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Le décalage horaire me réveilla à 4 heures du matin. Après avoir zappé sur les chaînes d’information et glandé sur Facebook depuis mon lit, je décidai d’aller courir malgré une pluie fine qui tombait depuis la veille. Les maisons du quartier commençaient à peine à s’allumer quand je revins une heure plus tard.

Après une douche et un jus de chaussette fait à la cafetière de la chambre, je m’installai au bureau et transférai le fichier audio de l’interview d’Ashland enregistré sur mon téléphone vers mon ordinateur en format Word. Je la relus et corrigeai les nombreuses fautes de sens et de ponctuation. Le texte était encore une glaise grossière, mais il en ressortait des faits d’une incroyable gravité. Ce qui s’était passé à Hopewell m’écœurait. J’y lisais en filigrane ce stupide et meurtrier impérialisme américain.

Sous la pluie, je quittai le motel vers 7 heures dans ma voiture de location et me mis en chasse d’un Starbucks pour un vrai café et une salade de fruits. Je rejoignis l’Interstate 95 vers le sud puis la Virginia 10 vers l’est. Au bout d’une trentaine de kilomètres, je m’engageai sur le pont enjambant l’Appomattox River qui, un peu plus loin, se jetait dans la boueuse James River. Une petite marina gagnée sur les berges abritait des bateaux à moteur. Ce coin de Hopewell apparaissait assez propret avec des maisons en bois de style sudiste, construites sur des pelouses bien entretenues. La ville ne ressemblait en rien à ce que j’imaginais de la « capitale de la chimie ».

City Point constituait une attraction historique située au nord de l’agglomération, à l’endroit où les eaux des deux rivières se mélangeaient pour donner à la James River des allures de fleuve. Je me garai sur le petit parking désert destiné aux visiteurs. En attendant mon rendez-vous, j’allai lire sous le crachin les panneaux pédagogiques retraçant le passé du lieu qui avait accueilli le QG du général Grant, pendant la guerre de Sécession. En bons sudistes, les gens de Hopewell laissaient‑ils volontiers ce lieu de mémoire unioniste à l’abandon ?

Un vieux break Volvo se rangea à côté de ma voiture. Une petite femme vigoureuse aux cheveux courts et gris en sortit et vint à ma rencontre. Elle portait un sweat à capuche, un short et des baskets.

— Vous êtes Marc Montroy ? me demanda-t‑elle en me tendant la main.

Elle prononçait « Montwoï ».

— Oui, c’est moi qui vous ai téléphoné hier soir. Le Pr Ashland m’a dit que vous pourriez me faire visiter les installations d’Allied Chemical et de Farma. Je vous remercie de me consacrer de votre temps.

— Vous en faites pas, je suis à la retraite. Mon nom est Edith Sandston, mais appelez-moi Edith. Ne restez pas sous la pluie, montez. Je vous emmène.

Sa voiture sentait le chien mouillé et les sièges arrière étaient couverts de poils et de taches. Un flot de paroles et de questions – que j’avais autant de mal à suivre qu’à endiguer – m’assaillirent : sa carrière avait été passionnante – la Guadeloupe, elle ne connaissait pas – ses chiens étaient adorables, mais encombrants – Trump était vraiment un imbécile – sa Volvo était sale et elle s’en excusait – la météo était pourrie – elle avait oublié le peu de français appris à l’école – son mari, le pauvre était décédé – James, enfin le Pr Ashland, était un ami si brillant…

Les essuie-glaces de la Volvo possédaient une vie propre. Chacun remuait comme il le voulait dans un agaçant bruit de succion. C’est moi qui repris la conversation en lui demandant, juste assez fort pour couvrir le crissement, à quelle occasion elle avait été mêlée à l’affaire du Kepone.

— Vous savez, je vis avec mes chiens et je ne vois plus grand monde, aussi quand je rencontre quelqu’un, c’est plus fort que moi, il faut que je jacasse comme une vieille pie. J’étais avocate, je ne vous l’ai pas déjà dit ?

Elle marqua un nouveau silence, comme pour rassembler ses idées.

— En plus d’être née à Hopewell, j’ai été l’avocate d’une famille malade du Kepone. Que désirez-vous savoir que James ne vous a pas déjà dit ?

Ashland ne m’avait pas envoyé rencontrer une simple guide touristique, il me permettait d’avoir une autre vision de cette affaire, moins livresque et plus en prise avec les évènements. Sentant venir des révélations, je sortis mon téléphone et lui demandai si je pouvais l’enregistrer.

