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Rue d’Écosse, l’atelier de Nathalie Ghisaccia occupe les combles d’un immeuble coincé entre le collège Sainte-Barbe et le lycée Louis Le Grand. Les quinze volées de marches transforment un peu de la surcharge pondérale de Fred en torrent de sueur.

— Ne sonne pas... tout de suite. Laisse-moi... une minute... pour récupérer.

Il y a trois portes sur un palier carré très étroit, les serrures de deux d’entre elles ont été cimentées. La troisième, dûment munie d’un mécanisme à trois points et d’un œilleton de la taille d’une pièce de deux euros, est blindée. Quand Mark appuie sur le bouton de la sonnette, trente bonnes secondes avant que le répit demandé par son ami ne soit écoulé, il n’entend qu’un faible bourdonnement.

— C’est si grand que ça ou c’est mieux isolé qu’une boîte de nuit ?

— Les deux.

Fred se détache de la porte condamnée sur laquelle il s’appuie et se redresse à l’instant où la serrure joue. Mark s’efface légèrement. Il a à peine le temps de se composer un sourire amusé avant que sa mâchoire ne tente de se décrocher. Quels que soient ses talents de photographe, Nathalie Ghisaccia est quelqu’un qu’on s’attend davantage à voir de l’autre côté de l’objectif : un peu comme si Heather Graham avait renoncé au cinéma pour devenir réalisatrice. Pas si grande que ça et franchement blonde, elle a des yeux si verts qu’on se noierait dedans et une silhouette de femme-enfant que relève des muscles ciselés par un joaillier gourmand. Elle se jette littéralement dans les bras de Fred et lui dépose une bise retentissante sur chaque joue. Puis, avec beaucoup moins d’effusion, elle offre ses propres joues à Mark et quand, par crainte de se brûler, il l’a embrassée du bout des lèvres, elle le passe en revue de la tête aux pieds.

— Alors c’est toi le Sidzik ?

— Euh... oui.

— Pas mécontente de te rencontrer enfin. Allez, entrez.

Elle a un accent trop léger pour être identifié, mais charmant. Fred passe devant elle en s’excusant, elle lui emboîte le pas et s’immobilise pour refermer la porte-derrière Mark.

— Comment ça : « enfin » ?

— Il parle tellement de toi que j’ai l’impression de te connaître depuis... eh bien depuis que je le connais, lui.

— Et ça fait ?

— Quatre ans.

Quatre ans ! Mark manque s’évanouir. Il y a quatre ans que Fred côtoie ce... canon – comme il le dirait – et il ne la lui a jamais présentée ! C’était à peine s’il lui en a touché un mot ou deux, de-ci de-là, sans mentionner autre chose que sa profession et ses fameux contacts dans les ministères. Il a même été tellement évasif que Mark a longtemps cru que le photographe en question était un homme. Par contre, à elle, il parlait du Sidzik !

L’atelier de Nathalie est un loft qui dessine un U autour des trois portes du palier. Il est difficile d’imaginer qu’il a été conçu dans les combles de l’immeuble, sinon en levant les yeux pour constater que le plafond, qui culmine à quatre mètres du plancher dans sa partie centrale, retombe en pans fortement inclinés sur ses bords. Les œils-de-bœuf originels, qui ceinturent l’appartement sauf sur sa face nord, ont été élargis et ovalisés pour devenir de véritables baies vitrées ouvrant sur les toits. Deux cloisons, couvertes de photos sans cadres et possédant chacune deux portes, masquent le mur nord. Au vu de ce qui manque dans la pièce principale, Mark suppose qu’elles distribuent la chambre noire, une salle de bains, des w.c. et le dressing-room.

Par un jeu d’estrades, de paravents, de meubles souvent sans fond et de bacs à plantes, la partie habitable – d’au moins cent mètres carrés et probablement cent trente ou cent quarante – se divise en six espaces de vie identifiables à leur mobilier : cuisine, salle à manger, séjour, bureau, salon, chambre. Les bois noirs, les couleurs lumineuses, les tissus chatoyants et satinés, les courbes omniprésentes et les parfums qui s’entremêlent sans se mélanger évoquent l’Inde de Rudyard Kipling, pas franchement coloniale mais visiblement acculturée.

Fred s’affale dans un fauteuil de macassar rehaussé de coussins safran. Il a déjà un verre dans une main et la bouteille de Glenlivet à portée de l’autre. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu’il est ici aussi à l’aise que chez Mark.

— Tu aurais pu proposer un verre à ton ami.

— Il est pire que toi. Il ne se contente pas de ne pas picoler avant 19 heures, il ne picole jamais. Fais-lui un de tes thés, il sera aux anges.

