16

Après le décès de mon père, la nuit fut courte et décousue. Je me réveillai tôt au chant des dizaines de coqs qui habitaient le quartier. Ces bestioles avaient la manie de se mettre à gueuler dès les premières lueurs du jour, de préférence quand je commençais à m’endormir. La chambre que m’avait laissée Max n’était pas climatisée et j’avais dû garder la fenêtre ouverte. Elle était la tanière d’une bande de moustiques assoiffés de sang qui avaient profité de ma faiblesse pour se livrer à une orgie.

La veille, j’avais prévenu mon frère Tom et lui avais demandé d’informer notre sœur et Amandine du décès de Célio. J’avais laissé un message à Sébastien. Ce matin, le corps courbaturé et l’esprit grippé, j’avais l’impression de me mouvoir comme un canard sans tête.

Le café trop fort pris avec Max me remit un peu la cervelle à l’endroit. Un troisième homme avait dormi dans la maison. Il sortit d’une chambre, vêtu d’un maillot de basket et d’un short trop grand. Je ne le connaissais pas. Max me présenta « Rudy, un ami ». À voir la taille de ses bras, il avait dû être sacrément costaud. Vissé à son imposante carrure, un cou aussi épais qu’un tronc soutenait une tête ronde aux cheveux presque rasés et une courte barbe. Il portait une vieille cicatrice bourgeonnante sur l’épaule gauche et des scarifications. Le genre de mec, si on avait le choix, qu’il valait mieux avoir comme ami.

Il grogna un « Ka ou fé 1 ?  », prit un bol de café, échangea quelques mots avec Max et retourna d’où il était sorti.

Par habitude, je consultai mon portable. Sébastien avait cherché à me contacter et Ricart, mon rédacteur en chef, se plaignait de ne pas avoir de mes nouvelles et me priait de le rappeler. Pour éviter toute discussion, je lui répondis d’un SMS : « Décès dans ma famille. Enquête entre parenthèses. Vous tiens au courant. » Ce qui, connaissant la mauvaise humeur chronique du bonhomme, ne manquerait pas de réveiller ses maux d’estomac. Pour le moment, ce n’était pas mon problème.

Après une douche froide – il n’y avait pas d’eau chaude chez Max –, je rappelai Sébastien qui répondit à la première sonnerie. Il voulait m’offrir son aide et savoir où j’étais. Je lui promis de passer le voir dans la matinée après ma visite au SRPJ, et je dormirai chez lui.

Je n’avais pas encore prévenu ma mère à La Rochelle. Elle commença notre entretien sur un ton enjoué, tout heureuse de me parler. À l’annonce de la mort de Célio, je l’entendis se déplacer comme pour s’éloigner d’oreilles étrangères. Je sus à sa voix qu’elle pleurait. Elle me posa mille questions auxquelles je n’avais pas de réponses. Je mis fin rapidement à notre conversation.

Vers 9 heures, Max et moi partîmes, chacun dans notre voiture, pour le SRPJ. La police judiciaire était installée en haut d’un morne aux Abymes. Le lieu vieillot ressemblait à une caserne abandonnée. Nous demandâmes au planton d’appeler le lieutenant Aoudiani, avec qui nous avions rendez-vous. En l’attendant, je parcourus les avis de recherche épinglés dans le couloir. C’était un mec de ce genre qui avait tué mon père.

Le policier vint nous accueillir et nous pria de le suivre. Une grande salle avait été divisée en minuscules boxes à l’aide de cloisons de verre et d’aluminium. On pénétrait dans celui d’Aoudiani par une simple porte vitrée coulissante. Ces aménagements minables devaient remonter à plusieurs années. Pour s’isoler, des posters de films policiers et des calendriers Aubade étaient scotchés sur toutes les parois. Son bureau puait la clope.

Malgré sa gueule vérolée et peu avenante, Aoudiani chercha à se montrer aimable. Manifestement, lui non plus n’avait pas beaucoup dormi. Comme à chaque rencontre avec un officiel, une attention particulière fut réservée à Max.