— Si vous voulez, me dit‑elle, mais je vous prie de ne pas citer mon nom. Il y a des gens impliqués qui sont passés à travers les mailles de la justice. Il doit rester de vrais méchants qui n’aiment pas que l’on remue la vase de la James River.

Je m’engageai à protéger son anonymat et lui demandai de me parler des conséquences écologiques et judiciaires liées au Kepone. Le Pr Ashland m’avait déjà exposé les effets sur les ouvriers et la population.

Tout en conduisant, elle m’expliqua que lors de la fermeture de l’usine, les autorités s’étaient en premier lieu préoccupées des répercussions sur la santé. Puis elles s’intéressèrent aux impacts environnementaux. En une dizaine d’années, une vingtaine de tonnes de Kepone avaient été jetées dans la James River. L’insecticide s’était lentement amassé dans les sédiments de la rivière et de la baie en aval. Les poissons empoisonnés au Kepone intoxiquaient à leur tour les gens qui les consommaient. Le gouverneur ferma la pêche commerciale en décembre 1975. La FDA avait défini des seuils acceptables de Kepone dans les poissons et crustacés, mais aucun à Hopewell ne se situait en dessous. La faune aquatique de l’estuaire avait accumulé de telles quantités de Kepone que l’on aurait pu la considérer comme déchet industriel. L’interdiction dura treize ans et fit fermer toutes les pêcheries, ruinant des dizaines de travailleurs.

Nous roulions sur Water Street, qui bordait la rivière. Des citernes étaient installées sur la berge alors que de l’autre côté de la rue, en hauteur, de belles maisons devaient offrir une vue imprenable sur le fleuve.

Ma guide continua son histoire. Pendant longtemps, les Américains avaient refusé d’acheter des fruits de mer originaires de Virginie. Malgré de coûteuses campagnes de promotion, beaucoup croyaient qu’ils étaient encore empoisonnés. Ils n’avaient pas complètement tort puisqu’en 2009, un rapport démontra que 70 % des poissons contenaient toujours du Kepone dans leurs tissus.

Les médias avaient qualifié le Kepone de tragédie environnementale de la décennie, voire du siècle. Il aurait peut-être été plus juste de dire que le Kepone avait été l’un des premiers produits chimiques à avoir eu un impact aussi dramatique – et connu – sur la santé humaine et les écosystèmes de ce pays.

On évoquait en Guadeloupe un empoisonnement des sols s’étendant sur plusieurs centaines d’années. À Hopewell, les autorités avaient d’abord envisagé de draguer et de retirer les sédiments contaminés. Le prix de cette opération les avait découragés, d’autant plus que les scientifiques craignaient que cela n’occasionne plus de mal que de bien. En remuant le lit du fleuve, on risquait d’aggraver la situation. La solution retenue fut de laisser les niveaux de Kepone diminuer lentement, à mesure que le produit commençait à se décomposer et que des alluvions fraîches recouvraient les matériaux pollués du fond.

— Le danger serait qu’un cyclone majeur comme Katia ou Dorian frappe la Virginie, me dit Edith, car les pluies feraient gonfler les rivières et remueraient la vase. Les matières enfouies ressortiraient et ramèneraient la région trente ans en arrière.

Elle conduisait lentement et je la dévisageais en l’écoutant. Après avoir quitté les beaux quartiers, nous traversâmes une zone plus populaire, habitée de Noirs et d’Hispaniques. Les constructions y apparaissaient plus modestes. Les maisons de bois brut avec des terrasses se tournaient vers la rue. Des canapés éventrés, de vieilles bagnoles ou des balançoires faites d’un pneu pendu à un arbre égayaient des jardins sans clôtures et à l’herbe haute. Des groupes de jeunes occupaient les carrefours et nous regardèrent comme des intrus.

C’est après avoir franchi un bosquet sale que le visage de la ville industrielle se révéla. D’immenses fabriques encombrées de cheminées, de silos, de citernes et de torchères bouchaient l’horizon. Certaines tours de métal étaient si élevées que leurs fumées se confondaient avec les nuages. On ne croisait plus que de gros camions sur de larges avenues bordées de voies ferrées. De nombreux wagons y étaient stationnés. Des grilles et des vigiles gardaient chaque entrée d’usine. Les parkings des employés rassemblaient des centaines de voitures. Une odeur âcre, comme métallique, empestait l’atmosphère jusque dans l’habitacle de la voiture.

