Trois ans plus tôt, Richard, un plaisancier à la retraite, avait demandé à Erwan de l’aider à ramener son bateau vers la Côte d’Azur depuis la Guadeloupe. Un problème de santé le forçait à mettre fin à leur croisière aux Antilles, entamée deux ans auparavant. Sa femme ne se sentait pas de taille pour cette transat de plus d’un mois. En plus d’un salaire raisonnable, on lui proposait une semaine d’hôtel à l’arrivée à Nice et le billet d’avion retour payé. Il venait d’achever le convoyage d’un bateau neuf dans l’autre sens. C’était son travail et il accepta.
D’ouest en est, la traversée de l’Atlantique consistait à monter plein nord sur mille huit cents kilomètres jusqu’aux environs des Bermudes à la recherche de vents portants pour rejoindre les Açores. Puis à mettre le cap sur Gibraltar et les côtes françaises de Méditerranée.
Richard et lui avaient levé l’ancre un matin du mois de mai. À deux sur un monocoque de quinze mètres, le travail ne manquait pas, d’autant plus que son propriétaire s’essoufflait vite. Chacun faisait des quarts de quatre heures pendant que l’autre se reposait, préparait à manger ou entretenait le bateau. Les quarts consistaient à surveiller l’environnement du navire et le réglage des voiles. Équipé d’un pilote automatique, le voilier avançait seul sans qu’on ait à toucher la barre. En bon état, il marchait bien, aidé par une météo clémente.
Ils entrèrent dans la vie monotone des grandes traversées où les quarts, les repas et les moments de sommeil se succédaient avec la régularité d’un métronome. Ils avaient parcouru un peu moins de mille milles en une semaine quand les vents devinrent favorables, tournant au secteur nord-ouest, offrant une fenêtre météo propice.
À 8 heures, le matin du neuvième jour, Erwan monta sur le pont pour relever Richard qui venait de passer quatre heures à son quart. Il le trouva avachi sur le banc et le secoua en le charriant sur son manque de sérieux.
L’homme était mort, raide comme un bout de bois. Il était livide et avait les yeux vitreux. Erwan essaya bien de pratiquer un massage cardiaque, mais il était trop tard. Richard avait eu un malaise pendant la nuit et était décédé en silence, sous le ciel étoilé des latitudes tropicales.
Erwan se retrouva seul en mer avec un cadavre à bord.
Il ne s’était pas lié avec cet homme plus âgé que lui et sa mort ne l’affecta pas outre mesure. Tout au moins au début.
Il avait vu son père s’éteindre à petit feu quelques années plus tôt, à la suite d’un AVC. Le décès de Richard était une belle façon de tirer sa révérence, loin des hôpitaux et des médecins.
Erwan appela l’épouse de Richard avec le téléphone satellite du bord. La pauvre femme, encore en Guadeloupe, était effondrée. Elle aurait dû prendre l’avion le lendemain pour Nice et attendre le retour de son navigateur de mari. Entre deux sanglots, elle supplia de conserver sa dépouille et de la ramener en Guadeloupe.
Erwan opéra donc un demi-tour. Il installa le corps de Richard dans le carré, allongé sur une banquette, avec un oreiller sous la tête. On pouvait être mort et avoir tout de même droit à un peu de confort. La rigidité cadavérique avait laissé Richard dans une posture assise, si bien que sur le dos, il avait les jambes en l’air.
Avec la chaleur, Richard se décomposa en répandant une odeur insupportable, interdisant à Erwan de pénétrer dans le bateau, sauf au prix de haut-le-cœur à lui arracher les entrailles. Son visage devint blanc et ses rides disparurent.
Au bout de deux jours, la dépouille accepta de reprendre la position d’un gisant. Erwan put allonger les bras le long du corps et en forçant un peu, déplier les jambes. Il recouvrit le mort d’un drap.
Son ventre gonfla et se vida sur les coussins, libérant un liquide jaunâtre et huileux qui coulait au sol. Le malheureux lâchait des flatulences sonores et nauséabondes.
