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Erwan arriva en fin d’après-midi devant Jacmel, après quatre jours de navigation. Le bourg était installé à l’est d’une baie peu profonde, ouverte au sud. Le village haïtien se situait à la lisière d’une forêt dense, accrochée aux premiers reliefs du massif de la Selle dont les sommets se perdaient dans les nuages. De la mer, l’agglomération paraissait tranquille et les maisons aux toits rouges étaient peintes de couleurs vives. Un vieux cargo stationnait à quai. À l’ouest, une épave était échouée sur la côte, conséquence d’un des nombreux cyclones qui traversaient l’île presque chaque année. Entre le quai et l’estuaire de la rivière, quelques barques de pêche, sans moteur, étaient tirées à terre.

À part la capture d’une grosse daurade coryphène qui avait amélioré son ordinaire, rien de particulier n’avait émaillé sa traversée. Erwan mouilla non loin du port, abrité du vent par le village. Des pêcheurs aux embarcations rudimentaires le rejoignirent à la rame, autant par curiosité que dans l’espoir de lui vendre le peu qu’ils avaient. Un voilier de plaisance avec un Blanc n’était à l’évidence pas chose courante. Erwan dut élever la voix pour interdire aux plus téméraires de monter à son bord. L’attroupement était jovial et sympathique. Certains étaient venus à la nage. Il leur prit pour un quarter de dollar une main de bananes et un ananas. Il fit signe à la petite flottille que le marché était fini, et qu’il n’achèterait plus rien. Il les entendit s’apostropher et rire jusqu’à ce que les canots regagnent la plage dans le soleil couchant.

Pour passer le temps, il scruta la côte avec ses jumelles. Tout était paisible en cette fin d’après-midi. De la fumée s’échappait de nombreuses maisons, preuve que le bois était encore utilisé pour cuire des aliments.

Près des grilles qui jouxtaient l’entrée du port, il remarqua une poignée d’hommes armés. Certains étaient couchés sous de maigres acacias tandis que d’autres somnolaient dans les bennes de pick-up stationnés à proximité. Aucun n’avait d’uniforme. Erwan se demanda ce que fabriquaient ces hommes ici. Un gamin d’une quinzaine d’années se tenait sur le quai, non loin du catamaran. Il portait un béret militaire et un fusil presque aussi grand que lui. L’odeur de l’herbe qu’il fumait parvenait jusqu’au voilier. En voyant qu’on l’observait, l’adolescent mima du pouce et de l’index un revolver et visa Erwan qui, perplexe, rangea ses jumelles.

Les cyclones, les hommes politiques, les révolutions, les épidémies et le tremblement de terre de 2010 maintenaient Haïti dans le tiers-monde. À quelques centaines de kilomètres des États-Unis, la première république noire n’arrivait pas à dépasser le stade le plus élémentaire du sous-développement. Rien ne semblait pouvoir sortir les Haïtiens de cette ornière.

Le lendemain matin, Erwan assista au départ des pêcheurs sur leurs lourdes barques, creusées dans des troncs de gommier. Sans moteur, elles étaient poussées par des voiles fabriquées d’un patchwork de sacs de jute et de bâches de plastique. Les pays pauvres avaient inventé l’économie circulaire bien avant les écologistes occidentaux.

Vers midi, une barque vint à sa rencontre. Un adolescent lui expliqua en créole qu’il était invité à déjeuner chez M. Lafleur. Erwan ferma le voilier et sauta dans le petit canot. Le gamin souquait sur des rames en bambou, avec des pelles faites de planches de récupération attachées par du fil de fer.

Ils accostèrent sur la plage. Erwan aida le jeune marin à tirer le canot à terre. Le gamin pressa le pas et s’éloigna au plus vite de l’entrée du port. Erwan remarqua les ordures, les égouts à ciel ouvert et les chiens errants. Depuis le large, la mer savait épargner aux visiteurs la vue des taches laissées par l’homme.

