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Le lendemain matin, peu avant 7 heures, le gamin qui avait accompagné Erwan chez le pasteur Lafleur vint déposer Paco à bord. Ce dernier portait un petit sac à dos et annonça qu’il rentrait en Guadeloupe en bateau.

Paco commença par inspecter les cabines, les débarrassa de leurs matelas et oreillers qu’il entreposa dans le carré. Sans literie, les couchettes ressemblaient à de gigantesques bacs à douche en plastique blanc. Il démonta ensuite les poignées des portes et les rangea. Une fois claquées, on ne pouvait plus les ouvrir. Il déposa dans chaque chambre des bouteilles d’eau et quelques rations alimentaires Meal Ready to Eat, celles qu’Erwan avait remarquées avant son départ.

De son côté, Erwan programma le GPS de la table à cartes tout en surveillant du coin de l’œil le manège de Paco. Il chargea à l’aide du téléphone satellite un fichier GRIdded Binary qui lui donnait les prévisions météo. La première onde tropicale de la saison était en train de toucher l’arc antillais et les atteindrait d’ici deux ou trois jours.

Le gamin revint et amena six hommes sur le catamaran. De petite taille, un peu endimanchés et gauches, ils regardaient en tous sens. Ces paysans allaient pour la première fois sur l’eau.

Paco les fit se mettre en slip en les invectivant en créole. Il stocka leurs vêtements, leurs balluchons et leurs chaussures dans un grand sac à voile.

Dociles, les Haïtiens se laissaient faire. Paco sortit de sa besace une matraque électrique. Aucun des nouveaux arrivants ne s’imaginait à quoi pouvait bien servir cet outil noir avec ses deux crocs métalliques. Il les tria et les répartit dans trois des quatre cabines. Il évitait de mettre ensemble ceux qui se connaissaient. Il ouvrait et fermait les portes avec une poignée qu’il gardait dans une poche de son short. Les hommes chuchotaient à voix basse en créole, intrigués par toute cette mise en scène.

Ces malheureux de l’église évangélique de Lafleur voulaient fuir l’enfer. Erwan se dit que tout compte fait, il allait tout de même exécuter quelque chose de bien. Extraire ces gens d’une telle pétaudière était une forme d’altruisme, sentiment qu’il réussit à éprouver de nouveau.

Paco avait à peine terminé avec les six premiers, qu’une nouvelle fournée de sept Haïtiens arriva. Jude, rencontré la veille, se trouvait parmi eux. Paco les répartit dans les trois cabines déjà occupées.

Erwan, voyant un troisième groupe de cinq diables approcher, arracha ses écouteurs branchés à son téléphone.

— C’est quoi ce bordel ? Y a trop de monde ! Tu veux nous faire couler ? cria‑t‑il.

Paco se retourna, la matraque à la main et le regard sombre.

— Blanche-Neige, on va tout de suite mettre les choses au point. Tu conduis cette putain de barcasse et moi je m’occupe de ces putains de négros. On est là pour un job et on va le faire jusqu’au bout. Prépare-toi juste à dégager d’ici quand je te le dirai.

— Tu renvoies ces gens ou c’est moi qui descends !

L’arc bleu de la matraque électrique le toucha en haut du ventre. Il s’effondra, le souffle coupé, les jambes en coton. Paco le releva en l’attrapant par un bras et l’assit sur une banquette du cockpit.

— Tu ne me parles plus jamais comme ça, ducon. Si tu retournes à terre, M. Jacques s’occupera de toi. Il organise sur la plage le transfert de nos derniers passagers. Tu es rentré en Haïti sans passer par l’immigration. Les petits culs de Blancs ont beaucoup de succès dans les tôles haïtiennes ! le menaça Paco. Ou toujou vle desann 1 ?