Nathalie interroge Mark du regard.

— Avec plaisir.

— Brûlant ou glacé ?

— Brûlant.

— J’en ai pour deux minutes. Installe-toi ou promène-toi ou... enfin bref, fais comme chez toi.

Mark s’assoit en tailleur sur un énorme coussin de cuir brodé, à la droite de Fred. De la partie cuisine, Nathalie lance :

— Alors, où en êtes-vous ?

Mark n’a pas envie de répondre, et d’ailleurs, répondre quoi ? Fred n’hésite pas une seconde et résume brièvement le fruit de ce qu’il nomme leur absence de réflexion. Il achève sa tirade d’une phrase lapidaire :

— Nous valsons entre science-fiction et mauvais polar pour démonter des preuves irréfutables auxquelles nous ne voulons pas croire.

Nathalie réapparaît, pose un plateau avec un samovar, une théière et deux tasses sur la table basse, puis elle s’installe à même le tapis, le coude sur le coussin qu’occupe Mark.

— Ce n’est pas gentil de mettre la science-fiction et le « mauvais » polar dans le même sac. Par ailleurs, et certes sous forme de métaphore, la science-fiction se fait bel et bien l’écho de réalités qui concernent tout le monde.

Pour cette remise en place, Mark a envie de l’embrasser. Il se borne à rougir en songeant qu’il a de toute façon très envie de l’embrasser. Fred décoche un clin d’œil dont chacun de ses vis-à-vis peut croire qu’il lui est adressé. Le samovar commence à vomir son eau bouillante dans la théière.

— De toute manière, que Mark soit coupable ou non et responsable ou non des deux attentats, il semble urgent de le trouver. Ce qui n’est pas incompatible avec la recherche de ceux qui pourraient le manipuler ou l’avoir enlevé.

Inondée par le samovar, la théière dégage une fragrance de thé fumé à laquelle se mêle un parfum de girofle.

— Tu connais bien Mark ? demande Mark.

— Quand il bossait sur les centrales ukrainiennes, j’ai accompagné Fred pour faire quelques photos lors d’une interview et j’ai participé à un reportage sur le comité d’éthique des énergies de l’UNESCO. Par la suite, nous avons eu une petite relation d’oreiller. Rien de bien sérieux, mais ça crée des liens.

— Et tu le crois capable d’avoir fait ça ?

Nathalie se tourne légèrement pour regarder Mark dans les yeux et son coude s’appuie sur la cuisse de celui-ci.

— Oui.

Un instant, Mark n’a plus du tout envie de l’embrasser. Puis il comprend qu’elle exprime une conviction mûrement réfléchie et, pour la première fois, le doute l’envahit.

— Explique-nous pourquoi, suggère Fred.

Dans le samovar, les braises ont faibli, l’eau arrête de dégorger du bec. Nathalie attrape la théière et remplit les deux tasses.

— Mark est un idéaliste qui s’est à trois reprises trouvé des boulots répondant à son idéal. Il a été trois fois déçu, donc trois fois frustré de son investissement et des choix qu’il a faits pour organiser son existence autour de cet idéal, en renonçant à ce que la plupart d’entre nous considèrent comme des choses normales. Il n’a pas d’attache et rien à perdre, et il a quarante ans, l’âge où les hommes ont tendance à remettre leur vie en cause parce qu’ils savent en avoir vécu plus de la moitié et que le bilan qu’ils en dressent est insatisfaisant. Par ailleurs il est violent, je suis bien placée pour le savoir.

— Pardon ?

Mark manque renverser la tasse qu’il vient de saisir.

— Tu... tu veux dire qu’il t’a frappée ?

— Frappée, non, et loin de là ! Je dirais plutôt qu’il a des pulsions sadiques. Il... (Une nouvelle fois, Nathalie plante son regard dans celui de Mark…) il inflige le plaisir, sans subtilité, froidement. Douleur et jouissance, inconfort et volupté, comme une performance symbolique.

Fred et Mark sont gênés. L’un se plonge dans son whisky, l’autre dans son thé. Nathalie reprend d’une voix parfaitement dégagée :

— J’ai passé quelques coups de téléphone ce matin et le moins qu’on puisse dire, c’est que mes interlocuteurs se sont montrés très embarrassés. Il semble que l’affaire Weinmar a fait le tour des services avant l’aube en même temps que des consignes pressantes de discrétion. Toutefois, j’ai rendez-vous avec un de mes contacts à 13 heures, et avec Roland Bessey en fin d’après-midi. Tu connais Roland, Fred ?

— La taupe du Canard ? Je ne connais pas, non, mais je sais qui c’est.