Les miliciens qui gardaient l’entrée du port paraissaient plus nerveux que la veille. L’un d’eux, vêtu d’un treillis militaire trop grand pour lui et de baskets sans lacets, s’approcha. Un fusil-mitrailleur à la hanche et des lunettes d’aviateur sur le nez, il fixa Erwan et son guide.

Au sol, un chemin de faïence dessinait de longues courbes colorées, le long de la plage. Les milliards de dollars déversés par la communauté internationale après 2010 avaient servi à quelque chose. Les mauvaises herbes et le sable mangeaient déjà par endroits ce serpent bigarré.

Il régnait une grande activité autour de la petite place. Des marchandes, installées sous des parasols publicitaires, vendaient des fruits, des légumes et un peu de poisson. Des tap-taps richement décorés, mélangés aux motos et pick-up, roulaient au ralenti dans la rue principale, dans un désordre que tout le monde s’appliquait à respecter. Des enfants couraient en tous sens alors que les adultes vaquaient à leurs affaires.

Un bruit de moteurs lancés dans les tours se fit entendre. Deux pick-up marqués « Police » pénétrèrent à vive allure en klaxonnant pour dégager l’esplanade bondée. Chacun transportait dans sa benne quatre hommes armés avec casque à visière, gilet pare-balles, rangers et protège-tibias. Ils s’accrochaient pour ne pas être éjectés par les embardées des véhicules. Un policier de la première camionnette tira une rafale d’arme automatique en l’air pour écarter la populace.

Le jeune guide entraîna à la hâte Erwan derrière un tas d’ordures où dormait un chien efflanqué.

La voiture de tête ne ralentit pas son allure et renversa les étals des marchandes. Une femme qui cherchait à sauver quelques fruits fut happée par la première voiture tandis que la deuxième lui roulait sur le corps. Une grande panique s’empara de la foule.

Les véhicules gagnèrent le port ; ceux qui en gardaient l’accès ouvrirent le feu, alors qu’une masse compacte de gens se trouvait encore entre eux et leurs assaillants. Les flics ripostèrent, indifférents. Les armes automatiques crépitèrent pendant de longues minutes. La foule s’était couchée, certains recherchant la protection dérisoire de parasols ou de chaises en plastique. Chacun s’efforçait de se faire le plus petit possible.

Une troisième voiture de police arriva de l’autre côté de la place et prit les défenseurs du port à revers.

Erwan était médusé par le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Les policiers, mieux entraînés et en surnombre, prirent l’avantage. Deux paramilitaires laissèrent leurs fusils à terre et levèrent les bras en signe de reddition. Une rafale les faucha. Quand les flics furent assurés de ne plus rien avoir à craindre, l’un d’eux descendit de voiture un pistolet à la main. Il tira une balle dans la tête de chacun des hommes au sol, qu’ils fussent indemnes, blessés ou déjà morts. Après quoi, il engagea un petit pas de danse obscène.

Les armes se turent et cédèrent la place aux cris, aux gémissements et aux pleurs. Certains se relevaient indemnes ou couverts de sang ; bon nombre restèrent figés par la mort.

Erwan et son guide quittèrent leur abri à croupetons. Pliés en deux, ils obliquèrent sur la droite et s’arrêtèrent à quelques mètres de la plage devant une maison ceinte de hauts murs blancs. Le gamin frappa à une épaisse porte en bois de style andalou.

Un serviteur noir, tout habillé de blanc et nu-pieds, ouvrit aussitôt la porte de la maison, comme s’il était resté derrière à les attendre. Il la referma sur Erwan tandis que son jeune guide s’éclipsait.

Erwan parvint à un patio, où se tenait un groupe de six personnes, un verre à la main. Le calme était saisissant après la furie meurtrière qui venait de se dérouler à l’extérieur.

À part un type aux traits latinos, Erwan était le seul Blanc. Il remarqua tout de suite Paco qui avait dû voyager en avion.

— Que se passe-t‑il ? dit Erwan, avant même de saluer ses hôtes.

— Des bandits bloquaient l’entrée du port, la police a réglé le problème, répondit Paco en s’approchant de lui.

Le Guadeloupéen l’étreignit comme s’il retrouvait un ami perdu de vue de longue date et l’annonça à l’assemblée haut et fort.

