J’allais pouvoir joindre l’utile à l’agréable. Le magazine parisien L’Écologue m’avait commandé un reportage sur le chlordécone, ce pesticide répandu pendant des années dans les plantations de bananes aux Antilles. Une sombre histoire de pollution qui agitait la Guadeloupe et la Martinique. Après le succès de mon dernier article sur la disparition de la Grande Barrière de corail, je tenais là un sujet complexe, en lien avec mes origines familiales. Chose rare, j’avais reçu une avance sur frais et un à-valoir confortable. Je m’étais déjà pas mal documenté sur l’affaire du chlordécone par Internet. Mon enquête commençait par les États-Unis, où l’insecticide avait été inventé soixante ans plus tôt. J’avais pris un vol Paris-New York avec une connexion pour Richmond, en Virginie. Le long voyage m’avait permis de préparer mon interview, de choisir mon angle d’attaque et les informations que je devais obtenir.
En début d’après-midi, je garai ma voiture de location dans le parking visiteur de la Virginia University Commonwealth de Richmond. En me dirigeant vers le petit immeuble de briques rouges, je me répétai les quelques mots de chimie et les termes juridiques qui manquaient à mon vocabulaire anglais.
Je me présentai à l’accueil – « Je suis Marc Montroy… » – et précisai que j’étais journaliste, que je venais de France et que j’avais rendez-vous avec le Pr Ashland. L’hôtesse eut la politesse de paraître surprise et m’accompagna, après avoir traversé la cour principale entourée de banians et de parterres fleuris, dans un bâtiment moderne de deux étages. Je frappai à la porte indiquée par la jeune femme et pénétrai dans un petit bureau après un « Yes » distrait. Je découvris un homme de couleur, grassouillet et ayant largement dépassé l’âge de la retraite française. La pièce à l’odeur rance était éclairée par une simple lampe d’architecte installée sur une étroite tablette. Des rayonnages remplis d’ouvrages cachaient les cloisons et, à terre, des dossiers et d’autres livres empilés ou face contre le sol occupaient l’espace. Au-dessus de l’ordinateur, l’unique pan de mur sans étagères abritait un modeste « Wall of Honors ». Dans des cadres noirs, des diplômes et des photos du professeur en compagnie de personnages inconnus y étaient aussi ordonnés qu’un tir de fléchettes après quelques bières.
L’homme m’accueillit sans se lever et me fit signe de m’asseoir sur la seule chaise disponible, encombrée de bouquins. Il portait un costume en laine marron avec une chemise élimée au col. Son visage était constellé de grains de beauté de la taille de pépins de raisin. Il respirait comme une forge, en soufflant par le nez.
Je lui tendis ma carte de visite qu’il lut en enlevant ses lunettes et en l’approchant à quelques centimètres de ses yeux. Il me jeta un regard amusé. Accueillant un Français, il ne devait pas s’attendre à rencontrer un métis.
— Je vous remercie de bien vouloir me recevoir, professeur. Comme je vous l’ai écrit, j’enquête sur l’affaire du chlordécone dont l’origine se trouve ici, en Virginie…
— Je connais les ravages provoqués par ce poison. Que pensez-vous découvrir en Virginie que vous n’auriez pu apprendre sur Internet ? me coupa‑t‑il, comme agacé par la platitude de mon entrée en matière.
En sortant mon téléphone de mon sac à dos, je lui demandai si je pouvais enregistrer notre conversation. Il hocha la tête en signe d’acceptation. Je m’armai aussi de mon carnet de notes et d’un stylo. J’essayai d’adopter une attitude professionnelle et de masquer mon manque d’expérience.
— Même si Internet est devenu un allié incontournable, lui dis-je, rien ne vaut le terrain et les rencontres. Pour commencer, pouvez-vous me dire ce qui vous a amené à vous intéresser à cette affaire de chlordécone ?
— Tout d’abord, dit‑il en hochant la tête, permettez-moi de vous corriger, nous utilisons rarement la dénomination de la molécule du chlordécone, nous parlons de sa marque commerciale qui est Kepone (il prononçait « key-pone »).
