Mais. Comment faire entendre raison à une vieille dame que la vie n’a jamais épargnée et qui prend le plus vif plaisir à commettre des facéties que son âge absout ? Et comment modérer une adolescente qui se croit amoureuse et qui pense que cela excuse tout ?
Beaucoup de gens ont certainement d’excellentes et très simples réponses à ces questions, mais ils ne sont pas dans la peau de Mark, celle d’un célibataire de quarante ans bien tassés, orphelin, qui n’a jamais approché un enfant à moins de trois années-lumière et demie et qui ne connaît des vieilles dames que l’immensité de ce qu’il doit à sa grand-mère. Il va jusqu’à demander conseil à Fred.
— Tu n’as qu’à leur demander ce qu’elles voulaient faire.
— Mais je le sais ! Hier, au téléphone, j’ai répété à Joanna ce que Salinger m’a dit à propos de Mark !
— Tu lui as parlé du disque dur. Elles ont voulu savoir ce qu’il y avait dedans. À mon avis, elles souhaitent t’aider. Laisse-les faire.
— Comment veux-tu qu’elles puissent m’aider ?
— Je ne sais pas. Elles auront peut-être l’idée qui te fait défaut. Ou peut-être qu’en farfouillant à droite et à gauche, elles tomberont sur quelque chose qui pourrait nous servir.
— Fred, tu sais très bien ce qu’on risque à farfouiller à droite et à gauche sur le web !
— Eh bien ! Demande-leur de te tenir au courant et dis-leur de faire gaffe ! Elles sont majeures, merde !
Sur le plan psychologique, Fred n’est jamais d’un grand secours.
Quand Fred remonte du bar, il tient effectivement d’une main une coupelle avec deux rondelles de citron, mais il n’y a aucune chance pour que le liquide ambré qui remplit à ras bord le petit verre dans son autre main soit une bière.
— C’est une pression, ça ?
— Il est quasiment midi, non ? Et tu n’escomptes tout de même pas me faire jeûner ? Alors j’ai droit à mon apéro.
— Il n’est pas onze et quart, Fred !
— Par contre, tu es une vraie mère pour moi. Tu as réfléchi ?
Une fois assis, Fred passe deux fois le verre de whisky sous ses narines pour le humer, puis il l’appuie sur sa lèvre inférieure, le respire encore et en fait rouler quelques gouttes sous sa langue avant de les laisser descendre dans son gosier. À l’illumination de ses traits, Mark suppose qu’il est satisfait.
— Soit le type qui a décervelé Elisabeth Crowley est Mark, soit il ne l’est pas, d’accord ?
— Tiens donc ! Te voilà prêt à considérer que ça pourrait être lui ?
— Oui, sous hypnose ou sous je ne sais quelle contrainte qui reste à déterminer. C’est une hypothèse qui vaut celle d’un acteur savamment maquillé.
— D’un sacré bon imitateur vachement bien entraîné, tu veux dire ! Parce que pour tromper un logiciel d’analyse vocale...
Mark écarte la remarque d’un geste de la main.
— Ce n’est pas impossible. Toutefois, l’hypothèse du chantage ou d’une manipulation psychique paraît plus raisonnable. S’il s’agit d’hypnose et pour obtenir un tel résultat, je suppose qu’il faut avoir recours à des molécules extrêmement puissantes et à un psychiatre compétent. Dans un premier temps, ce serait pas mal de savoir si c’est réalisable, où, comment et par qui.
— Je poserai la question aux neuro et aux psychologues de mon carnet d’adresses.
— Pendant ce temps, je me concentrerai sur les motifs de chantage. La mère de Mark est morte d’un cancer il y a seize ans et son père s’est suicidé l’année suivante. Pour toute famille, il a une sœur avec laquelle il ne s’entend pas et qu’il ne voit quasiment jamais, et un cousin de vingt ans son cadet qu’il a tiré des griffes de la secte ayant gouroutisé ses parents pour le placer dans un établissement spécialisé. C’est une histoire qui a une douzaine d’années, je crois, et, de son propre aveu, le gosse et lui n’ont jamais réussi à établir une relation. Le gosse ne l’a jamais aimé et Mark avait peu de temps à lui consacrer.
