Le bateau, un catamaran Lagoon 420 presque neuf, fut loué à la Marina de Pointe-à-Pitre pour deux semaines, officiellement pour le festival de musique Terre de Blues de Marie-Galante. Erwan Floch paya en liquide avec l’argent fourni par Paco.
Le Lagoon de treize mètres avait été conçu pour les petits cabotages paisibles entre les îles. On montait à bord par les jupes arrière qui desservaient le cockpit central, couvert et équipé d’une table et de banquettes. De là, après avoir grimpé trois marches sur tribord, on accédait au poste de barre d’où la vue était dégagée sur le pont et le gréement. Toutes les commandes y étaient regroupées et c’est d’ici que l’on manœuvrait. Devant la barre à roue, un grand moniteur transmettait toutes les informations sur le fonctionnement du bateau. Comme dans une voiture, un GPS indiquait la position en temps réel sur une carte marine.
Le carré, au niveau du cockpit, se fermait par deux larges baies vitrées et comprenait un coin-cuisine, un salon ainsi que la table à cartes qui recevait un écran multifonction semblable à celui du poste de barre.
De chaque côté, on descendait dans les coques par un court escalier. Les flotteurs étaient aménagés à l’identique : à l’avant et à l’arrière, une cabine et ses toilettes, séparées par une étroite coursive. Les quatre chambres pouvaient chacune accueillir deux personnes.
L’ensemble était coquet et pratique. Erwan ne raffolait pas de ce genre de bateau. Ce n’était pour lui que des caravanes flottantes, assez éloignées de l’image qu’il se faisait d’un voilier. Le succès des locations aux Antilles avait favorisé l’essor des catamarans, plus agréables au mouillage qu’en navigation.
Après un inventaire méticuleux, Erwan Floch prit possession du bateau.
Avant son départ, Paco passa boire un punch à bord. Ils réglèrent ensemble les derniers points.
Pour appareiller tôt le lendemain matin, Erwan décida d’aller dormir à l’îlet du Gosier, à vingt minutes au moteur de la Marina. Il profita de sa soirée pour inspecter et contrôler toutes les parties du voilier. Comme demandé, l’approvisionnement avait été fait. En revanche, il fut surpris de trouver dans un rangement une grande quantité de petites bouteilles d’eau ainsi que deux cartons de MRE, des rations alimentaires de l’armée américaine. Il s’étonna aussi de la présence de dizaines de boîtes de Mercalm. Ce médicament évitait le mal de mer, mais provoquait une forte somnolence. Dans le placard d’une cabine, un sac contenait des colliers de serrage Rilsan. Il se dit que tout cela devait être destiné à l’association de charité Amitié Guadeloupe Haïti.
Il passa ensuite un bon moment à la table à cartes, devant le GPS, à tracer sa route vers Haïti. Le point de rendez-vous dans moins d’une semaine était la baie de Jacmel, sur la côte sud, à six cent quarante milles nautiques au nord-est de la Guadeloupe. Une longue descente au portant de mille deux cents kilomètres, poussé par les alizés. Pas d’obstacle, pas d’îles à éviter, bien à l’ouest des Petites Antilles. Il estima sa navigation à trois ou quatre jours, en fonction des conditions météo.
En revanche, le retour face au vent serait plus compliqué et lui imposerait de tirer des bords en s’aidant des deux moteurs du catamaran. Le premier défaut de ces bateaux demeurait leurs piètres performances pour remonter au vent. Ils se comportaient bien mieux dans les allures abattues, poussés par les alizés.
Avant d’aller se coucher, il prit soin de déconnecter l’AIS, le système d’identification automatique. C’était comme avoir un tracker qui transmettait en temps réel le nom de l’embarcation et sa position. Indispensable pour éviter les collisions en mer, il permettait de voir sur l’écran du GPS les navires voisins. Débrancher l’AIS le rendait invisible.
À 4 heures, le lendemain matin, après avoir avalé un café et un morceau de pain tartiné de beurre salé, il leva l’ancre alors que le soleil lançait ses premières lueurs orangées sur l’horizon. Il raccorda ses écouteurs à son téléphone et mit en route sa playlist de reggae.
C’était la première fois depuis trois ans qu’il allait skipper un bateau pour une traversée de plusieurs jours. Être seul à bord lui garantissait de ne pas revivre le même cauchemar. Preuve qu’il était soigné, il n’y pensait plus. Enfin presque plus.
Il envoya les voiles et prit le cap de la pointe sud de la Guadeloupe. Il croisa de nombreux pêcheurs occupés à relever leurs nasses. Depuis le large avec le soleil levant dans son dos, il resta indifférent à la vision panoramique de la Basse-Terre et du massif de la Soufrière. Dans l’air calme et limpide du petit matin, il pouvait voir au nord la fumée provoquée par des feux dans les champs de canne et un paisible grain de pluie qui arrosait Capesterre-Belle-Eau. Le sommet du volcan était, comme à son habitude, enveloppé de nuages. Depuis la mer, la Guadeloupe apparaissait superbe, débarrassée de ses constructions inachevées, de ses poubelles et de ses panneaux publicitaires.
Après avoir laissé l’archipel des Saintes sur sa gauche, il contourna un peu après 8 heures le phare de Vieux-Fort, marquant la pointe la plus sud de la Guadeloupe. De là, il régla le pilote automatique et prit un cap direct vers Haïti. La météo s’annonçait parfaite pour une longue navigation en solitaire.
C’était la saison des sargasses. De février à août, ces algues brunes se développaient à la surface de l’océan et se déplaçaient en vastes bancs, poussées par le vent et les courants. Le phénomène ne cessait de s’amplifier. Il était apparu six ans auparavant, favorisé par le réchauffement climatique et les pollutions. Des tonnes d’algues s’échouaient sur les côtes et devenaient une calamité pour les îles. Erwan s’en moquait. À ses yeux, l’unique inconvénient de ces radeaux végétaux, parfois grands comme des terrains de football, était de ralentir le bateau qui les traversait.
Pendant ses quarts, pour se protéger de la fraîcheur de la nuit, il se roulait dans une couverture verte trouvée à bord. Un matin, en sortant du carré où il s’était abrité d’un court grain, il remarqua qu’il avait oublié le plaid. En voyant le tissu trempé, le souvenir traumatique lui revint intact, comme une vague froide en pleine figure. Son esprit revit le sac de couchage qui avait failli le rendre fou trois ans plus tôt. Sa mémoire rembobina l’histoire et n’avait plus qu’à appuyer sur play .