— Je suis historien et j’ai créé dans mon ancienne université de l’Ohio une classe d’histoire environnementale. Quand on m’a proposé une chaire à Richmond, avec plus de moyens, j’ai sauté sur l’occasion. Je connaissais depuis les années 1970 le drame du Kepone. Mon premier sujet d’étude, pour ne pas dire le seul, a été les retombées de ces pollutions. Il existait déjà de nombreuses recherches et publications sur leur aspect juridique, leurs conséquences sur la faune aquatique ou la toxicité sur l’homme. Par contre, personne n’avait travaillé sur les impacts sociétaux, sur l’enchaînement des évènements ayant conduit à cette catastrophe ou sur les répercussions durables de ces polluants.
Il parlait les yeux fermés, ses fines lunettes remontées sur son front dégarni. Il me déclara que le Kepone avait été inventé en 1949 et breveté en 1951 par Allied Chemical Company, une multinationale spécialisée dans la pétrochimie. Elle était installée depuis 1928 à une trentaine de kilomètres de Richmond, à Hopewell, en Virginie du Sud. La ville se voulait à l’époque la « capitale de la chimie ». Elle accueillait d’importantes compagnies telles que Firestone, Continental Can ou Hercules.
La ville de Hopewell s’était établie en bordure de la James River. Depuis toujours, les cours d’eau avaient servi d’égout naturel. Dès le Moyen Âge en Europe, les tanneries et les filatures, entre autres fabriques, s’étaient installées au bord des fleuves. La James River se montrait suffisamment large pour que les industriels de l’époque s’imaginent qu’elle pouvait absorber tous leurs déchets.
Au début, le Kepone semblait magique. Il se révélait non seulement redoutable contre le charançon du bananier et le doryphore de la pomme de terre, mais trouvait aussi des applications dans la culture du tabac, les pépinières et le maraîchage. Il ne coûtait presque rien à fabriquer et se vendait au prix fort.
Pour pouvoir commercialiser le Kepone sur le sol américain, Allied Chemical devait obtenir le feu vert de la FDA, la Food and Drug Administration. Pour cela, la multinationale était tenue de communiquer les résultats d’une batterie de tests démontrant l’innocuité du produit. Le Kepone se révéla toxique sur toutes les espèces animales expérimentées. Pour ne rien arranger, il se trouvait non biodégradable et était dit « de contact », ce qui signifie qu’il pouvait être absorbé au travers de la peau. On l’a appelé plus tard « bombe chimique ». Avec de tels résultats, Allied Chemical retira sa demande d’homologation auprès de la FDA et se contenta de le vendre en dehors des États-Unis. C’est ainsi que l’insecticide miracle fut uniquement exporté, souvent par le biais des grands groupes agroalimentaires, vers des pays producteurs de bananes : Afrique occidentale, Amérique centrale et Antilles françaises. Pour les pommes de terre, il était surtout commercialisé en Europe de l’Est, en Pologne et en ex-RDA.
Voyant ma surprise, le professeur me fit remarquer que cela ne gênait personne de mettre sur le marché un pesticide dangereux, du moment que ce n’était pas sur le sol américain. Il ajouta dans un sourire que le Kepone n’était distribué que dans des régions communistes ou habitées par des gens de couleur, ce qui pour des industriels du Sud n’était pas un obstacle. Richmond avait été la capitale des États confédérés esclavagistes. Un siècle plus tard, il estimait que cela avait dû écarter quelques scrupules. À la fin des années 1960 les mots « écologie », « sécurité au travail » ou « pollution » n’existaient pas. À la même époque, les États-Unis déversaient des tonnes d’agent orange et de napalm sur le Vietnam.
Son long monologue l’avait essoufflé et il dut s’arrêter un instant pour reprendre sa respiration. Se remémorer ces évènements anciens paraissait le peiner.
L’entreprise Allied Chemical, consciente du danger pour ses affaires de mettre un poison sur le marché, pensa à se protéger d’éventuelles retombées en ne fabriquant pas elle-même le Kepone. Tirant dans l’ombre les ficelles, elle laissa la confection du pesticide à diverses sociétés-écrans, à qui elle louait une partie de son usine de Hopewell. Elle fournissait la formule dont elle détenait le brevet et confiait l’assemblage et le conditionnement à des sous-traitants. Ces derniers revendaient à Allied Chemical un produit fini. Pour brouiller un peu plus les pistes, Allied Chemical changeait régulièrement le nom de ses partenaires. Pour améliorer ses marges, l’entreprise rognait sans cesse sur la protection des ouvriers exposés au Kepone, ainsi que sur le traitement des eaux de rejets.
