Paco conduisait un vieux minivan blanc, encore marqué UN bien qu’il ne fasse plus partie des véhicules de l’ONU. Miguel était assis à l’avant à côté du chauffeur, et Erwan à l’arrière. Le Brésilien lui expliqua qu’il y avait un peu moins de cent kilomètres entre Jacmel et Port-au-Prince, ce qui représentait trois bonnes heures de route. Il fallait faire avec les détours, les effondrements, les coulées de boue et les traversées de rivières. Comme le reste de l’île, le réseau routier d’Haïti était à l’abandon. Les mauvaises rencontres y étaient toujours possibles.
Un fusil à pompe à crosse courte était glissé entre les deux sièges avant, caché par un chapeau de paille. Miguel portait un revolver dans un holster de cuisse sur son treillis militaire. Une autre arme longue était couchée aux pieds d’Erwan.
Une maigre forêt située sur un massif montagneux séparait le sud du nord de l’île. Elle était mitée par de vastes étendues de terre rouge, signe d’une déforestation intensive.
À la sortie d’un virage, des rochers leur barrèrent la voie. Ce n’était pas un éboulement – les blocs étaient trop bien alignés. Un étroit couloir obstrué par des branches pouvait laisser passer une voiture. Le minivan fut obligé de s’arrêter.
Des bougs plus déglingués que ceux qui gardaient le port surgirent des fourrés. Deux hommes vinrent vers eux, tandis qu’un troisième, resté sur le bas-côté, les tenait en joue avec un fusil de chasse. Comme les bandits du Far West, ils portaient des foulards qui leur masquaient le visage et des bonnets de ski enfoncés jusqu’aux yeux.
Miguel sortit son revolver de son holster avec discrétion et le maintint caché entre ses cuisses.
— Tu ne bouges pas, dit‑il entre ses dents à Erwan.
Ce dernier n’en avait absolument pas l’intention, sauf pour prendre ses jambes à son cou et fuir ce pays de fous.
— Messieurs, entama Paco, souriant et poli, par sa vitre baissée.
Le premier jeune s’approcha, nerveux, armé d’une vieille pétoire à canon double. Il avait les yeux rougis par la drogue. Le deuxième, en retrait, tenait une espèce de massue hérissée de clous, pur produit de l’artisanat local.
— Il faut payer dix mille gourdes pour passer, menaça le boug, ce qui représentait moins de cent dollars.
— Pas de problème, lui dit Paco, mais sois gentil, baisse ton arme, le coup peut partir.
— Donne l’argent ! s’énerva le gamin.
Le voyou tremblait et suait à grosses gouttes, malgré la fraîcheur de l’altitude. Il était sous crack, ce qui le rendait nerveux et sûr de lui. Pas bon quand l’autre a un fusil dans les mains, et que l’on se trouve du côté du canon. Au lieu de baisser son arme, il introduisit la bouche de sa pétoire dans la voiture, tout près du cou du chauffeur. Paco se tourna vers Miguel et lui dit :
— Tu veux bien donner à monsieur ce qu’il mérite, s’il te plaît, que nous puissions continuer notre chemin.
En silence, de sa main droite posée sur le volant, Paco compta jusqu’à trois avec ses doigts. Arrivé à trois, il se projeta en arrière sur le dossier de son siège tandis que Miguel tirait à travers la fenêtre du conducteur. Il abattit celui qui les menaçait d’une balle en pleine tête. Avant qu’il s’écroule, Erwan eut le temps de voir que l’arrière de son crâne s’était comme volatilisé.
Le boug à la massue partit en courant, les bras en l’air et criant comme un possédé.
Dans le même temps, Paco avait sorti le court fusil à pompe caché entre les deux sièges et visa le troisième homme, qu’il rata. Les deux tirs avaient été proches, presque simultanés. Avant de détaler dans la pente montagneuse, le fuyard tira au jugé. Il ne toucha que le goudron de la route et y ouvrit un trou de plus.