— Erwan Floch, notre skipper. Je te présente le pasteur Lafleur et son épouse, dit Paco.

Erwan serra la main moite et molle de l’homme d’Église. Âgé d’une cinquantaine d’années, clair de peau, il avait les cheveux crépus, gominés, avec une raie improbable sur le côté du crâne, un peu à la Nat King Cole. Ses lèvres, charnues et humides, semblaient prêtes en permanence à souffler une bougie. Bien qu’il portât une impressionnante collection de chaînes, gourmettes et bagues en or, son principal signe extérieur de richesse était sa femme. D’une grande beauté, elle le dominait d’une bonne tête et ne devait pas avoir plus de vingt ans. Mme Lafleur regarda d’un œil amusé le charmant étranger aux cheveux délavés par le soleil et à la peau tannée comme du cuir, puis lui tendit une main ressemblant à un oiseau fragile, faite uniquement de peau et d’os.

— M. Jacques, le contremaître du pasteur Lafleur, continua Paco.

Nouvelle poignée de main, ferme cette fois.

— Enfin, le capitaine Miguel Barroso, de l’ONU, et son amie.

Miguel Barroso était petit, le teint olivâtre et huileux. Bien qu’habillé en civil, il conservait l’allure rigide des militaires. Erwan s’attendit qu’il claquât des talons en le saluant. Sa compagne, perchée sur des chaussures aux semelles aussi épaisses qu’une bible, détenait toute la panoplie de la pute. Robe courte et moulante, poitrine et cul opulents, maquillée comme un meurtre en suicide.

Le pasteur Lafleur fit servir au skipper un verre de rhum.

Les premières sirènes stridentes des ambulances qui convergeaient vers la place du village se firent entendre. Elles ne troublèrent en rien le petit comité qui se contenta d’élever la voix.

Son verre à la main, Erwan ne put s’empêcher de revenir sur l’affrontement auquel il venait d’assister.

— Il a dû y avoir beaucoup de victimes dehors…

— Nous allons prier pour eux ! lui assura le pasteur. C’est toujours comme ça, ici. Mourir de mort naturelle signifie, en Haïti, mourir de mort violente. Haïti est devenu la république des gangs grâce à notre président. Notre Seigneur Jésus-Christ devait penser à Haïti et non à l’enfer, quand Il parlait d’un lieu où étaient les pleurs et les grincements de dents.

— Vous voulez dire que le pouvoir est complice des groupes armés ? lui demanda Erwan, incrédule.

— Le nouveau chef de l’État, dit Lafleur, s’est appuyé sur des bandes de voyous pour remporter les élections. Mais un gang, c’est comme le dentifrice, une fois qu’il est sorti du tube, il est impossible de le faire rentrer. Ce sont ces bandits qui mènent maintenant le pays. Notre Seigneur les punira un jour, car tous ceux qui vivent par l’épée périront par l’épée. La police que vous avez vue a été payée par un politique local ou un gang. Elle n’a pas agi par esprit républicain ou de justice…

Il dut se taire le temps qu’une ambulance, sirène hurlante, passe dans la rue.

Erwan ignorait tout de la situation d’Haïti. On n’en entendait plus parler depuis le tremblement de terre.

Le pasteur lui apprit que les flics ne touchaient plus leur salaire depuis des mois et se livraient au plus offrant. Des policiers avaient même attaqué une caserne pour voler des armes et les revendre à des gangs. Haïti sombrait dans un chaos inextricable. Lafleur, malgré son immense charité chrétienne, s’avouait démuni face à cet effondrement. Satan avait pris les rênes des destinées d’Haïti. Depuis le tremblement de terre, toute une génération d’enfants grandissait seule, dans la misère, ne connaissant que la violence de la rue. Ils reprenaient aujourd’hui par les armes ce qu’on leur avait refusé pendant dix ans. C’était devenu un cercle vicieux : tout le monde payait pour ne pas se faire enlever ou pour protéger son commerce et se transformait en complice des gangs.

