En rentrant dans le village de Vieux-Bourg au volant de la camionnette de l’hôtel, j’avais dû demander mon chemin pour trouver le repère de Max. Il m’avait appelé la veille, pour me fixer un rendez-vous chez lui.
Max vivait dans une grande maison en béton, aux peintures souillées par l’humidité, au milieu d’un jardin à l’abandon. Elle se situait derrière l’église du bourg, en haut d’un morne trapu qui dominait un immense lagon bordé de mangroves et fermé par une barrière de corail.
Il me reçut dans la pièce principale. Tous les poncifs de l’anticolonialisme y étaient réunis. Des bouquins, des affiches de Mandela, de Che Guevara et le drapeau guadeloupéen punaisé sur une porte marquaient son effort de décoration. Je m’assis face à lui, à une table recouverte d’une toile cirée aux motifs madras, où restaient des miettes que les oiseaux n’avaient pas encore enlevées.
— C’est toi, là, sur la photo ? demandai-je à Max en montrant un vieux cliché en noir et blanc, épinglé sur un tableau de liège.
On y voyait deux jeunes Noirs chevelus, mimant le V de la victoire malgré leurs poignets entravés par des menottes.
— J’avais dix-huit ans. Nous nous étions fait arrêter en train d’écrire sur le mur de la sous-préfecture de Pointe-à-Pitre « Fwansé dewo ». On a pris deux semaines de prison. Les flics ne rigolaient pas à l’époque. Sur la photo, je suis avec Fred Petit. Un ami et compagnon de lutte, assassiné par la France.
Des photos montraient aussi les mêmes en djellaba, hilares, posant devant des constructions en torchis dans le style d’Afrique du Nord.
— Que lui est‑il arrivé, à ton ami Fred ?
Il prit un moment avant de me répondre et poursuivit d’une voix calme.
— Je te raconterai cette histoire une autre fois. C’est un mauvais souvenir. Fred Petit était comme un frère. Nous avions grandi ensemble, unis comme deux doigts de la main. Quand je t’en aurai fait le récit, tu comprendras de quoi est capable le pouvoir colonial français, avec pour supplétifs les Békés. Parlons d’abord du chlordécone.
— Tu désignes toujours les Blancs comme seuls responsables, pourquoi ?
— Ils ont ruiné le pays avec leur insecticide. Tu te rends compte que nous ne pouvons plus manger de légumes ou de poissons ? C’est eux qui ont rendu ton père malade. Même l’eau du robinet reste toxique. Nous sommes obligés d’acheter de la nourriture importée de France pour nous protéger du chlordécone. Et sais-tu où nous trouvons ces produits sans risques ? Dans les supermarchés qui appartiennent tous à des Békés. Non seulement ils nous ont empoisonnés, mais maintenant ils nous font les poches. Ils gagnent à tous les coups depuis quatre siècles.
Étaient-ce mes origines liées aux deux mondes, mais ce manichéisme, avec d’un côté les méchants Blancs et de l’autre les pauvres Antillais, commençait à me heurter. Je savais bien que la période était à la victimisation, à tel point que l’identité de certains n’était structurée que par leur passé d’opprimés, le plus souvent celui d’aïeux éloignés. La revendication des petits-fils de martyrs était devenue le point de départ de toute discussion. Obsession identitaire et victimisation se transformaient en un phénomène qui clivait les populations, tant en France qu’en Guadeloupe. Pour exister, il fallait avoir souffert et s’en lamenter.
La Guadeloupe constituait un terreau fertile pour les complotistes, activistes et politiques de tout poil qui se vautraient dans des réclamations identitaires aussi imbéciles que dangereuses. Alors que la culture reste le fruit de mélanges, des agitateurs aux arrière-pensées hégémoniques entendaient s’approprier une histoire sans demi-teintes. Cette culture officielle n’envisageait le passé et l’avenir qu’à travers le prisme de la couleur de la peau, de la colonisation et de la traite négrière. Sans scrupules, ces idéologues cherchaient à transformer cette période monstrueuse de l’esclavage en une rente mémorielle, encourageant par là même la détestation par la population du pays qui était le leur. Que de telles idées puissent se propager dans une île qui célébrait, il y a encore quelques années, le métissage, était incompréhensible. Pas dupe, j’y voyais, pour certains, le moyen de se venger d’une histoire dramatique.