Tout aurait pu continuer, si en 1970 le gouvernement fédéral n’avait pas promulgué une nouvelle réglementation qui imposait que les évacuations dans les cours d’eau soient soumises à un agrément préalable. C’était la première loi environnementale, suivie en 1972 par le Clean Water Act. Pour échapper à ces contraintes et ne prendre aucun risque vis-à-vis des autorités, la production du Kepone fut transférée dans une station d’essence désaffectée, en bordure de la James River.
Allied Chemical se chargea de rédiger le dossier de demande d’autorisation pour le compte de son sous-traitant. Elle mentit en indiquant que l’unité de fabrication du Kepone demeurerait provisoire, sans préciser la nature et la quantité de ses rejets. L’atelier évacuait ses déchets dans un petit affluent de la James River, la Gravelly Run. Bien sûr, jamais Allied Chemical ne fit allusion à la dangerosité du Kepone. L’administration, balbutiante et peu au fait de ces problématiques, valida sans aucune investigation la demande déposée par la multinationale.
Le Pr Ashland me rappela que la chimie représentait la richesse de la ville de Hopewell et qu’Allied Chemical, avec plus de quatre mille salariés, en était le plus gros représentant. Les industriels constituaient un puissant lobby capable de faire ou défaire des maires ou des gouverneurs et méritaient à ce titre une certaine indulgence.
J’avais déjà entendu et lu des histoires similaires sur des pollutions dans d’autres coins du monde. À croire que la règle était que les autorités réagissent trop peu, trop lentement et trop tard au prétexte de protéger l’emploi ou la position dominante de certains. Il était facile de faire le parallèle avec l’attitude de l’administration française aux Antilles pendant les années chlordécone. Je tentai de l’interrompre en levant la main. D’un signe agacé, il me fit taire comme un étudiant dissipé et continua.
Allied Chemical comprit que de nouvelles réglementations allaient contraindre de plus en plus la fabrication du Kepone et que dépolluer les rejets serait compliqué et représenterait un coût exorbitant. Aussi, en 1972, la multinationale arrêta son petit jeu avec ses sociétés-écrans et vendit l’assemblage du Kepone à une société étrangère du nom de Farma. Son siège social fut d’abord installé dans les îles Vierges britanniques, puis au Panama et enfin au Brésil. Farma continua la confection du Kepone dans la vieille station d’essence jusqu’à son interdiction. En 1974 et 1975, Farma était le seul fabricant de Kepone au monde.
C’est alors que survint ce que le professeur appelait le « grain de sable taïwanais » qui enraya la machine. Les conditions de protection des ouvriers chez Farma se dégradaient et les travailleurs se plaignirent de problèmes de santé. Au début, les médecins ne comprirent pas le rapport entre le Kepone et les troubles nerveux dont souffraient les employés de Farma. On mettait ces symptômes sur le compte d’une trop grande consommation d’alcool. Dans la majorité des cas, on se contentait de leur administrer des tranquillisants pour calmer leurs tremblements.
En avril 1975, un ouvrier malade consulta un jeune médecin fraîchement immigré de Taïwan. Le Dr Yinan Chou soupçonna aussitôt un empoisonnement. Il envoya un échantillon du sang de son patient à un laboratoire d’Atlanta. Les biologistes le rappelèrent pour lui demander si quelqu’un avait versé un produit chimique dans le prélèvement qu’ils venaient de recevoir. Le « grain de sable taïwanais » alerta immédiatement la Commission nationale de la santé, qui dépêcha trois inspecteurs à Hopewell.
Quand les contrôleurs débarquèrent, une trentaine d’ouvriers de Farma étaient déjà hospitalisés pour des tremblements involontaires, que l’on appela plus tard les « Kepone Shakes », premiers signes d’empoisonnement avant qu’apparaissent des complications bien plus graves.