Erwan eut l’idée de jeter Richard par-dessus bord, écœuré par l’odeur pestilentielle. Pris d’un doute sur la légalité d’un tel geste, il appela au téléphone le quartier des Affaires maritimes de Pointe-à-Pitre. Après être passé de service en service, il finit par parler à l’administrateur qui lui déconseilla de se débarrasser du corps. Il devait le ramener en Guadeloupe pour ne pas s’exposer à des poursuites.
Il décida de laisser Richard sur sa banquette et de sortir sur le pont le maximum de nourriture et d’eau, puis il ferma la porte de la descente qui menait au carré. Erwan réussit à tenir une journée et une nuit sans avoir à pénétrer dans le voilier. Mais le frigo, les W-C, les instruments de navigation, ses vêtements secs et mille autres raisons l’obligèrent à retourner à l’intérieur.
Il eut l’idée d’asperger le malheureux d’après-rasage, espérant diminuer la puanteur. L’expérience ne s’avéra pas concluante, le bateau empestait maintenant le cadavre à l’eau de toilette.
Quatre jours après le décès, il sortit Richard à l’air libre, pensant que les alizés chasseraient la pestilence. Il attrapa Richard par les aisselles et le tira dehors. Il vomit à plusieurs reprises tant à cause des remugles qu’exhalait le macchabée que du contact humide et gélatineux du corps devenu souple et lourd.
Richard avait le visage verdâtre, perdait ses cheveux, et des lambeaux de peau s’en détachaient. Son cadavre avachi dans le cockpit puait toujours.
Alors que l’alizé fraîchissait, le pilote automatique tomba en panne. Le bateau fit une large embardée pour se placer face au vent, voiles faseyantes. N’arrivant pas à remettre en marche le pilote, Erwan amarra la barre avec un bout. Ce bricolage de fortune ne valait que pour un cap abattu, plus à l’ouest, qui l’éloignait de la route directe vers la Guadeloupe.
Comme le cadavre se décomposait encore plus vite au soleil et que la brise n’évacuait pas l’odeur, il décida d’emballer Richard dans des sacs-poubelle qu’il réunit avec un épais scotch gris.
Dans la journée, il se rendit compte que la chaleur emmagasinée par les sacs en plastique avait pour effet d’accélérer la putréfaction. Il enveloppa l’ensemble dans un sac de couchage vert qu’il trouva dans une cabine, qu’il ferma avec le reste de ruban adhésif. Richard avait maintenant l’allure d’une momie.
Erwan s’attacha à réparer le pilote automatique. Toutes ses tentatives échouèrent. S’il espérait retourner en Guadeloupe, il allait lui falloir barrer jusqu’à destination, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Il essuya dans la soirée un grain accompagné de violentes rafales qui couchèrent le bateau à plusieurs reprises. Richard faillit passer par-dessus bord, aussi Erwan l’amarra‑t‑il solidement sur son banc. Pour la première fois, il se surprit à lui parler pendant qu’il le saucissonnait. Il le pria de bien vouloir se tenir tranquille et de rester à sa place. Prévenant, il lui demanda si ses liens n’étaient pas trop serrés.
À deux, ils auraient pu diminuer la voilure à temps, mais seul et sans pilote, c’était impossible. Erwan manœuvra difficilement pour prendre un ris et enrouler une partie du génois. Ils n’avaient plus à craindre un nouveau coup de vent, mais la toile ainsi réduite ralentissait le bateau.
Il vérifia sur l’écran GPS sa position. Cela faisait cinq jours que Richard était mort. Ils s’étaient approchés des côtes américaines sans avoir progressé vers la Guadeloupe. Il engueula la chrysalide amarrée à son banc, en lui reprochant cette perte de temps.
Erwan s’installa à la barre qu’il ne lâcha plus que pour se reposer durant de courtes siestes, se préparer à manger et aller aux toilettes. Plutôt que de descendre aux W-C, il trouva plus simple de faire ses besoins dans le cockpit, devant le gouvernail. Ni l’odeur ni la vue de ses selles ne le gênaient. Plus grand-chose ne l’embarrassait.
