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Quand je vis la table, la nappe et ses décorations, je compris que ce ne serait pas un simple dîner entre copains.

Je ne connaissais aucun des hôtes. Sébastien me présenta comme son ami d’enfance. Dans l’état de trouble où je me trouvais, j’oubliai le nom des convives. Ma mauvaise humeur ne me donnait aucune envie de me lier avec eux.

L’homme du premier couple d’invités était producteur de rhum de père en fils. La femme s’affichait dans une robe en dentelles pareille à un sac de dragées. Son large décolleté découvrait une poitrine flasque et laiteuse. Son mari avait le visage humide, propre aux alcooliques en manque.

Le second couple était formé d’un grand type, avocat de profession, mince comme un roseau, et qui portait de longs cheveux poivre et sel ramenés en arrière. Sa femme, plus jeune ou botoxée, se voulait sexy dans une tenue trop moulante qui mettait autant en valeur ses seins refaits que ses hanches trop grasses.

Il y avait aussi le descendant d’une vieille famille de négociants en matériaux. Ses intonations et ses mimiques me le firent ranger dans la catégorie des homosexuels extravertis. Il faisait, à n’en pas douter, de la musculation, ce que son polo ajusté ne cherchait pas à masquer. Ses cheveux coupés en brosse étaient teintés en blond, et il portait des lentilles. Il me salua avec une relative gourmandise.

Tous blancs et membres du CAC 40 guadeloupéen, ils formaient une bande de joyeux drilles. Je me sentais étranger à ces amitiés et je reconnus dans leurs plaisanteries, leur gestuelle et leur accent une entière appartenance à la culture créole. Avec mes peu protocolaires tee-shirt et short, j’en étais exclu.

Nous bûmes une coupe de champagne en attendant la venue de l’hôte de marque de la soirée, tandis que le rhumier rosissait en enchaînant les ti-punchs.

Patricia, l’épouse de Sébastien, tout occupée à organiser son dîner, finit par nous rejoindre au salon. Elle vint me tenir compagnie un moment, bouleversée par la disparition de Célio. C’était une jolie brune distinguée que Sébastien avait rencontrée à la fac. Des années de danse classique avaient modifié son port de tête et sa silhouette. Je ne sais pas si, sans elle, Sébastien serait devenu le brillant homme d’affaires que nous connaissions. Patricia restait dans l’ombre, mais Sébastien lui devait une grande part de sa réussite. Elle mit fin à notre discussion d’un sourire triste pour aller prendre soin de ses convives.

Guidé par un employé de l’hôtel, un couple apparut en s’excusant de son retard : « Il y a une circulation de dingue entre Basse-Terre et Pointe-à-Pitre. » Chacun salua avec respect le nouvel arrivant en lui donnant du « monsieur le préfet » tandis que la bonbonnière se fendait d’une révérence ridicule. Il avait une cinquantaine d’années, affichait une allure sportive et raffinée. Son épouse, bronzée et souriante, marchait derrière le représentant de l’État. Elle m’approcha avec chaleur, heureuse de rencontrer un autochtone qui n’appartenait pas au personnel.

Le préfet accapara toutes les attentions durant l’apéritif qui fut servi sur la terrasse. Hommes et femmes formèrent deux groupes distincts. D’humeur taciturne, je restais en retrait. Je n’arrivais pas à m’intéresser à leurs conversations.

Suivant un plan de table précis, nous passâmes dans la salle à manger, où deux serveuses de couleur distribuèrent des petits menus en carton. Je me retrouvai coincé entre l’épouse du rhumier et celle de l’avocat. Le préfet présidait, au centre, face à Sébastien qui avait la détestable manie d’être subjugué par les hommes de pouvoir ou d’argent. En leur compagnie, il en oubliait tout. J’avais l’impression qu’il rodait ses sujets de réflexion avec moi, pour les formuler plus finement en société. Je ne lui en voulais pas, il se comportait ainsi depuis que je le connaissais.

La discussion commença par les problèmes économiques que traversait la Guadeloupe. Puis la défiscalisation, les aides européennes, la qualité de la saison touristique et je ne sais plus trop quoi. Chacun rapportait la confidence qu’il tenait d’un ministre ou d’un homme politique. Les femmes parlaient de golf, de yoga ou des études étrangères de leurs enfants. Je gardais le silence, et écoutais. Patricia me couvait de regards navrés et tendres.