— À l’époque où le chlordécone a été répandu dans les bananeraies, lui dis-je, on fumait dans les écoles, dans les cinémas et dans les avions. Peut-être as-tu tendance à lire le passé avec des yeux d’aujourd’hui.
— J’ai déjà entendu ce raisonnement. Il ne faudrait pas juger l’esclavage, la torture ou les guerres coloniales avec une vision moderne. Ce genre d’argument excuse tout, et principalement l’inacceptable.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire !
— Marc, si tu désires que l’on travaille ensemble sur cette enquête, ne m’emmerde pas avec ta perception métropolitaine des évènements. Tu n’es pas guadeloupéen et il y a des choses que tu ne peux pas comprendre. Peut‑on revenir au chlordécone ?
J’avais encore franchi une ligne jaune. Il y avait manifestement des sujets que je ne pouvais pas aborder avec tout le monde.
Je lui racontai mon voyage à Hopewell et l’assassinat du Pr Ashland.
— Merde ! Ça, c’est pas une bonne nouvelle pour nous. Depuis un moment, les gens qui s’approchent trop près de cette affaire sont menacés, agressés ou tués.
Max se tut un instant, comme si son esprit était retenu par un souvenir. Il disparut dans une pièce voisine qui faisait office de bureau et de placard à balais. Il en revint avec deux épaisses chemises étiquetées « chlordécone I » et « chlordécone II » qu’il posa sur la table. Il mit un moment à trouver ce qu’il cherchait.
— Voilà, dit‑il en me tendant une feuille A4 écrite recto verso, divisée en deux colonnes, l’une avec des dates et l’autre avec des résumés d’évènements en deux ou trois lignes.
J’avais lu dans des polars que les flics tenaient un cahier d’enquête comportant un document avec les dates et les heures des évènements ainsi que l’emploi du temps de chacun des protagonistes.
Le résumé chronologique de Max débutait en 1950 quand des chercheurs d’Allied Chemical avaient déposé les brevets du Kepone. Il traversait ensuite les années 1960 et 1970 sur une quinzaine de dates correspondant à des tests démontrant la toxicité de l’insecticide. Les choses sérieuses commençaient en 1972, quand Jacques Chirac, alors ministre de l’Agriculture, accorda une autorisation de mise sur le marché provisoire du Kepone. Aux Antilles, le provisoire a la particularité de durer. Trois ans plus tard, le produit était interdit de fabrication aux États-Unis et Hopewell fermée.
Bizarrement, plus bas dans le tableau de Max, une ligne était consacrée au 5 décembre 1976, avec en libellé « RPR ».
— Que vient faire le RPR dans ton tableau en 1976 ? lui demandai-je.
— Un avocat et député de la Martinique, un certain Étienne Rosette, a démontré que ce sont les Békés de Martinique qui ont payé le loyer du siège du RPR à Paris pendant plusieurs années. Faut‑il voir cela comme un retour d’ascenseur pour le jeune Chirac qui lançait son parti politique ? Je te laisse juge.
— Tu crois que les liens entre la Martinique et l’État se situaient à ce niveau ?
— Je pourrais te raconter des dizaines de faits qui le prouvent. Je n’en prendrai qu’un : le Crédit Martiniquais, détenu aux trois quarts par les plus grandes familles Békés. La banque collectait l’épargne martiniquaise et finançait à fonds perdu des investissements békés. Au milieu des années 1990, l’organisme de crédit est rentré dans le rouge avec des découverts importants. En 1997, il a été sauvé par l’État de la faillite, par un certain Jacques Chirac devenu entre-temps président de la République.
Cela me paraissait incroyable que la petite Martinique ait détenu un tel pouvoir. Dubitatif, je repris ma lecture sous l’œil narquois de Max.