— Pas moi.

Nathalie et Fred ouvrent la bouche en même temps. C’est Fred qui attaque :

— Bessey était un mouchard des R.G. infiltré dans les milieux d’extrême gauche au début des années quatre-vingt-dix. Il faisait du renseignement, il facilitait la pose d’écoutes et, de temps en temps, il s’arrangeait pour qu’une manif dégénère. Au cours de l’une d’elles, un de ses neveux a été malmené par des casseurs pilotés par un autre sous-marin des R.G. Le môme avait dix-huit ans, il s’est retrouvé sur une chaise roulante. Bessey s’est mis à tuyauter le Canard. Les infos qu’il balançait étaient tellement chaudes et solides qu’il est quasiment devenu un pilier du journal. Il a collaboré deux ans avant que quelqu’un s’aperçoive qu’il jouait double jeu. Un journaliste l’a pris dans son collimateur et a découvert qu’il bossait en fait pour la DGSE. Depuis, il a disparu de toutes les tablettes.

— Pas exactement, corrige Nathalie. La DGSE était tellement satisfaite du boulot qu’il a effectué pendant deux ans qu’elle lui a confié un service tout entier, complètement anonyme mais d’une efficacité redoutable. La surveillance et le noyautage des publications en ligne, plus ou moins en collaboration avec la NSA... et c’est là que ça coince à nouveau, enfin, tout dépend comme on l’entend. Roland est un europhile de la première heure, il supporte mal que l’Europe se plie aux caprices américains. Alors, à partir du moment où cela ne met pas en cause son propre service, il commet quelques indiscrétions pour mettre des bâtons dans les roues de la NSA. Quand je lui ai parlé de Dallas et de la T&B, il n’a pas hésité une seconde. Bon, ce n’est pas que je veuille vous fiche à la porte, mais si je ne veux pas être en retard à mon premier rancard...

Fred et Mark se lèvent du même mouvement.

— Tu nous tiens au courant ? demande Fred.

— Évidemment, gros malin !

— Il faut peut-être que je te donne mon numéro, ajoute Mark avec une arrière-pensée de magnitude neuf.

— T’inquiète pas, je passerai par Fred.

Difficile de considérer cette répartie comme une douche, mais Mark ne doute pas que Fred évoquerait un bide monumental.


Dès qu’ils se retrouvent sur le trottoir, Mark et Fred s’interrogent mutuellement et simultanément :

— Alors, qu’est-ce que tu en penses ?

— Pourquoi ne me l’avais-tu jamais présentée ?

Toujours en même temps, ils se répondent :

— Je pense qu’elle nous sera très utile, et que c’est une très belle femme, ce qui ne gâche rien.

— Parce que tu es incapable de ne pas tomber amoureux d’elle et de ne pas t’y brûler les neurones.

— Tu as peur que je te la pique, ouais !

— Tu m’as bien regardé ? Et tu l’as bien regardée elle ? Rien ne te choque ?

Ils font quelques mètres avec aux lèvres un sourire qui se transforme en franche rigolade. Puis Fred se ferme.

— Sérieux, Mark. Cette nana est compliquée et, par ailleurs, elle est dingue.

— Houla ! Tu cherches à me faire peur ?

Fred garde un moment le silence. Quand il reprend la parole, c’est sur un ton d’une gravité inhabituelle.

— À Kiev, je l’ai vue broyer à coups de genou les couilles d’un mec qui la serrait d’un peu trop près. À Berlin, elle a pété le bras d’un loubard qui lui avait passé une pogne. Et, dans le métro, je l’ai vue sortir calmement un minox de son sac pour prendre une photo d’un type qui me menaçait avec un cran d’arrêt. Une fois, à 2 heures du matin, place de la Concorde, elle a insulté quatre flics qui jouaient aux cow-boys en emmerdant des beurs. Quand l’un des flics a commencé à s’énerver parce qu’elle les prenait en photo, elle lui a piqué son flingue dans l’étui et elle le lui a collé sur le front. Ensuite, elle les a tous fait s’agenouiller, mains sur la tête, leur a tiré les quatre pétards, les a attachés avec leurs propres menottes et a menacé les beurs pour qu’ils déguerpissent. J’ai jamais couru aussi vite... et elle court plus vite que moi !

Mark n’en croit pas ses oreilles.

— Tu es sûr qu’on parle du même bout de bonne femme ?

— Tu connais Nikita, de Besson ? Elle me fait parfois penser à elle. Pas simplement décalée : totalement en marge. Fais gaffe, Mark.

— Eh bien disons que tu m’auras prévenu ! Mais tu ne l’as pas rendue moins attirante pour autant.