Les bidonvilles regorgeaient de gamins prêts à s’enrôler. Ils utilisaient Facebook pour leur publicité. Pour vanter leur férocité, ils n’hésitaient pas à se filmer en train de dépecer vivants des malheureux à la machette. Ils mettaient en scène des viols, des décapitations et des exécutions.

Selon Lafleur, tout cela ne pouvait finir que dans un bain de sang. La misère, le trafic de drogue, la corruption, l’abêtissement général et le vaudou aboutissaient à cette situation. Les gens n’avaient plus rien à manger, prêts à vendre leurs enfants. Les puissances du Mal étaient à l’œuvre.

Sans la fusillade à laquelle Erwan venait d’assister, il est probable que le sort de ce pays ne l’aurait pas intéressé. Il laissa Lafleur continuer son réquisitoire.

Le pasteur prétendait qu’au train où allaient les choses, on parlerait bientôt d’Haïti comme d’un nouveau Rwanda. Sauf si les États-Unis intervenaient encore une fois pour remettre de l’ordre. Mais il ne voyait guère l’oncle Sam risquer la vie d’un seul GI pour eux.

Les diplomates s’étaient réfugiés de l’autre côté de la frontière, en République dominicaine, d’où ils pouvaient donner leurs instructions en toute sécurité. Les Clinton, Clooney, Sean Penn et consorts avaient bien compris qu’Haïti était foutu. Même les écrivains et poètes haïtiens avaient fui pour le Canada ou la France. Pas plus qu’on ne pouvait aider un drogué, on ne pouvait quoi que ce soit pour ce pays suicidaire. Pour lui, le tremblement de terre de 2010 n’avait pas fait assez de morts et il reconnut : « Que Dieu me pardonne, mais il aurait fallu pouvoir repartir à zéro ! »

Lafleur se dirigea vers le bar où il se servit un grand verre d’eau.

Miguel Barroso de l’ONU précisa qu’il avait fait partie de la MINUSTAH, la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, composée de militaires brésiliens, parmi dix-huit autres nationalités. La mission avait été mise en place en 2004, après le départ forcé du président Aristide, et s’était achevée en 2017. Les militaires partis, le chaos était revenu. Lui avait choisi de rester et s’était mis au service du pasteur.

Il s’exprimait de façon cocasse, en créole, avec un fort accent brésilien. Erwan le fit répéter plusieurs fois, tant le mélange se montrait incompréhensible.

En entendant son nom, le pasteur ajouta :

— Notre congrégation vient en aide à la population. Heureusement que des Guadeloupéens comme M. Diaz investissent beaucoup de temps et d’argent…

Paco se racla bruyamment la gorge et jeta un regard noir à Lafleur.

— Heu, enfin… Le lien fraternel entre la Guadeloupe et Haïti reste fort. Je suis le pasteur de l’église évangélique de Jacmel et correspondant de l’association Amitié Guadeloupe Haïti. Vous allez sauver des fidèles dont la vie miséreuse est en danger, mon fils. Et je vous en remercie du fond du cœur. Gloire à cette âme charitable, Alléluia ! cria Lafleur en levant les bras au ciel.

Erwan ne put s’empêcher de penser qu’il y avait quelque chose de pas très catholique dans ce mec et sourit intérieurement.

Ils passèrent à table, à l’ombre d’un petit carbet installé dans le jardin. On y entendait le ressac de la mer toute proche.

Autour d’un plat de poisson grillé, la discussion porta sur le retour du bateau vers la Guadeloupe. Paco expliqua que le départ était fixé dans deux jours. Il donna ses instructions à Erwan et à M. Jacques. Le pasteur garda le silence, se désintéressant de ces détails.

— Avant cela, il faut aller demain récupérer trois fidèles à Port-au-Prince, dit Lafleur à Paco. Miguel, tu devras y aller aussi, on ne sait jamais. Cette route devient de plus en plus dangereuse.

Le Brésilien acquiesça.

— Je n’ai rien de prévu, je peux les accompagner ? demanda Erwan.

— Si vous voulez, lui répondit Lafleur. Le bateau est gardé par des fidèles, mais demain montrez-vous prudent : Haïti est un piège.