En 1979 et 1980, deux violents cyclones, David et Allen, mirent à mal les bananeraies antillaises. Ce qui provoqua la prolifération des charançons du bananier que seul le chlordécone était capable d’éliminer. Les planteurs en profitèrent pour accroître la pression sur Paris et obtinrent de nouvelles autorisations provisoires, malgré de nombreuses analyses qui démontraient la dangerosité de l’insecticide.
En 1981, Mitterrand entra à l’Élysée. La production de Kepone s’étant arrêtée depuis six ans à Hopewell, sa ministre de l’Agriculture, Édith Cresson, délivra une autorisation de mise sur le marché pour une nouvelle marque de chlordécone, le Curlone. Celui-ci était fabriqué à Port-la-Nouvelle, dans le sud de la France, et importé exclusivement par les Établissements d’Albon dont le siège se situait en Martinique. Le principe actif, identique à celui du Kepone, provenait d’une société brésilienne, Farma. La France, non contente de permettre l’utilisation du chlordécone aux Antilles, en assurait l’assemblage et la commercialisation. Comme aux États-Unis, l’emploi du produit avait été interdit dans l’Hexagone.
De nombreuses dates à la fin des années 1980 correspondaient à la publication aux États-Unis de rapports sur les conséquences sanitaires et écologiques des pollutions au Kepone en Virginie. De multiples articles de presse relataient les procès qui avaient suivi la fermeture de l’usine de Hopewell.
Le 1er février 1990, la France retira l’autorisation d’épandage du chlordécone. Le 23 avril de la même année, un député de la Martinique, certainement à la solde des bananiers, demanda une dérogation pour utiliser le produit cinq années de plus. Il invoqua le fait qu’il n’y avait sur le marché aucun insecticide capable de remplacer le chlordécone dans la lutte contre les charançons. Au mépris de nombreux avis négatifs, le 5 juin 1990, une prolongation de deux années fut accordée par Henri Nallet, alors ministre de l’Agriculture.
Sous la pression des planteurs, un nouveau report d’un an fut obtenu. Sentant la fin du chlordécone approcher, d’importantes réserves furent constituées dès 1990 dans les groupements bananiers et dans les entrepôts des Établissements d’Albon.
En 1993, alors que l’utilisation du Curlone allait être prohibée, le ministre Jean-Pierre Soisson autorisa l’épuisement des stocks restants, tout en mettant fin à sa commercialisation le 30 septembre 1993.
Les dates qui suivaient 1993 égrenaient le long chemin de croix des Antilles françaises où les pollutions des sols, de l’eau embouteillée et de celle du robinet, des produits de la pêche et de l’agriculture étaient découvertes. Des spécialistes étrangers s’alarmèrent des conséquences sur la santé humaine devant la recrudescence de cancers, de malformations à la naissance ou de maladies nerveuses. Ils furent bien les seuls à s’inquiéter, Paris manifestant pour ces questions une grande indifférence.
Une convention internationale interdit définitivement en 2009 la production et l’utilisation du chlordécone au niveau mondial.
Le tableau de Max comportait juste un nom au 26 avril 2009 : Laurent Concordia. Cela me disait quelque chose. Ce syndicaliste s’était fait tuer pendant les évènements de 2009 en Guadeloupe. L’île avait connu trois mois de grèves, d’émeutes et de pillages. Une augmentation du prix des carburants avait mis le feu aux poudres et enflammé tous les départements d’outre-mer.
— Pourquoi Concordia se retrouve-t‑il dans ta liste ?
— Je le connaissais bien. Il était employé à la chambre d’agriculture, militant écologiste et syndicaliste. Laurent Concordia savait que de nombreux planteurs poursuivaient l’utilisation du chlordécone, plus de quinze ans après son interdiction, tandis que d’autres n’avaient rien trouvé de mieux que d’enterrer leurs stocks. Il a cherché à alerter sa hiérarchie qui ne réagit pas. Il voulait que je rédige un article dans France-Antilles . Comme d’habitude, le sujet fut jugé trop polémique et n’a jamais été publié. Mais Concordia avait de la suite dans les idées. Il écrivait à tout le monde : politiques, fonctionnaires, préfets… pour dénoncer l’emploi continuel du chlordécone. Personne ne l’écoutait.