— Vous avez vu ce chef douanier mort sur le port ? lança l’avocat. Il paraît que c’est un crime. C’est incroyable, cette histoire !

— M. Loubert était une personnalité de grande qualité. J’ai réuni en préfecture, cet après-midi, les services compétents et ai exigé des résultats rapides. Une jeune femme appartenant aussi aux douanes a été tuée le même jour, dans des circonstances atroces.

— C’est un comble pour un gabelou, mourir enfermé dans un conteneur vide, dit le rhumier rubicond. Il a dû s’endormir pendant une inspection !

Ce trait d’humour tira quelques sourires polis qui encouragèrent le plaisantin à continuer.

— D’ailleurs, vous savez pourquoi il y a « doigt » dans « douanier » ? dit‑il, hilare.

— Marc est son fils, précisa Sébastien en me désignant de sa fourchette.

La bonne humeur de l’assemblée retomba aussitôt. On n’entendait plus que des raclements de gorge et le bruit des couverts dans les assiettes. Ma voisine poussa un petit cri de souris. La femme du préfet me présenta de courtes condoléances. J’aurais préféré que Sébastien n’ait rien dit et m’ait laissé dans le confort relatif de l’anonymat. Maintenant toutes les têtes se tournaient vers moi.

— Mon père a été enfermé dans un conteneur. Il est mort de chaud, dis-je un peu bêtement, ne sachant pas trop quoi ajouter.

— La police a une piste ? questionna l’avocat en regardant le préfet.

— Pas encore, mais nous avons pris toutes les dispositions pour que l’enquête avance vite, dit ce dernier.

— Le chlordécone, dis-je, ne pouvant plus me retenir.

— Tu n’en sais rien, me coupa Sébastien.

— Pourquoi dites-vous cela ? me demanda le préfet.

— Une intuition, dis-je. Je suis journaliste et depuis que je m’intéresse à ce sujet, des gens meurent autour de moi.

— Marc, s’il te plaît, le moment est mal choisi pour parler de cela, me reprit Sébastien.

— Ce sujet serait donc tabou ! répondis-je. C’est pourtant, je crois, un grave problème sanitaire.

— Vous avez raison, me dit le préfet, sur l’aspect sanitaire. Mais en l’état, rien ne lie ces assassinats aux pollutions dues au chlordécone.

J’avais déjà bien plombé l’ambiance et ne voulais pas repartir dans des explications. Je décidai de garder le silence.

— C’est une vieille histoire qui remonte à plus de trente ans. On ne peut plus rien y faire, remarqua le rhumier en retenant un hoquet.

— Comme tout cela est embêtant, dit la femme de l’avocat.

— Il y a une instruction en cours et une commission d’enquête parlementaire, nous n’avons pas attendu la presse pour nous en préoccuper, ajouta son mari.

— Les journalistes, renchérit l’importateur, ont plaisir à ressasser ces anciennes histoires. Cela n’apporte rien, au contraire !

— Sans parler des morts d’hier, ne pus-je m’empêcher d’ajouter, que faites-vous des cancers à la pelle, 95 % des gens de l’île intoxiqués, des fausses couches, des retards mentaux ; il ne faut pas en parler ? On ne peut plus rien manger de produit en Guadeloupe. Il n’y a pas de responsables ? C’est la faute à personne ?

— Tu exagères, me dit Sébastien. L’État a pris des mesures fortes pour protéger la population, n’est-ce pas, monsieur le préfet ?

Ce dernier opina. Sébastien m’agaçait avec son petit côté lèche-cul.

— Il n’y a pas de coupables, précisa le producteur de rhum, ni à cette table ni ailleurs. Les planteurs n’ont fait qu’utiliser un produit qui était autorisé et dont on ignorait la nocivité. Il ne faut pas oublier que des milliers de gens vivent de la banane.