— J’ai reçu un premier rapport de la médecine légale. Votre père est mort d’hyperthermie. Sa température corporelle quand on l’a découvert était encore à plus de 43 °C, dit‑il en me regardant.

— Vous avez des pistes ? demanda Max.

— Pour le moment, la routine. On est en train de fouiller dans son téléphone et son ordinateur. La police scientifique n’a rien trouvé dans la voiture et dans le conteneur. Le gars devait porter des gants. Ils vont lancer une recherche ADN sur tout ce qu’il a pu toucher. Mais j’ai le sentiment que celui qui a fait le coup est un professionnel. À votre connaissance, quelqu’un pouvait lui en vouloir assez pour le tuer ?

— C’est peut-être… commençai-je.

— NON, me coupa Max. Célio est un ami depuis des années et je ne lui connaissais pas d’ennemis.

Pourquoi Max lui cachait‑il la vérité et ne lui parlait‑il pas de notre enquête sur le chlordécone ?

— Vous désiriez dire quelque chose, me demanda Aoudiani en se tournant vers moi, un demi-sourire aux lèvres.

— Non, non. Je voulais juste vous dire qu’il était atteint d’un cancer, arrivai-je à bafouiller. Je vous prie de m’excuser, mais je n’ai pas beaucoup dormi.

— Hum, grogna le flic. D’après le directeur des douanes, il ne suivait pas de dossiers sensibles. Il s’occupait de petits trafiquants d’herbe en provenance de Dominique, mais rien qui justifierait un assassinat.

— Ne trouvez-vous pas la méthode curieuse ? demanda Max.

— Ce n’est pas courant. C’est vrai qu’il existe des façons plus radicales. Je n’ai rien vu de comparable dans ma carrière, à part l’affaire des prostituées de Saint-Martin. C’était avant ma mutation en Guadeloupe. Pour moi, c’est un crime de rencontre ou une blague qui a mal tourné. Personne ne pouvait savoir que le l’inspecteur régional des douanes se trouverait à cette heure-là sur le port, ce n’est pas sa zone de travail.

— Ce doit être ça, vous avez raison, dit Max.

— Le labo analyse aussi les vidéos. Elles devraient être améliorées et m’être transmises dans la journée.

— Vous connaissez la date de l’autopsie ? demandai-je à l’inspecteur.

— Ici, tout traîne. Il va leur falloir au moins deux ou trois jours. Dès que je sais quelque chose, je vous appelle. Par contre, monsieur Babeuf, dit‑il en se tournant vers Max, je vais être clair avec vous. J’ai entendu parler de votre passé et je ne voudrais pas que vous vous lanciez dans une nouvelle vendetta. Les services de police vont faire leur maximum, mais je vous prie de rester à l’écart de l’enquête. Ne vous en mêlez pas. C’est compris ?

— OK, lui répondit Max en regardant ailleurs.

Je ne saisis pas la raison de cette allusion et me promis d’en demander le sens à Max.

Notre rencontre s’acheva par le traditionnel « Si quelque chose vous revient à l’esprit, n’hésitez pas à m’appeler. Je vous tiendrai au courant de l’avancée de l’enquête… ». L’inspecteur sortit avec nous pour fumer une cigarette. Il nous observa redescendre vers nos voitures.

Max me dit qu’il n’avait aucune confiance dans les flics français et qu’il fallait éviter de leur parler de nos recherches sur le chlordécone. Il promit de m’expliquer plus tard les allusions d’Aoudiani sur son passé et partit à la pêche aux infos. Nous étions convenus de nous retrouver pour l’enterrement de Célio, tout en restant en contact s’il y avait du nouveau.

À La Belle Créole, Sébastien vint à ma rencontre dès qu’il me vit arriver.

— Comment Célio est‑il mort ? C’est quoi, un accident ? me demanda‑t‑il sur le ton du reproche.

— J’en sais rien. C’est affreux. Les flics sont dans les choux et je suis claqué. Je n’ai pour le moment qu’une envie, dormir. Tu me feras la leçon une autre fois.