— Tu prétends qu’il aurait été tué à cause du chlordécone ? dis-je en relevant la tête, stupéfait.
— Attends. Parmi les revendications du mouvement de 2009 figuraient plusieurs points en faveur de l’environnement et d’une agriculture raisonnée. Concordia y avait vu un moyen de régler leur compte aux planteurs de bananes indélicats et il prit part aux manifestations de façon active. Un soir d’avril, en rentrant d’un meeting aux Abymes avec un ami, ils ont été arrêtés à un barrage tenu par des jeunes qui rançonnaient les passants. Sa voiture a été la cible d’un seul coup de feu. Concordia, assis au volant, fut touché par une Brenneke en plein thorax. Mort sur le coup.
— Une Brenneke ?
— C’est une munition de chasse pour le gros gibier qui fait des dégâts considérables. C’est interdit en Guadeloupe. Les Brenneke équipaient les Tontons Macoutes chargés de la protection de Baby Doc, le dictateur haïtien.
— Et comment peux-tu affirmer qu’il a été assassiné à cause de ses positions sur le chlordécone ?
— Concordia avait été à plusieurs reprises menacé. Un tueur est venu d’Haïti faire le boulot, un certain Joseph Eustache Malval, fils de Tonton Macoute et ancien policier. Un mec redoutable, m’a-t‑on dit. Je ne l’ai jamais vu et je ne sais pas à quoi il ressemble.
— Et comment l’as-tu su ? lui demandai-je.
— C’est un ami, syndicaliste à la police de l’air et des frontières, qui me l’a confié sous le sceau du secret. Malval est arrivé de Port-au-Prince sur un vol privé le soir du 25 avril et en est reparti deux jours plus tard, le lendemain matin de l’assassinat de Concordia.
— C’est pas une preuve, ça, dis-je. Il a pu se rendre en Guadeloupe pour tout autre chose.
— À ton avis, pourquoi un tueur haïtien, nervi notoire, viendrait‑il en Guadeloupe en pleine grève générale, alors que l’île est complètement bloquée ? Et pendant son court séjour a lieu un meurtre qui ne sera jamais élucidé. Et pourquoi l’avion avec lequel il a voyagé a été loué ici et payé en liquide ? Je possède dans mes dossiers son plan de vol. Le nom du pilote est illisible et certainement faux, affirma Max en tapotant de la main l’un de ses gros classeurs.
— D’après toi, qui est derrière ça ?
— Au regard de l’obsession qu’entretenait Concordia pour le chlordécone, on ne peut que suspecter des planteurs de bananes. La vraie question est de trouver celui qui tire les ficelles et qui se cache derrière Farma, car je connais quelques bananiers et je ne les vois pas commanditer un tel crime.
— Si toi tu sais qui a organisé l’exécution de Concordia, demandai-je, qu’a fait la police ? D’autant que tes informations viennent de la PAF.
— La mort de Concordia a donné aux manblos 1 la légitimité qu’ils attendaient pour réprimer avec force les pillages et les exactions. Les syndicats ont crié à l’assassinat politique, perpétré par l’État colonial français. Chacun se trouvait dans son rôle. Passé le choc, tout le monde s’est mis autour de la table des négociations. Connaître l’identité du tireur n’était plus une priorité, au contraire. Je suis sûr qu’en haut lieu, ils savent qui a fait le coup. Toujours est‑il que plus de dix ans après, personne n’est poursuivi pour ce meurtre.
— C’est ahurissant ! Le chlordécone, non content d’empoisonner les populations, sème des cadavres sur son chemin. Ashland, Concordia… Je n’arrive pas à croire que tout cela soit lié.
— Tu ne peux pas t’imaginer l’argent que représente la banane aux Antilles, dit Max, et le fric qu’ils ont gagné avec le chlordécone. Tu ne le sais peut-être pas, mais les insecticides comme les engrais s’appellent des intrants dans l’agriculture et sont déductibles des impôts des exploitations agricoles. Ce qui revient à dire que c’est l’État français qui a financé le chlordécone, avec notre argent. Il y a des gens, puissants, qui ne veulent plus que l’on parle de cette affaire et qui acceptent de tuer pour cela.