La fabrication de produits chimiques restait essentielle pour l’économie de Hopewell. Le groupe DuPont avait acheté le terrain où s’était installée la ville au début de la Première Guerre mondiale et y produisait alors de la poudre à canon.

La compagnie Allied Chemical se trouvait toujours à Hopewell, mais sous un nom différent. Après l’affaire du Kepone, elle prit l’appellation d’ASA. Il y avait donc ici ASA, une usine à papier, une autre d’éthanol, une de sidérurgie, une raffinerie et une centrale au charbon. Ces industries employaient environ 90 % de la population et occupaient une grosse moitié de la surface de la ville. Hopewell était une vaste usine.

Diverses poursuites avaient été engagées contre Allied Chemical et dans une moindre mesure contre Farma. En plus de la catastrophe environnementale, on avait assisté à un grand barnum juridique. Tout le monde voulait faire payer les responsables, souvent dans le seul but de se faire du fric. Des procédures totalisant plus de deux cents millions de dollars furent intentées. Parmi les plaignants, il y avait des pêcheurs, des ouvriers, la ville de Hopewell, l’association de kayak, les aquaculteurs, le gouvernement fédéral, les groupes écologistes…

Des juristes étaient arrivés de toute la côte est, mais aussi de Californie, de Louisiane ou de Chicago. Les conseils d’Allied Chemical firent plaider la compagnie non coupable en prétendant que la faute des contaminations revenait à Farma : jusqu’en 1972, date de la vente de la fabrication du Kepone à Farma, Allied Chemical avait été vertueuse et n’avait rejeté aucun polluant ni dans l’air ni dans l’eau. À l’annonce des procès, la société Farma s’arrangea pour devenir insolvable et disparut des radars.

Constatant qu’accuser Farma ne mènerait à rien, Allied Chemical chercha à diminuer ses responsabilités. Ses dirigeants s’efforcèrent d’impliquer les directeurs successifs, en prétendant qu’ils n’avaient pas respecté les consignes de sécurité qui leur avaient été imposées. Ils essayèrent même de rendre fautifs les organismes de contrôle de l’État de Virginie pour manque d’informations. En fin de compte et après des années de procédure, son armée d’avocats finit par négocier avec le tribunal fédéral. Allied Chemical ne fut condamnée à payer que quatre millions de dollars, une somme ridicule au regard des conséquences et des profits générés par le Kepone. La société se déclara en faillite peu après le verdict, invoquant son incapacité à payer les amendes.

— Ces multinationales demeurent des animaux à sang froid dont les yeux sont fixés sur leur cours de Bourse. Pour elles, le reste n’existe pas, enragea Edith.

Nous tournâmes à gauche sur une voie qui serpentait entre deux usines. La rue était bordée d’ateliers de soudure ou de mécanique, de magasins de pièces détachées et d’autres entreprises sous-traitantes. Edith gara sa voiture devant la Cafeteria del Sol, qui jouxtait une grande casse automobile. Je n’avais pas encore vu le soleil de la journée ; il y avait toujours cette bruine grasse qui tombait d’un ciel uniformément gris.

— Un cafecito nous fera du bien, vous ne croyez pas ? me proposa-t‑elle.

Nous nous installâmes à une table couverte d’une toile cirée collante avec sucrier, cure-dents, ketchup et serviettes en papier. La clientèle était composée d’ouvriers et de routiers, hypnotisés par les deux écrans géants qui diffusaient des images de football américain. Des fanions de l’équipe de basket locale étaient pendus au plafond. Des drapeaux cubains et des photos de plages de sable blanc décoraient les murs. Dans un coin, une petite Cachita en plastique, la Vierge cubaine, tenait l’Enfant Jésus dans un bras et bénissait de l’autre la salle de la cafétéria.

— Les propriétaires sont cubains. Ils font le meilleur cafecito de Hopewell, me dit‑elle.

J’étais descendu de voiture avec mon téléphone que j’avais mis sur pause. Elle avait raison, le cafe cubano était excellent et me rappela celui que je buvais pendant mes études à Sarasota. Je relançai l’enregistrement et lui demandai :

— Et les ouvriers que vous représentiez ?

— Les Gilbert m’avaient chargée de défendre leurs intérêts. Le père, Dale, bossait depuis plus de deux ans chez Farma quand il a été hospitalisé pour des tremblements. La mère, elle, avait lavé les vêtements de travail de son mari avec ceux de la famille. Ignorant tout du danger, elle s’était intoxiquée ainsi que leurs deux enfants de quatre et six ans à l’époque. Tous avaient des taux élevés de Kepone dans le sang. Mme Gilbert avait fait une fausse couche, peu de temps avant l’ouverture du procès.