Les inspecteurs découvrirent des conditions de travail dramatiques dans l’ancienne station d’essence reconvertie en unité de production. Les employés, en majorité afro-américains, sans aucune protection, manipulaient à main nue ou avec des pelles la poudre blanche du Kepone qu’ils mélangeaient dans de vastes malaxeurs. Les mieux équipés portaient un foulard sur le visage. Ils baignaient dans un nuage toxique permanent qui recouvrait tout ce qui se trouvait là. Dans la salle qui servait de réfectoire, les ouvriers devaient avant de s’installer nettoyer la table de sa couche d’insecticide. Il n’y avait bien sûr aucune mise en garde sur la dangerosité du produit et les travailleurs ignoraient qu’ils risquaient leur vie.
Le soir, ils rinçaient au jet le sol de l’usine et se douchaient avant de rentrer chez eux. Ces eaux polluées allaient dans la James River. On découvrit une contamination importante de l’air, des terres environnantes et particulièrement de l’eau.
Les inspecteurs procédèrent à des analyses de sang des salariés et de leurs familles. Tous étaient empoisonnés au Kepone à des degrés divers. Les ouvriers transportaient l’insecticide chez eux avec leurs vêtements de travail, et 70 % des cent quarante-neuf employés de Farma présentaient des tremblements et durent être hospitalisés. Près de quatre cents résidents de Hopewell qui vivaient à moins d’un kilomètre de Farma souffraient de la production du Kepone.
Après ces découvertes, le département de la santé de l’État de Virginie décida de fermer l’atelier de production. Il fut décontaminé en 1976 et détruit. Le sol et les résidus toxiques furent enlevés et enterrés dans une mine de sel.
L’Environmental Protection Agency interdit définitivement la fabrication, la vente et l’utilisation du Kepone en 1977. Comble de cynisme, les autorités américaines prohibèrent l’importation des bananes traitées au Kepone. Après avoir empoisonné les cultures des pays d’Amérique centrale, on leur fermait leur seul débouché, le marché américain.
En 1974, lors des premiers procès, le New York Times titra sur l’affaire du Kepone : « L’un des plus grands désastres environnementaux du siècle ».
J’attendis que le Pr Ashland se taise pour reprendre son souffle, et l’interrogeai :
— Vous connaissez ceux qui se trouvaient à la tête de cette société Farma ?
— Allied Chemical avait certainement cédé la production du Kepone à un de ses clients, sans que je sache exactement à qui. Il y avait à la tête de Farma un ancien cadre d’Allied, mais je n’ai jamais réussi à découvrir l’identité des nouveaux propriétaires.
Le mystère des actionnaires de Farma me tracassait et je revins à la charge. Embarrassé, il m’avoua qu’il ne détenait rien de tangible. Lors des procès qui suivirent ces pollutions, le nom des associés de Farma ne fut jamais révélé. Le département de la Justice avait assez à faire avec les responsabilités d’Allied Chemical, et surtout le ou les propriétaires de Farma n’apparaissaient nulle part, cachés dans des paradis fiscaux. « Peut-être des Français… » finit‑il par consentir.
Comme s’il trahissait un secret, il m’expliqua qu’à partir des années 1970, les plus gros clients d’Allied Chemical avaient été français. Les grossistes antillais achetaient plus qu’ils ne pouvaient en épandre en Guadeloupe et Martinique. Cela impliquait qu’ils en revendaient dans d’autres îles de la Caraïbe, des pays où Allied Chemical n’en exportait pas. Un des collègues d’Ashland de l’université de Port-au-Prince l’avait informé que des Français avaient envoyé d’importantes quantités de chlordécone en Haïti.
Je lui appris qu’après l’interdiction du Kepone aux États-Unis, le chlordécone avait pu être utilisé aux Antilles françaises jusqu’en 1993, soit plus de vingt ans après l’arrêt de sa fabrication à Hopewell. Une usine installée dans le sud de la France en produisait. Le professeur était stupéfait par ce détail de l’histoire de l’insecticide. Il remarqua qu’il serait intéressant de connaître les responsables de cette production, s’ils étaient détenteurs des brevets du Kepone et s’il y avait un lien avec Farma.
Il sembla réfléchir un instant et me dit, l’air grave, que mon travail ne serait complet que si les réponses à ces questions figuraient dans mon article. Il me rappela que j’étais jeune, français et journaliste, ce qui faisait de moi le mieux placé pour éclaircir ces interrogations.