Un épais grain noir traversait la baie d’est en ouest. Sous les nuages, on voyait un rideau gris de pluie oblique, poussé par le vent. La mer blanchissait sous l’effet du courant d’air généré par la masse nuageuse. Avant et après l’averse, le ciel était d’azur.
La curiosité m’encouragea à essayer d’obtenir d’autres informations de Max.
— Tu parles du fabricant du Curlone, installé dans le sud de la France. À Hopewell, on m’a dit qu’il s’agissait de propriétaires des Antilles et qu’ils étaient sans doute derrière Farma, au Brésil. Pourquoi s’emmerder à faire ça en France ? demandai-je. Ils auraient pu exporter le produit fini depuis le Brésil ?
— Ils ont bien dû y penser, reconnut Max, mais pour obtenir une autorisation de mise sur le marché du nouveau Curlone, ce devait être beaucoup plus facile avec une fabrique en France. Je te rappelle que ça s’est passé en 1981, l’année où les socialistes sont arrivés à la tête de l’État. J’imagine que le pouvoir voulait démontrer qu’il n’avait pas fait fuir tous les investisseurs avec ses ministres communistes.
— C’est une explication. Ça ne nous dit pas qui est derrière Farma.
— À coup sûr des Békés de la banane. Je n’ai jamais pu trouver le nom des actionnaires. Si tu cherches, tu tombes sur des sociétés panaméennes, des trusts ou des fiduciaires avec des sièges sociaux dans tous les paradis fiscaux de la région, et ça ne manque pas dans le coin ! Ils ont réussi à monter d’épais rideaux de fumée qui les rendent totalement invisibles.
— Identifier ceux qui détenaient l’usine de Port-la-Nouvelle, ça ne doit pas être bien difficile ? C’est en France !
— Pareil ! Des hommes de paille, des avocats et des boîtes aux lettres. Rien. Une poignée de flotte.
— Que cela arrive même en France me paraît impossible.
Max se tut et me dévisagea.
— Marc, tu sais ce qu’est le kairos ? Le concept nous vient de la Grèce antique. Les Grecs pensaient que l’opportunité prenait les traits d’un petit dieu ailé qu’il fallait saisir au moment où il passait. On peut le traduire par « faire le bon choix au bon moment ». Il y a des choses que je mènerais bien seul si j’avais ton âge. À bientôt quatre-vingts ans, je n’en suis plus capable, mais je peux t’aider. Soit tu décides d’être mes yeux et mes jambes, soit nous n’avons rien à faire ensemble, m’avertit‑il. Sache que tout ce que tu cherches est de l’autre côté de la peur. Je pensais qu’avec la maladie de ton père, tu serais plus acharné.
— Ne mêle pas Célio à cela. Je ne suis pas sûr d’en être capable. Je vais réfléchir à ta proposition, lui dis-je en me levant.
J’éprouvais ce sentiment peu avouable, celui qui vous paralyse et vous oblige à partir en courant. Pas la hantise ou la crainte, mais la terreur. Celle que j’avais ressentie lors de ma première session de surf dans des vagues trop grosses pour moi. Je savais bien que certains étaient galvanisés par la peur qui se transformait en courage, les rendant plus forts. Moi, je n’arrivais pas à la surmonter, elle me brassait le ventre, me ramollissait les jambes et me donnait envie de pisser.
Dans quel bourbier m’étais-je embarqué ? « Si tu lances de la merde en l’air, ce n’est pas sur toi qu’elle retombera », m’avait dit Sébastien. Je n’en étais plus aussi sûr.
Je devais retrouver Célio chez lui pour qu’il me donne les documents des douanes sur les importations de chlordécone en Guadeloupe.
Max était à l’évidence déçu. Il rangea ses dossiers et claqua la porte du cagibi. Je partis sans qu’il me raccompagne.