Paco gueulait comme un putois, assourdi par les coups de feu de Miguel à quelques centimètres de son visage. Tout le monde avait les oreilles qui bourdonnaient tandis que le minivan empestait la cordite.
— On se casse d’ici, vite ! cria Miguel en sautant de la camionnette et laissant sa portière ouverte, son arme à la main.
Il enleva les branchages qui obstruaient le passage et remonta dans la voiture en marche. Une fois sur son siège, il prit le fusil et visa l’arrière, prêt à tirer si un nouveau bandit se montrait. Erwan préféra s’allonger sur la banquette. Après le premier virage, le capitaine se retourna et baissa son arme. Toute tension avait disparu.
— Ça va mieux ? demanda‑t‑il à Paco.
— Putain, j’entends plus rien !
— Souffle dans ton nez en le pinçant, ça va passer, t’inquiète pas ! lui conseilla le capitaine.
Erwan regardait tout cela sans la moindre compassion pour aucun des protagonistes. On s’étripait à qui mieux mieux et cela ne provoquait chez lui que de la curiosité. Il apprécia le sang-froid de Miguel qui agissait en professionnel. C’était la première fois qu’il voyait un militaire en action.
— Il y a deux semaines, raconta Miguel, ils ont attaqué un car et l’ont volé avec les passagers à l’intérieur. Pour commencer, ils ont tué le chauffeur puis réclamé une rançon au propriétaire. Pas de bol, le bus appartenait au mec qu’ils venaient d’exécuter. Au bout de dix jours, ne recevant pas d’argent, ils ont libéré les voyageurs, violé les femmes et quelques enfants, et foutu le feu au car.
Ils croisèrent peu de voitures, juste quelques tap-taps bondés et des marcheurs solitaires au milieu de nulle part. La campagne était pelée et sale. Des champs vides étaient clôturés de hauts murs en parpaings et de solides portails. Erwan n’en comprenait pas l’utilité. Plus ils se rapprochaient de la ville, plus le trafic s’engorgeait et les tas d’ordures se multipliaient. Erwan s’étonna devant les barricades de maisons rehaussées par des empilements de matériaux.
— À chaque évènement violent, dit Miguel, les habitants ajoutent un niveau de fer forgé, de tôles ou de n’importe quoi, pour améliorer leur sécurité.
— Et pourquoi ces champs vides clôturés comme des forteresses ?
— Pour ne pas se les faire voler ! Le cadastre est rudimentaire et les employés corruptibles. Pour un pot-de-vin de quelques gourdes, un fonctionnaire peut changer un titre de propriété.
Erwan décida que plus rien ne pouvait l’étonner alors qu’une Porsche Cayenne aux vitres fumées les doublait dans un nuage de poussière.
Après qu’ils eurent longé la mer pendant quelques kilomètres, le trafic se trouva bloqué à l’entrée de Carrefour. La ville s’était développée le long du rivage sud de la baie de Port-au-Prince, jusqu’aux portes de la capitale haïtienne. Erwan crut d’abord que l’on traversait un bidonville avant le centre-ville. En fait, Carrefour était une vaste favela, faite d’un enchevêtrement de cases et de hangars disposés sans ordre, de chaque côté de la route nationale. Il y régnait un fouillis de voitures, vélos, motos et piétons. Les rues grouillaient de monde.
Malgré les fenêtres fermées et la climatisation, une odeur de pourriture et de mort s’infiltrait dans l’habitacle, réveillant chez Erwan de bien tristes souvenirs.
Tout au long de la nationale, des marchés rudimentaires se succédaient. Des gens cherchaient à vendre le peu qu’ils possédaient, un parasol et un carton posé au sol en guise d’étal. Erwan remarqua une vieille femme, assise par terre, proposant un unique morceau de charbon de bois.