— Désolé, Marc, bien sûr que tu n’y es pour rien, mais je suis en colère. Je l’aimais beaucoup et sa mort me touche plus que tu ne l’imagines. Va te reposer, on en reparlera après.

Je retrouvai le confort de ma chambre, mis la climatisation en marche et m’allongeai sur le lit. Je fus sorti d’un sommeil pâteux deux heures plus tard par Sébastien qui me proposa de déjeuner avec lui.

Autour d’une salade, notre discussion porta sur les évènements récents. Sébastien me conseilla de rédiger un article facile sur le chlordécone, pour sauvegarder ma place à L’Écologue et ne pas foutre encore plus de bordel. Il ne désirait pas me voir m’engager sur la voie dangereuse où Max cherchait à m’entraîner. Il ne le tenait pas en haute estime. Dans sa bouche, le mot « indépendantiste » résumait assez bien une forme d’indigence intellectuelle et d’inconséquence.

Je ne voulais pas repartir dans une discussion avec Sébastien. Il me fallait me reposer avec l’espoir que tout ne fût qu’un vilain cauchemar.

Je dormis d’un sommeil de plomb de seize heures jusqu’au lendemain matin. Je me réveillai avec une faim de loup et toujours ce sentiment de gueule de bois.

Un copieux petit-déjeuner, pris au buffet de l’hôtel, me requinqua. Je partis ensuite nager vers l’îlet du Gosier. Le sport et encore plus le contact avec la mer demeuraient pour moi la meilleure béquille quand ma tête allait mal.

Je décidai de m’atteler à la rédaction de mon article, plus pour m’occuper l’esprit que par nécessité. Vers 10 heures, je regagnai ma chambre. Mon téléphone vibra : c’était l’inspecteur Aoudiani.

— Vous avez du nouveau ? demandais-je.

— Un truc qui ne colle pas. Sur la vidéo, on voit votre père sortir des douanes et monter dans sa voiture avec un bouquin ou un dossier à la main. Il ne s’y trouvait plus quand nous sommes arrivés. C’est vous qui l’avez pris ?

— Non, il n’y avait que son portable sur le siège passager. Pourquoi ?

— Si ce n’est pas vous, ce serait son assassin qui l’a récupéré. Ce qui pourrait expliquer son agression. Vous connaissez le contenu de ce dossier ? me demanda‑t‑il.

— Euh… non, mentis-je comme me l’avait conseillé Max. Voulez-vous que je me renseigne ?

— Non, laissez-nous faire. On s’en occupe.

Aussitôt raccroché, j’appelai Stéphane qui nous avait aidés à chercher Célio.

— Sur la vidéo, mon père est sorti des douanes avec un dossier sous le bras. On n’arrive pas à mettre la main dessus.

Je me gardai bien de faire le lien avec le chlordécone. Je ne voulais pas risquer de le placer dans une situation dangereuse.

— Les flics nous ont posé la question ce matin. Personne n’en sait rien. Le chef Cuvelier a dit n’en avoir aucune idée. Mais Célio était passé avant dans les bureaux des statistiques. La fille qui y bosse, Sita, n’est pas venue travailler aujourd’hui. Je pense que c’est là qu’il a récupéré ce dossier.

— Tu peux l’appeler et lui poser la question ? lui proposai-je.

— Ici c’est le waï total. On a des flics et des inspecteurs des douanes partout. En plus, on a un gros plantage informatique, plus rien ne fonctionne. Il semble que nous ayons perdu notre base de données. Je préférerais que tu t’en occupes. Je t’envoie son numéro par SMS.

Mon téléphone bipa une minute plus tard, m’annonçant l’arrivée du message de Stéphane. J’essayai de joindre la fille des statistiques, mais tombai sur sa boîte vocale pleine. Je lui laissai un SMS lui demandant de me rappeler en signant « Marc, le fils de Célio ».

Je ne savais pas où j’avais mis les pieds. Tout semblait tordu. J’avais le sentiment de pénétrer dans une jungle dangereuse peuplée de bestioles invisibles et mortelles.