— J’ai parfois le sentiment, dis-je, que cette histoire de chlordécone ne préoccupe que les écolos et les victimes de ces pollutions. Pour beaucoup, c’est une affaire classée. En Guadeloupe, on est concerné uniquement par ce qui nous frappe directement. Il en est de même pour les ordures, les ressources marines ou la ruine de notre système de santé. Tant que l’on n’est pas malade, on se moque de la situation pitoyable de notre hôpital. On ne se plaint des coupures d’eau que quand on les subit. Je pense que chacun d’entre vous possède une citerne et que cette question ne vous importune plus. Tout le monde agit ici comme un locataire, abandonnant au propriétaire, l’État, le soin de régler les problèmes de maintenance.

En disant cela, je savais que j’allais déclencher l’ire contre moi.

— Je ne peux pas vous laisser parler de la sorte, trancha le préfet, heurté par ma remarque. L’État et l’Europe investissent chaque année des millions d’euros dans ce département. Je crains que vous ne fassiez partie de ces gens qui ne voient que le verre à moitié vide. Vous ne vous rendez pas compte des progrès réalisés par la Guadeloupe ces dernières années ? Concernant l’eau, la France a injecté des sommes colossales. Certes, tout n’est pas parfait, mais je vous assure que nous travaillons chaque jour à améliorer les choses.

Nos hauts fonctionnaires usaient d’un ton agaçant quand ils s’adressaient à quelqu’un qui n’était pas de leur rang, soit à peu près le reste de la planète. Ils ne parlaient pas, ils enseignaient. Et si vous n’étiez pas d’accord, c’est que vous n’aviez pas compris. Alors, faisant preuve d’une infinie patience et d’une politesse exagérée, ils expliquaient lentement, en articulant et en utilisant des mots qu’eux seuls imaginaient être à la portée de tous. Cette attitude, outre qu’elle ne vous faisait pas changer d’avis, vous laissait apercevoir l’abîme qui vous séparait de ceux qui nous gouvernaient.

— C’est bien ce que je voulais dire, continuai-je. L’eau n’est pas de votre compétence, mais devant l’incurie des politiques locaux et des sociétés guadeloupéennes à mener cette mission, c’est l’État qui est obligé de s’y coller. À croire que vous êtes plus gouverneur que préfet !

Je pris la bouteille d’Évian posée sur la table, conscient du silence gêné qui s’était abattu.

— À votre avis, continuai-je, pourquoi ne boit‑on pas ce soir de la Capès ou de la Matouba produite en Guadeloupe ou encore de l’eau du robinet ? Je vais vous le dire. Parce qu’on a peur qu’elle ne soit empoisonnée par le chlordécone. Croyez-vous que tout le monde puisse se payer de l’eau importée de métropole ?

— Non, dit le représentant de l’État, nous réalisons chaque jour des analyses…

— Monsieur le préfet, le coupai-je, vous savez très bien que les tests sont menés au départ des captages et pas chez les consommateurs. L’intérieur des canalisations est recouvert d’un biofilm bourré de chlordécone. On injecte peut-être à l’entrée une eau saine, mais elle se pollue en voyageant à travers les conduits. Vous vous rendez compte que des mères remplissent le biberon de leur enfant avec cette eau !

— Mon Dieu ! s’exclama la femme du préfet.

— Je ne dis pas que tout le monde est coupable de l’empoisonnement au chlordécone, continuai-je avec une rage que je ne me connaissais pas. Je découvre qu’une grande partie de la classe possédante n’en a plus rien à foutre, parce qu’elle s’en protège. Nous ne mangerons rien ce soir qui ait été produit ici. Les fonctionnaires d’aujourd’hui ne sont pas responsables du laxisme de leurs prédécesseurs, mais ils ne font rien pour améliorer la situation. Il est inadmissible que des gens aient importé du chlordécone en connaissance de cause avec le soutien d’une administration paresseuse et la veulerie d’hommes politiques. Ces gens ont gagné beaucoup d’argent avec ce poison et ils demeurent encore à ce jour impunis. Tout cela pour conserver la sacro-sainte paix sociale et les intérêts financiers de certains. Et tout le monde s’en fout…

— Ça suffit, me coupa Sébastien. Tu es fatigué et le décès de ton père te fait dire des choses qui dépassent ta pensée.

Je posai mes couverts et ma serviette sur la table et me levai dans un silence embarrassé. Je priai tous les convives de bien vouloir m’excuser et quittai la salle à manger. Furieux de m’être ainsi donné en spectacle, je regagnai ma chambre et mis longtemps à trouver le sommeil.