— Beaucoup ici ont une seule préoccupation du matin au soir : trouver de quoi manger, lui expliqua Miguel devant la mine déconfite d’Erwan.
— Des mendiants, oui ! Ils se comportent comme des animaux. Bouffer, boire et baiser, voilà la vie des Haïtiens, persifla Paco. Et pour ça, ils sont prêts à tout : voler, tuer, violer.
— Erwan, as-tu remarqué que Paco est un humaniste ? plaisanta le Brésilien.
— Juste avant les chiens, il y a les Haïtiens. Y en a plein en Guadeloupe, un Haïtien est un « haï chien ». Point barre ! répondit Paco, fier de son jeu de mots.
— Ça fait au moins cent fois que tu me la sors, celle-là !
— N’empêche que c’est la vérité et me fais pas chier…
Ils dépassèrent une station de lavage dans une rue en pente. En haut, des hommes y nettoyaient des bus avec de l’eau stockée dans de gros bidons rouillés. Plus bas, telles des lavandières au bord d’un ruisseau, des femmes lessivaient leur linge dans le caniveau. En aval, des enfants nus jouaient dans le liquide grisâtre en compagnie d’un porc en liberté.
Des patrouilles de policiers ou de militaires en pick-up surveillaient les carrefours. Ils semblaient nerveux. Il y en avait toujours un qui visait la foule au hasard avec un fusil à lunette, prêt à riposter à une attaque.
La voiture avançait dans des voies défoncées, à travers une masse solide de gens, en direction de la mer. Elle fendait une foule compacte qui tardait à s’écarter, indifférente au klaxon continu de Paco.
À cent mètres du rivage, après avoir emprunté la rue Montana et longé un haut mur d’enceinte, Paco donna plusieurs brefs coups d’avertisseur devant un portail métallique, où était peint à la main « Etablicement Lafleur – Défence d’Entrée ».
Un garde armé en sortit par une porte, les regarda et fit coulisser l’ensemble juste le temps de les laisser passer. Une cour écrasée de soleil était cernée d’un hangar sur la droite, d’un bâtiment en construction au fond et d’une villa bordée d’un jardinet planté de cocotiers, face à la mer.
Une poignée de vigiles somnolaient à l’ombre d’un auvent. Dans la maison, des boissons fraîches et des sandwichs les attendaient. Ils en profitèrent pour se détendre.
— On ne vit pas en Haïti, on y survit, lui dit Miguel. Certains prétendent qu’ils aimeraient avoir le choix entre s’acheter un cercueil ou un billet d’avion, mais comme ils n’ont pas d’argent… En Haïti, si tu es pauvre, tu es forcément noir. Comme pour la misère, en matière de richesse, ici il n’y a pas de limites. Toutes les combines sont permises, certains importent de Miami des produits alimentaires avariés, vendent des gosses, trafiquent de la drogue… Le sport national reste le détournement d’une partie de l’aide humanitaire. Il y a tant de milliards déversés sur ce pays que quelques dixièmes de pour cent peuvent te rendre millionnaire !
— Il faut se grouiller, annonça Paco en se levant. Évitons de traverser la montagne de nuit.
Paco et Miguel se dirigèrent vers le bâtiment au fond de la cour. Erwan les attendit, appuyé à l’ombre de la camionnette. Il vit que la porte du hangar était ouverte et par curiosité y pénétra. À côté de gros bidons d’huile et d’empilements de cartons étaient stockées des palettes de sacs blancs de ciment. Ils étaient marqués d’un nom qui lui fit penser au Kerlone, le médicament que prenait son père pour lutter contre son hypertension. Fuyant la chaleur étouffante, Erwan ressortit du bâtiment dans l’espoir de trouver un courant d’air.
Paco le vit et piqua une colère.
— Putain, je t’ai demandé de nous attendre à côté de la voiture. Tu te crois où ? Tu n’as pas le droit de fouiner comme ça, c’est une propriété privée ici. Tu fais chier !