Erwan avait envie de vomir et le va d es yeux pleins de larmes avant de tituber vers le poste de barre. Il enfila ses écouteurs et relança sa playlist sur son téléphone. La voix éraillée et haut perchée de Groundation chantait   : « There shall come a day, when we shall all be free…  »

L’altercation était tombée à point nommé pour Paco. Les passagers n’allaient pas tarder à mettre au courant les nouveaux arrivants de sa férocité et de son bâton qui crachait de l’électricité. Quand il leur commanda de se déshabiller, ils s’exécutèrent en vitesse, sans broncher. Certains ne supportaient pas les faibles mouvements du bateau au mouillage et vomirent. Les cabines empestaient. Toujours en créole, Paco leur ordonna d’ouvrir le hublot central, situé au plafond. Cette aération était juste assez large pour y passer la tête, mais trop étroite pour s’y faufiler.

Erwan regardait faire Paco. Il connaissait cette indifférence. Ces gens ne représentaient pour Paco que de la marchandise à livrer en Guadeloupe ; il était sans empathie, sourd à leur supplice.

Un dernier lot de sept femmes, dont une enceinte, embarqua. Il reconnut la fille dont il avait croisé le regard la veille au soir et celle qu’ils avaient ramenée dans le minivan. Elles étaient terrorisées. Comme pour les hommes, Paco les fit se mettre en sous-vêtements. Ce strip-tease l’amusa et l’excita. Elles conservèrent les bras croisés sur leur poitrine en se dirigeant dans la quatrième cabine restée vide.

Le bateau comptait vingt-sept passagers au total, beaucoup trop pour un voilier construit pour huit personnes.

Paco ordonna de lever l’ancre.

Erwan devait longer les côtes sud d’Haïti et de Saint-Domingue jusqu’au cap Beata. Il envoya la grand-voile seule qu’il borda à plat. Moteurs en marche, il prit le cap le plus à l’est possible sans faire faseyer la voile. Chargé de la sorte, le bateau n’arrivait pas à dépasser quatre nœuds et s’était enfoncé d’une quinzaine de centimètres. Les vagues, même petites, passaient sur le pont.

L’alizé bien orienté leur permettrait d’atteindre la pointe sud de la République dominicaine d’ici une vingtaine d’heures.

En sortant de la baie, il fallut fermer les hublots à cause des embruns. Les cris et les lamentations des clandestins redoublèrent. Erwan augmenta le son de ses écouteurs pour ne plus entendre que Bob Marley. « Stir it up, little darling, stir it up… »

Avant midi, Paco visita chacune des cabines et distribua des cachets de Mercalm et de l’eau. Il gardait en permanence sa matraque électrique attachée par une dragonne à son poignet droit. L’exiguïté forçait les hommes en sueur à rester assis, collés les uns aux autres, les genoux sous le menton. À l’ancien emplacement des matelas, une coulée de vomi se déplaçait au gré des vagues. Les W-C étaient couverts de déjections. La puanteur des chambrées fermées et surchauffées était insupportable.

Comme un capitaine d’armes, seule importait à Paco sa cargaison humaine.

— Ils sortiront prendre l’air, dit‑il à Erwan, cabine par cabine, après le lever du soleil. Ils en profiteront pour se laver. Les rations alimentaires de la journée et de l’eau leur seront distribuées chaque matin. À tour de rôle, l’un d’entre eux sera chargé de nettoyer leur porcherie. Les cabines des mâles doivent rester fermées. La nuit, pour éviter tout problème, ils seront attachés deux par deux. Pour les femelles, leur chambrée pourra demeurer ouverte sauf quand les bougs sont sur le pont. Ceux qui nous font chier seront entravés tout le temps. OK ?

Erwan hocha la tête, encore sous le choc de son agression. Il ne voulait plus entendre les râles qui sortaient des coques. Il espérait vite retourner en Guadeloupe et oublier tout cela.

Le vent et la mer restèrent cléments jusqu’à la tombée de la nuit. Par sécurité, Erwan décida de réduire la voilure et prit un ris dans la grand-voile. Cela fit baisser leur vitesse et le bateau devint plus confortable.

