Le Pr James Ashland de la Virginia University Commonwealth de Richmond quitta son bureau peu de temps après le départ de Marc Montroy. Il repensait à ce jeune journaliste français qui l’avait épuisé avec ses questions. Elles avaient fait revenir en lui des souvenirs qu’il cherchait à enfouir. Il n’aurait pas dû accepter cette interview. Même si cette affaire datait, il n’était pas bon de ressusciter les morts. Les fantômes du Kepone hantaient toujours les mémoires. Pour se rassurer, il admit qu’il y avait prescription. Il n’avait plus à tenir compte des « recommandations » de ces Français qui lui avaient déconseillé de parler à la presse. Il se convainquit que depuis le temps, le Kepone représentait en Virginie de l’histoire ancienne qui n’intéressait plus grand monde.
En rentrant chez lui, il ne fit pas attention à la voiture blanche occupée par trois hommes qui stationnait à cent mètres de sa maison.
Le professeur habitait un petit pavillon cossu dans une banlieue bourgeoise baptisée Ginter Park, au nord de Richmond. Il y vivait seul depuis le décès de sa femme.
Il appela son amie Edith pour lui demander de guider à Hopewell le journaliste français qui allait la contacter. Il savait qu’elle accepterait, tant cette affaire avait bousculé sa vie. Ne souhaitant pas rester une heure au téléphone avec cette incorrigible bavarde, il prétexta un mal de tête pour mettre fin à ses questions. Il raccrocha et envoya, comme il s’y était engagé, un e-mail au Français. Il ne rédigea aucun message et se contenta de lui adresser en pièce jointe un volumineux document de deux cent cinquante pages retraçant plus de vingt années de recherches sur le Kepone et ses conséquences.
Puis il prépara le repas de son chat Tiki avant de s’installer dans son fauteuil devant la télévision pour regarder sur Channel 4 les infos de la journée. Quand ce fut le tour des nouvelles sportives, il se leva et alla dans la cuisine se confectionner un sandwich à la dinde. Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas que le verrou de la porte qui donnait sur l’arrière de la maison avait été forcé.
Le carillon retentit. Tout en rangeant son dîner dans le frigo, il se demanda qui pouvait bien lui rendre visite. Il était trop tard pour que les évangélistes de tout poil soient encore de sortie. Il ouvrit sa porte d’entrée, sans prendre la peine de mettre la chaîne de sécurité.
Un adolescent noir avec les cheveux tressés courts poussa violemment sa porte. Même âgé, Ashland pesait lourd et il s’appuya de tout son poids sur le battant pour repousser son assaillant. Il était sur le point d’y arriver quand on le ceintura par-derrière.
Sitôt entré, le jeune Noir referma la porte et lui donna un coup avec le plat de la main sur l’arête du nez, ce qui lui fit un mal de chien. La brute qui le tenait, un Noir aux bras d’acier, lui interdisait tout mouvement. Il lui entourait la poitrine avec la force d’un treuil. La claque l’avait à moitié sonné. Il voulut crier, mais son agresseur de face lui glissa un sac plastique sur la tête qui troubla sa vision et l’empêcha de reprendre son souffle.
Une panique animale l’envahit. Ne pas mourir, se dégager, respirer furent ses seules pensées. Les battements de son cœur atteignirent la zone rouge. Il n’était plus que terreur.
Le balaise de derrière le tira dans la pièce voisine et le fit tomber sur le dos. Il s’assit à califourchon sur lui. Ses deux bras, aussi gros que des poteaux électriques, le plaquaient au sol comme un insecte épinglé sur un carton.
Alors qu’il suffoquait, le plus maigre lui dégagea la bouche du sac plastique et lui dit :
— On t’avait dit de la fermer, trou du cul !
Le professeur reprenait sa respiration en roulant des yeux fous. Il chercha à regarder autour de lui ; il ne reconnaissait pas son propre salon, sa télé, son fauteuil. Tiki, indifférent à la scène, se léchait les pattes en haut d’une étagère.
— Lâchez-moi ! Que voulez-vous ? cria‑t‑il.
— Ta gueule ! C’est un avertissement, OK ? Y en aura pas d’autres.
Le mot « avertissement » produisit l’effet d’un calmant. Ils ne se trouvaient donc là que pour l’avertir. Ils allaient partir et ce serait fini.
— Des fois que t’aurais pas compris, on va te laisser un petit souvenir, dit le plus maigre en exhibant un marteau sorti de nulle part.
Le gamin commença à lui défoncer les genoux avec férocité, sourd à ses hurlements. Les coups produisaient des craquements répugnants. Rapidement son pantalon devint rouge de sang. En état de choc, Ashland perdit connaissance et se mit à râler faiblement.
Le costaud se releva et retint le bras de son complice qui n’arrivait plus à s’arrêter.
— Hé, négro, on nous a demandé de lui faire peur, pas de l’exploser.
— OK, frérot, si on peut même plus s’amuser !
Le gamin essuya son marteau sur le tapis du salon et le fourra dans son jean qui lui tombait sur les fesses.
Avant de partir, le balaise alla visiter la cuisine et vola dans le frigo un sandwich à la dinde. Ils sortirent paisiblement par la porte principale, qu’ils ne prirent pas la peine de refermer. L’agression n’avait pas duré plus de cinq minutes.
Ils retournèrent à leur voiture. Le gros monta à l’arrière tout en mangeant son sandwich. Le gamin s’assit à côté du conducteur, un petit homme noir d’ébène, noueux et à l’accent haïtien. Ils ne se connaissaient que depuis le début de la journée.
« Voilà cent dollars vite gagnés », se dit le gamin.