» Sachant que Farma serait aux abonnés absents, j’ai cherché à attaquer Allied Chemical pour empoisonnement. Leurs avocats ont contesté notre plainte en arguant que M. Gilbert n’avait jamais travaillé pour eux, mais pour Farma, et encore moins sa femme et ses enfants. J’avais en face de moi un adversaire insaisissable et puissant. Ils ont fini par convaincre la cour qu’un nouveau médicament, à base de cholestyramine, favorisait l’élimination du Kepone. Ce qui n’a jamais été démontré. Ils acceptaient par pure générosité de prendre à leur charge le coût du traitement de Dale Gilbert, à condition que ce geste ne soit pas interprété comme un aveu de leur responsabilité. Le juge donna raison à Allied Chemical et ne lui reconnut aucune culpabilité dans les affections touchant la mère et les enfants. La multinationale consentit ainsi à payer quatre cent quatre-vingt-cinq dollars pour les seuls soins du père. Le plus cynique fut que le tribunal obligea la multinationale à réembaucher Dale Gilbert dans son usine de Hopewell, dit‑elle, écœurée.

— Et vous n’avez rien pu faire ?

— Je me suis battue comme jamais pour faire casser ce jugement, mais je n’y suis pas arrivée. Ces pauvres gens m’en ont beaucoup voulu, et je les comprends. Surtout que trois ans plus tard, Mme Gilbert décédait d’un cancer du sein. Peu de temps après, son mari fut placé dans un hôpital psychiatrique pour maladie nerveuse. Aux dernières nouvelles, il y est toujours – et il y mourra. La petite fille qui avait six ans à l’époque n’a jamais pu avoir d’enfants ; quant à son frère, il purge une peine de quinze ans au pénitencier d’État de Virginie pour détention et consommation de drogue. Le Kepone a broyé cette famille, comme beaucoup, beaucoup d’autres.

Je reliai ses propos à ce que m’avait appris le Pr Ashland à la fin de notre discussion de la veille. Je lâchai pour moi à voix haute : « C’est vraiment dégueulasse. » L’avocate m’entendit et saisit cette remarque comme une relance.

— Ces gens sont des porcs. Après ces affaires, vous pensez peut-être qu’ils se sont tenus à carreau ? Jamais de la vie ! Comme je vous disais, ASA, le nouveau nom d’Allied Chemical, a été condamnée en 2013 à payer trois millions de dollars pour ne pas avoir respecté le Clean Air Act. Ces gens sont tellement arrogants qu’ils s’imaginent que les lois ne s’appliquent pas à eux. Venez, on va aller voir où tout cela s’est passé.

Elle insista pour régler les cafés et nous remontâmes dans la Volvo. Au bout de la rue, elle s’arrêta devant un hangar sans indications particulières.

— Il y avait ici une station d’essence désaffectée qui a servi à Farma à fabriquer le Kepone pendant trois ans.

Je descendis de voiture et marchai vers l’entrepôt. Elle releva la capuche de son sweat et me suivit à distance.

J’avais dans la tête les photos sépia d’un Life Magazine de l’époque, des ouvriers noirs souriants prenant la pose, appuyés sur des balais devant leur atelier en tee-shirt, salopette et chapeau de paille ; et ces images après la fermeture, de nettoyeurs en combinaison, bottes et masque respiratoire.

Derrière le hangar, au fond d’un terrain vague, coulait toujours le ruisseau Gravelly Run au milieu d’une végétation rabougrie. Il avait transporté les rejets chargés de Kepone depuis l’usine vers la James River. Je reconnus l’endroit photographié quarante-quatre ans plus tôt, où des dizaines de fûts métalliques étaient entreposés et dégueulaient leur poison dans le maigre ru. Des résidus pétroliers irisaient sa surface et avaient teinté la vase et les herbes en noir. La zone, mis à part la couleur de l’eau, était propre, sans déchets. On entendait au loin le bruit des camions sur la route. Il n’y avait pas d’oiseaux. J’étais ému aux larmes par le lieu et l’histoire qu’il charriait. Un Tchernobyl chimique.

— De l’autre côté de la rue, le bâtiment encombré que vous voyez abritait les bureaux de Farma. Il a été transformé en atelier de réparation automobile.

Je n’avais jamais visité de scène de crime et n’y tenais pas plus que cela. On devait y ressentir le même vide, la même horreur et la même incompréhension. Les évènements qui s’y étaient déroulés avaient à jamais marqué cet endroit.