— Bizarre ce gosse. Il a été sorti d’une prison pour être collé dans une autre par un cousin qui pourrait être son oncle et il ne lui en est même pas reconnaissant ! Quel ingrat !
Mark se décide à presser les deux rondelles de citron dans son verre de bitter et à en boire une gorgée avant de répliquer :
— C’est un peu simpliste, ta sanction, non ?
— J’aime bien les histoires simples. Ceci dit, que le gamin-qui-n’en-est-plus-un et Markus ne s’apprécient et ne se voient pas, ça n’interdit à personne de se servir de l’un pour télécommander l’autre. C’est juste un très mauvais levier. Par acquit de conscience, vérifie. Toutefois, si tu veux mon avis, il vaudrait mieux regarder du côté des différents boulots de Markus. Il est peut-être parfaitement net en ce qui concerne Dallas, mais il a très bien pu commettre des erreurs, fermer les yeux ou passer jadis à côté de trucs qu’il ne voudrait en aucun cas voir étalés sur la place publique.
Mark boit une nouvelle gorgée de bitter, puis une troisième avant de reprendre la parole. Ce qu’il a à dire l’embarrasse.
— Il y a quelques années, Interpol a eu des soupçons, mais ils n’ont pas été foutus de trouver quoi que ce soit en dix-huit mois d’investigation et ils ont refermé le dossier.
— Quel genre de soupçons ?
— Trafic de matière fissile dopée, entre les centrales ukrainiennes que Mark inspectait et des États à risque : Iran, Irak, Libye, Afghanistan, par l’intermédiaire de la mafia tchétchène et de paradis fiscaux. Le plus drôle, c’est qu’ils ont bel et bien démonté un réseau.
— Markus a été blanchi ?
— Il ne possédait aucun compte secret et il semblait ne pas avoir perçu le moindre euro de qui que ce soit, hormis de ses employeurs officiels. Par ailleurs, son nom n’a jamais été mentionné par les personnes interpellées et ne figurait sur aucun document saisi. Interpol a poursuivi l’enquête plusieurs mois pour s’assurer que Mark n’avait pas agi bénévolement au nom de convictions politiques ou religieuses. Ils ont fait chou blanc.
Fred liquide son whisky mais ne repose pas son verre sur la table.
— Cela ne signifie pas qu’il n’y a rien à chercher de ce côté-là.
— Le WER aussi a mis son nez dans la vie de Mark avant de le recruter. Franchement, Fred, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus ou de mieux qu’eux.
Fred considère son verre vide et se lève.
— Je m’en rejette un. Tu m’accompagnes ?
— En bas ?
— Pour un apéro, gros malin !
— Sans façon.
Soupir.
— Comme tu veux. Profites-en donc pour réfléchir un peu plus... à ma copine, par exemple. Il n’y a pas que le WER et Interpol, tu sais ?
Il commence à s’éloigner.
— Je croyais qu’elle n’avait de contacts que dans les ministères...
Fred se retourne.
— Intérieur et Affaires Étrangères, oui, mais, à ton avis comment s’informent ces gens ? En lisant le journal ?
— D’accord. Passe-lui un coup de fil.
Fred se livre alors à une petite danse de victoire.
— Bon, ben achève ton verre et suis-moi.
Devant l’air interloqué de Mark, il précise :
— Pourquoi crois-tu que je t’ai traîné ici ? L’atelier de Nathalie est à un angle de rue d’ici et elle nous attend depuis... (Il consulte sa montre). Disons qu’elle risque de nous attendre une minute ou deux si nous ne nous pressons pas un peu.
Mark explose de rire.
— Sacré Cailloux !