Avec le temps, il prit l’habitude de discuter avec Richard qui ne lui répondait jamais, sauf en émettant un gaz humide. Erwan déposait de la nourriture que Richard s’obstinait à ne pas manger. Cela le mettait dans des colères noires d’avoir à jeter ce que Richard refusait d’avaler.
Erwan dénicha un stock de rhum caché sous une bannette. Il prit l’habitude d’en boire. Il se réveilla ivre à plusieurs reprises, le bateau arrêté, face au vent. Bien sûr, ce feignant de Richard dans sa camisole ne bougeait jamais le petit doigt pour l’aider. Erwan avait beau lui gueuler dessus, rien n’y faisait.
Chaque matin, à 9 heures, avait lieu une vacation radio par VHF, avec le CROSS AG. Le Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage aux Antilles et en Guyane avait la charge de la coordination des secours en mer. Ils avaient été informés par les Affaires maritimes de Pointe-à-Pitre de la situation du bateau et de son skipper. Erwan rata plusieurs rendez-vous, trop bourré pour parler. Quand il parvenait à trouver le micro, il tenait des propos incohérents avec une voix pâteuse, ce qui alerta les opérateurs du CROSS sur son état.
Pour gagner du temps, Erwan ne mangeait plus que des aliments ou des conserves froides accompagnés de rhum ; il aimait les coquillettes crues qu’il croquait à longueur de journée.
Une nuit, Richard se défit de son cocon et marcha autour du bateau. Erwan se fâcha et lui demanda de mieux se comporter. Il n’y avait presque plus de ruban adhésif et il allait faire mauvaise impression à sa femme, si elle le voyait débraillé de la sorte.
Au bout d’une quinzaine de jours, un avion de reconnaissance des US Coast Guards passa régulièrement au-dessus du voilier. Le CROSS avait alerté les Américains du drame qui se jouait dans leurs eaux. Erwan, persuadé qu’ils en voulaient à sa réserve de rhum, la jeta par-dessus bord. Il dénicha dans le bar du bord d’autres alcools, de quoi s’arsouiller sans relâche.
Les autorités françaises, qui suivaient la progression du voilier grâce à son AIS, comprirent que les choses empiraient. Le bateau ne tenait pas un cap constant, quand il ne revenait pas en arrière. Le CROSS commença à le guider vers la Guadeloupe et dès qu’il déviait de sa route, le centre de secours faisait retentir une alarme dans la VHF pour le rappeler à l’ordre.
Après un mois d’errance, Erwan se trouva aux abords de l’île française de Saint-Martin et une vedette de la SNSM organisa une opération de secours. Les sauveteurs montèrent à bord et découvrirent Erwan nu, amaigri, brûlé par le soleil et prostré dans un bateau jonché de déjections. Le cadavre de Richard était toujours dans ce qui avait été un duvet vert, maintenant déchiré et taché. Des yeux, un nez et une bouche souriante avaient été dessinés au feutre sur le tissu. Erwan et le corps de Richard furent hélitreuillés et ramenés à l’hôpital de Pointe-à-Pitre. Le voilier fut pris en remorque à destination de l’île franco-hollandaise.
Erwan fut interné en psychiatrie et dut être traité pour TSPT, troubles de stress post-traumatique. Il eut au début des flash-back, pendant lesquels il appelait Richard et revivait l’horreur de sa traversée. À coups d’antidépresseurs et à l’aide d’un suivi psychologique, il finit par se débarrasser de ses cauchemars et retrouver une vie presque normale. Persistait en lui cette indifférence à ce qui l’entourait, que son thérapeute nomma un « désinvestissement psychique ». Il ne put remettre les pieds sur un bateau que plusieurs mois plus tard.
Parce que piloter un voilier restait la seule chose qu’il savait faire, il trouva finalement un poste de skipper sur un promène-couillons qui n’allait pas loin, de Saint-François à Petite-Terre.