Erwan détestait sa lâcheté. Il s’efforçait de penser à autre chose et se coupa de la réalité avec Bob Marley. « Old pirates, yes, they rob I – Sold I to the merchant ships… »

Une série de grains frappa le voilier vers 23 heures. Les nuages déversèrent une quantité incroyable d’eau dans un bruit d’enfer. La pluie lissa la mer et le vent mollit. À 2 heures du matin, les averses cessèrent et laissèrent la place à un calme plat. Erwan affala la grand-voile inutile et continua sous moteurs seuls. La nuit était noire, sans étoiles. Le sillage du bateau s’embrasait de temps en temps de plancton luminescent.

Au petit matin, le voilier silencieux fit craindre à Erwan que tous les clandestins ne soient morts. Paco, qui avait dormi dans le carré, vautré sur les matelas, sortit pisser en se grattant les fesses.

— Ki koté nou yé 2 ?

— Nous sommes sous le vent de la pointe Beata et à tribord là-bas, c’est l’île de Beata. Ce serait bien pour tout le monde de mouiller sous son vent. En plus je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

— OK, mais pas plus de deux heures, accepta Paco en se roulant son premier pétard de la journée.

Il leur fallut plus d’une heure pour atteindre la côte sous le vent de l’île plate, comme détachée de la pointe montagneuse. Le temps était bouché, sans air. Paco profita du calme pour faire sortir les hommes de la première cabine. Le spectacle était pitoyable. Tous marchaient courbés et en silence, souillés de vomi et de merde.

Paco leur ordonna de se mettre en rang dans le cockpit. L’un fut chargé d’asperger ses compagnons avec un seau d’eau de mer. Un autre vit la terre non loin et crut qu’ils étaient arrivés en Guadeloupe. S’ensuivit une forte agitation que Paco eut du mal à mater.

Il distribua à chacun une ration alimentaire, une bouteille d’eau et un Mercalm, puis il les escorta jusqu’à leur cabine. Il autorisa l’ouverture du hublot et referma la porte.

Au nord, ils dépassèrent un village de pêcheurs d’où s’échappait un filet de fumée qui montait droit dans un ciel de plomb. Quelques barques y étaient mouillées. Erwan resta à l’écart et jeta l’ancre à bonne distance. La plage déserte s’étirait sur plusieurs kilomètres. L’île plate filtrait un faible alizé qui se chargeait de parfums terriens. L’eau claire permettait de voir avec précision de grosses étoiles de mer qui tapissaient le fond.

Erwan s’effondra de fatigue sur les matelas du carré et laissa Paco s’occuper des migrants.

Paco prévint les suivants qu’ils n’étaient pas arrivés et que la terre qu’ils voyaient était la République dominicaine. Cette évocation les calma tant ce pays voisin était craint. Les Dominicains tenaient les Haïtiens pour la pire des vermines et ne les toléraient sur leur territoire que pour couper la canne ou pour les travaux les plus pénibles. Il y existait encore des plantations fonctionnant comme au temps de l’esclavage. Les autorités dominicaines fermaient les yeux et laissaient végéter ainsi plus de cent mille Haïtiens sur leur sol.

Vint le tour des femmes. Paco dévisageait la plus jeune du groupe. Elle avait des formes généreuses. Sa peau noire semblait souple et ferme. Elle portait les cheveux courts, comme souvent dans les campagnes.

Après la douche, les soutiens-gorge de mauvaise qualité devinrent transparents. Paco demanda à la même fille de baisser les bras qu’elle gardait croisés sur son opulente poitrine. Terrorisée, elle s’exécuta en tremblant. Paco la contempla avec perversité en se tripotant l’entrejambe. La fille se mit à pleurer et deux femmes se placèrent devant elle pour la soustraire au regard de leur garde-chiourme.

— Kite a3 ! cria la plus âgée.

Paco n’insista pas, il avait une semaine devant lui.

Une fois sa petite routine achevée, il les reconduisit dans leur cabine qu’il ne referma pas. Pour se rafraîchir, il sauta à l’arrière du bateau en gardant une main sur l’échelle. Erwan, les yeux mi-clos, le regarda faire et en conclut qu’il ne savait pas nager.