Je notai dans mon carnet ces questionnements et j’y ajoutai, suivi d’un gros point d’interrogation : « FARMA ? »
Peut-être s’attendait‑il à ce que je saisisse sa proposition et me lance à corps perdu dans ce volet de mon enquête ? Ce n’étaient pas mes quelques papiers qui m’en donnaient l’autorité. Je n’étais même pas sûr que le journalisme fût ma voie, bien que pour l’instant il me permît de vivre.
J’avais toujours eu le sentiment, même quand je réussissais quelque chose, de ne pas être à ma place. Quand le succès me souriait, je l’attribuais au hasard ou à la faiblesse des autres. Je redoutais que l’on ne vienne me prendre par l’oreille en m’expliquant que je jouais dans la cour des grands et que je devais rejoindre ceux de mon espèce : les opportunistes, les paresseux et les butineurs chanceux. Mes longues études, mes nombreux stages et d’innombrables petits boulots m’avaient laissé ce goût que rien n’importait, que tout pouvait attendre. Je souffrais de procrastination. Pour ne rien arranger, mes parents m’assuraient une sécurité financière au cas où les choses auraient trop dérapé. Je me considérais encore comme un stagiaire en journalisme, capable de recueillir des témoignages, mais pas fichu de me lancer dans le grand bain de l’investigation. C’est pourquoi je me contentai d’un lâche « Nous en reparlerons… ».
Je crus notre entretien sur la fin. Or le professeur ne l’entendait pas ainsi ; il désirait deviser d’un sujet qui lui tenait à cœur. Il m’assena que l’Amérique avait inventé le capitalisme, que travailler, créer, prendre des risques pour s’enrichir était son ADN. La propriété privée, le libre-échange et la libre concurrence étaient ses fondements. Ces beaux principes étaient gangrenés par un cancer qui consistait, pour certains, à vouloir toujours plus de richesses, quelles qu’en fussent les conséquences. Le rêve américain de prospérité, qui avait fait de ce pays la première puissance économique mondiale, avait été perverti par la cupidité.
Il prononça le mot « cupidity » en élevant la voix et en détachant chaque syllabe : « CU-PI-DI-TY ! »
La majorité des Américains désirait s’enrichir sans limites. La machine s’était emballée. Les grands économistes contemporains avaient chacun dénoncé cette tumeur du capitalisme. Alan Greenspan, ancien patron de la Fed, avait constaté après le krach boursier de 2008 que « les hommes n’étaient pas devenus plus cupides qu’avant, ils avaient simplement plus souvent l’occasion de l’être ».
Allied Chemical Company avait eu l’occasion de se montrer terriblement cupide avec le Kepone et ne s’en était pas privée. L’Amérique du XXe siècle, et plus encore celle du XXIe, s’était transformée en un vaste business. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, avait écrit que « la cupidité avait triomphé de la prudence ». Et c’est ce qui s’était passé à Hopewell. On avait empoisonné, ruiné ou tué des milliers de gens, souillé des rivières pour des dizaines d’années et rendu impropres à la culture des milliers d’hectares pour des centaines d’années. « Just by CU-PI-DI-TY ! » cria‑t‑il.
En colère, il fut pris de légers tremblements. Il y avait en lui une blessure que le récit de cette vieille affaire réveillait. Cet homme qui n’avait ni touché, ni même vu de Kepone de sa vie brûlait de ce poison qui lui coulait dans les veines.
Il s’était comme tassé dans son fauteuil, le front humide de sueur. Il grimaça un sourire triste et me dit : « Je suis fatigué, si vous le voulez bien, nous reprendrons notre discussion demain. »
Je coupai l’enregistreur de mon téléphone et rangeai mes affaires. Il sortit une bouteille d’eau de sous son bureau et but au goulot bruyamment, comme s’il venait de traverser un désert à pied. Puis il se pencha pour attraper un Post-it et y nota quelque chose.
— Tenez, jeune homme, allez à Hopewell et contactez cette personne, c’est une amie. Elle saura vous y guider, me dit‑il en me tendant le petit papier jaune. Je vous enverrai par e-mail un mémoire que j’avais rédigé à l’époque. Il répondra à beaucoup de vos questions. Appelez-moi demain en début d’après-midi.