Edith vint à côté de moi, me prit la main et me dit :

— Les hommes sont capables d’amour, d’empathie et d’enchantement. Ici, ce ne fut pas le cas. Rentrons, ce coin me donne toujours la chair de poule.

Sur le chemin de la voiture, je lui demandai ce qu’elle savait des propriétaires de Farma. Le Pr Ashland soupçonnait qu’Allied Chemical avait vendu la fabrication du Kepone à de gros clients français.

Elle s’arrêta de marcher et me regarda.

— James vous a raconté ça ?

— Oui, mais il a reconnu qu’il ne pouvait rien prouver.

— Il s’est montré bien imprudent. Ce que je vais vous dire doit absolument rester entre nous. Vous allez comprendre pourquoi.

Je le lui promis et m’approchai d’elle.

— Tous ceux qui ont eu à travailler sur ce dossier savent que les nouveaux fabricants de Kepone en 1972 étaient des Français installés aux Antilles. Ces gens demeurèrent insaisissables : ils avaient créé une multitude de sociétés gigognes avec des sièges sociaux dans des endroits exotiques. En plus, ils bénéficiaient d’appuis politiques haut placés, attaquaient en diffamation quiconque les citait et surtout, ils avaient une équipe de gros bras qui pouvait faire taire les plus bavards. Je ne sais pas s’ils sont toujours actifs, mais à la suite de quelques recherches, je suis sûre que les protagonistes venaient de vos îles. On m’a moi-même menacée lors du procès Gilbert. Peu de temps après le début des audiences, nos bureaux ont subi un début d’incendie. Les flics n’ont rien pu ou voulu prouver.

» Je ne vous dirai rien de plus à ce sujet. De toute façon, les gens en poste en 1972 à la tête de Farma doivent s’être retirés des affaires aujourd’hui, s’ils ne sont pas morts. Je prends peut-être des risques en vous racontant cela. Je crois qu’il n’y a plus grand-chose à gratter de ce côté, mais après tout, c’est vous le journaliste, non ?

Puis elle se dirigea vers sa voiture, en me disant :

— Allez, on y va ! Je suis trempée.

C’était la deuxième fois que l’on m’encourageait à partir à la chasse aux actionnaires mystérieux de Farma, à refaire le chemin à l’envers. Pourquoi personne en presque cinquante ans ne s’y était‑il essayé ? Que la justice américaine ne s’en soit pas occupée, soit, mais pourquoi pas un journaliste, pas un policier ? D’autant plus qu’il y avait une connexion directe entre Hopewell et les Antilles françaises. Les informations d’Ashland et de l’avocate se recoupaient. J’étais maintenant pressé de rentrer à Pointe-à-Pitre pour voir ce que je pourrais trouver sur place.

Sur le chemin du retour, nous restâmes silencieux à regarder la route détrempée par la pluie que déversait sans interruption un ciel surchargé de nuages. Au bout d’un moment, je lui demandai :

— Après tant d’années, quelles leçons tirez-vous de cette histoire ?

— Je ne sais pas. Peut-être que si les hommes étaient meilleurs, si les administrations se montraient plus efficaces et capables de traiter ce genre de problème, si l’argent n’aveuglait pas tant de monde… Ne dites-vous pas en France qu’avec des « si » on mettrait Paris en bouteille ?

Elle roula plus vite. Le couinement de ses essuie-glaces ne parvint pas à nous distraire de nos sinistres réflexions. Nous regagnâmes en silence le parking de City Point, où était garée ma voiture.

Alors que nous nous quittions et que je la remerciais, son vieux portable à clapet vibra. Elle répondit et écouta bouche bée, livide.

— Vous êtes sûr ? interrogea-t‑elle d’une voix blanche. (Silence.) Et il est décédé ? (Silence.) C’est une agression ? (Silence.) Vous savez qui a fait ça ? (Silence.) J’arrive !

Elle referma son téléphone. Elle avait les yeux clos et le visage inondé de larmes.

— Le Pr Ashland a été attaqué chez lui. Sa voisine l’a trouvé dans son salon. Elle a immédiatement appelé le 911, mais il n’y avait plus rien à faire. Il est mort. C’est horrible !

Elle pleurait en silence et prononça à voix haute, comme pour elle-même : « Pauvre James ! »

— Il faut que je vous laisse, je dois me rendre à l’hôpital et je veux rencontrer l’inspecteur en charge de l’enquête, dit‑elle d’une voix un peu plus décidée.

L’avocate se réveillait.