Paco claqua la portière en s’installant au volant. Miguel sortit du bâtiment en construction accompagné de trois personnes de couleur, deux hommes et une femme, qui mettaient leurs mains en visière, éblouis par le soleil. Pour tout bagage, ils portaient des sacs en plastique qu’ils déposèrent dans le coffre. Ils montèrent dans le minivan à l’arrière avec Erwan, tandis que Miguel reprenait son siège à l’avant. Les trois nouveaux venus dégageaient une forte odeur de sueur.
La voiture s’arrêta à un carrefour marqué par une petite place désolée, encombrée d’ordures et de gravats. Un corps recouvert d’un drap taché était allongé sur le trottoir. Les gens passaient à côté sans y prêter attention ou l’enjambaient en se bouchant le nez. Des poules picoraient un liquide noirâtre qui s’en échappait.
— Voilà une particularité locale, dit Miguel, en montrant du menton le cadavre. On appelle ça le collier de feu. On t’attache les mains dans le dos, on t’enfile un pneu autour du cou et on l’allume avec de l’essence. Il y avait un flic sous Aristide, surnommé Kawoutchou, qui s’en était fait la spécialité.
— C’est le « Pè Lebrun », ricana Paco.
— Pourquoi ? interrogea Erwan.
— À cause d’une publicité à la télévision pour un vendeur de pneus de Port-au-Prince qui s’appelait Père Lebrun. Humour haïtien !
Erwan regarda un avion qui volait haut dans le ciel bleu, laissant derrière lui une longue traînée blanche. Il imagina les passagers en route vers Miami ou New York, ignorant les horreurs qui se déroulaient sous leurs pieds.
Erwan apprit que leurs trois nouveaux venus comptaient deux jeunes frère et sœur qui ne parlaient que créole, et un homme plus âgé, grand et efflanqué, qui s’exprimait parfaitement en français. Il dit s’appeler Jude et expliqua à Erwan qu’ils étaient partis trois jours plus tôt des Gonaïves, une ville au nord de Port-au-Prince. Ils avaient attendu ici quarante-huit heures, dans une pièce aveugle, sans aération. Dès que la voiture roula et que la climatisation refroidit l’habitacle, ils s’installèrent pour dormir et ils ne se réveillèrent qu’une fois à Jacmel.
Les Haïtiens furent déposés devant une vieille bâtisse, dans le bas de la ville. Une quinzaine de leurs compatriotes patientaient déjà. M. Lafleur bénit cette assistance tandis que son contremaître distribua de l’eau dans des petites poches en plastique. Erwan croisa le regard d’une jeune femme aux cheveux courts qui paraissait l’interroger, comme perdue.
Erwan fut ensuite ramené au port. Sur le quai, le capitaine Miguel Barroso descendit de voiture pour le saluer.
— Erwan, je te souhaite un bon retour vers la Guadeloupe. Prends bien soin de tes passagers et n’oublie pas qu’ils restent des êtres humains, lui dit le Brésilien.
Erwan ne comprit pas le sens de cette phrase et se contenta de hocher la tête.
— Tu sais, je travaille pour Lafleur, mais je n’approuve pas tout ce qui se passe ici. Je te laisse mon téléphone. Si tu as besoin, n’hésite pas à m’appeler.
— Je te remercie, peut-être à un de ces jours, lui répondit Erwan en mettant le bout de papier que lui tendait Miguel dans la poche de sa chemisette.
— Encore un truc, méfie-toi de Paco. Ne lui tourne jamais le dos, ce mec est imprévisible et dangereux.
Allongé dans une cabine du catamaran, Erwan se demanda bien ce qu’il était venu foutre ici. Au fond de lui, il savait qu’il avait accepté ce job pour le fric et qu’il était trop tard pour reculer. Il eut du mal à s’endormir à cause des pensées qui se bousculaient dans sa tête.