Coincé par cette histoire de dossier disparu, je retournai sur Internet et lus différents articles sur le chlordécone. J’y relevai les noms, les rôles de chacun et leurs arguments en fonction de leurs implications, pollueur ou victime. Il y avait aussi pas mal de vidéos sur YouTube, et je visionnai les plus récentes. Mes confrères journalistes ne se cassaient pas trop la tête. On retrouvait souvent les mêmes personnes dans les reportages, planteurs, scientifiques ou médecins. Je m’étais déjà livré à cet exercice, avant mon voyage en Virginie. Je retranscrivis la discussion que j’avais eue avec Max, relus ce que j’avais déjà rédigé et corrigeai quelques paragraphes. Tout cela me prit beaucoup de temps et je ne vis pas l’heure tourner. Vers 16 heures, mon portable vibra ; c’était encore Aoudiani.

— On a retrouvé le corps décapité d’une jeune femme dans la mangrove, entre Jarry et Pointe-à-Pitre. Vous l’avez contactée sur son téléphone et lui avez envoyé un SMS lui demandant de vous rappeler. Vous pouvez m’expliquer ? voulut savoir l’inspecteur dont le ton avait perdu toute chaleur.

— Quoi, elle est morte ? m’exclamai-je.

— Oui, décapitée ça sous-entend en général qu’elle est décédée. Que signifie ce SMS ?

— C’est une stagiaire des douanes…

— Oui, je suis au courant, m’interrompit‑il d’une voix lasse.

— Elle travaillait avec mon père. C’est peut-être elle qui lui avait remis le dossier.

— Et pourquoi l’avez-vous contactée ?

— Je voulais en avoir confirmation.

— Putain, gueula Aoudiani, je vous ai demandé de ne pas vous mêler de ça.

— Je vous rappelle que je suis journaliste et je ne fais que mon métier, essayai-je, pas sûr de la pertinence de ma remarque.

— Votre travail de fouille-merde n’est pas de mettre votre nez dans une enquête de police judiciaire sur un double meurtre. Quand vous apprenez quelque chose, vous me le dites, d’abord à moi. Compris ? gueula‑t‑il avant de raccrocher.

La situation m’effrayait. Comment de telles horreurs pouvaient‑elles avoir lieu ? Assez rapidement, une idée s’insinua en moi : et si je laissais tout tomber, si je rentrais en France, les assassinats s’arrêteraient‑ils ? Ça ne rendrait pas la vie à mon père et à ces pauvres gens, mais cela pourrait mettre fin à ce massacre. Étais-je le suivant sur la liste d’un meurtrier fou ? J’étais perdu. Je consultai mon ordinateur et cherchai les places disponibles sur le prochain vol pour Paris. Il était trop tard pour aujourd’hui, mais je réservai un retour sur Air France le lendemain en fin d’après-midi.

On frappa à ma porte et mon cœur s’arrêta de battre. Sébastien venait prendre de mes nouvelles. Je lui racontai les derniers évènements et lui avouai ma décision de rentrer à La Rochelle.

— Tu ne crains rien ici, il y a des vigiles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je vais leur demander de faire attention.

— Je me sens responsable de ces morts. J’aurais dû t’écouter, lui dis-je, péteux.

— Tu exagères encore. Pour le moment, personne ne te connaît. Ce qui se passe n’a rien à voir avec toi. Tu n’as fait que parler à ton père et à ce vieux fou de Babeuf. Rentrer demain est précipité, et de toute façon, tu dois être là pour son enterrement.

Sébastien m’agaçait. Il avait le don de présenter les choses comme elles étaient. Nous avions le même âge et il me surpassait largement dans la réflexion et le sens pratique. Il avait l’art horripilant d’être simplement logique.

— Qu’est-ce que je dois faire ? lui demandai-je.

— Pour le moment, rien. Je voulais te proposer de dîner avec nous. Nous recevons des amis ce soir. Viens, ça te changera les idées.