Paco donna un coup de pied dans le matelas d’Erwan qui sursauta.
— En nou alé 1 !
Une fois dégagé de l’île de Beata, la mer était calme et le vent n’excédait pas dix nœuds. Toujours sous grand-voile seule bordée à plat, moteurs en marche, Erwan profita des conditions pour gagner le plus possible à l’est. De chaque hublot de pont dépassait la tête d’un homme.
À cette allure, il faudrait deux jours pour arriver au sud des côtes de Puerto Rico. Erwan s’inquiéta de la consommation des moteurs qui forçaient avec le bateau alourdi. Il téléchargea un nouveau fichier météo. L’onde tropicale qui traversait les Petites Antilles évoluait en dépression et se dirigeait vers le nord. Pour le moment, cela garantissait un vent de sud favorable.
Les femmes vinrent sur le pont prendre l’air et se rafraîchir. Certaines demandèrent à Erwan si ce serait encore long, liant ainsi connaissance avec le Blanc. Moins éreintées que les hommes, elles n’en supportaient pas mieux les conditions terribles de la vie à bord. Après leur petit tour dans le cockpit, elles regagnèrent leur cabine et s’y enfermèrent.
Les hommes, drogués au Mercalm, somnolaient dans leurs chambrées. La promiscuité causait des disputes sporadiques que la fatigue calmait sans que Paco eût à s’en mêler.
Avant la tombée du jour, Paco redistribua aux migrants du Mercalm et les attacha avec les colliers Rilsan. Puis il mangea une ration MRE au beurre d’arachide et alla s’allonger dans le carré. De ce poste central, il voyait les femmes aller et venir. Il s’endormit rapidement, assommé par la marijuana.
Erwan alla chercher une ration militaire qu’il grignota assis à la barre.
Au cours de la nuit, Erwan et Paco furent alertés par une agitation et des cris provenant de la cabine des femmes. Elles se tenaient au chevet de la fille enceinte qui était tombée dans un coup de roulis et s’était évanouie. Son bas-ventre était enveloppé de linges noirs de sang.
Erwan la prit dans ses bras et l’installa dans le carré sur les matelas, s’attirant un regard sombre de Paco qui laissa faire. L’Haïtienne finit par reprendre connaissance en gémissant, agitée par de vives douleurs.
Après une heure de sanglots, de prières et d’incantations dans un créole que ne comprenait pas Erwan, elle fut prise de convulsions et expulsa dans des cris déchirants une masse informe, gluante et inanimée. Les femmes firent signe aux hommes de s’éloigner. L’une emporta le fœtus et les serviettes souillées qu’elle jeta dans la mer.
Paco sortit se rouler un dernier joint qu’il fuma paisiblement dans le cockpit.
Erwan, choqué par ce qui venait de se passer, remonta au poste de barre et remit ses écouteurs.
Les femmes redescendirent s’enfermer dans leur cabine. Paco déplaça le matelas taché dans un coin, en prit un nouveau et s’allongea pour dormir. Le calme revint à bord.
Les conditions météo changèrent avant l’aube. Le vent de sud fraîchit, levant une mer hachée et inconfortable. Le bateau alourdi tapait, il semblait pousser les flots plus que s’y glisser. Les vagues déferlaient sur le pont et les hublots furent fermés. La pluie arriva et Erwan enfila son ciré. Un petit matin blafard se montra sous un ciel métallique. Sur l’horizon, des lignes de grains n’annonçaient rien de bon.
Paco fit le tour des chambrées. Il libéra les hommes de la première cabine de leurs liens et les accompagna à l’air libre. Amoindris et misérables, ils étaient terrorisés par la mer agitée. Certains se donnaient la main comme des enfants. Tous grelottaient sous la pluie et n’avaient plus la force de se laver. Retourner dans leur couchette pestilentielle parut être un soulagement.
Paco fit de même avec les clandestins de la deuxième chambrée. Une fois que le groupe de six fut arrivé sur le pont, le plus âgé s’avança vers le bastingage. Il hésita un court instant, puis enjamba les filières et sauta dans l’eau sombre. Les autres crièrent et s’agitèrent d’effroi. Le malheureux regarda le bateau s’éloigner sans se débattre, salua d’un signe de la main ses camarades et coula comme une pierre.
Impuissant, Paco venait de voir une partie de son fric sombrer avec ce con d’Haïtien. La cargaison était sous sa responsabilité et les pertes à sa charge. Il engueula les hommes qu’il renvoya dans leur chambrée à coups de pied.
Les occupants des deux autres cabines ne sortirent pas. Paco doubla la dose de Mercalm.
Lors de son effroyable traversée avec Richard, Erwan avait été confronté à l’indicible. Son esprit déglingué avait aussi envisagé le suicide quand, au fond du puits obscur, la mort restait la seule issue. Un sentiment mêlé de rage et de culpabilité l’envahit. Il ne pouvait demeurer le complice de la souffrance de ces gens. Il fallait que cela cesse.
La journée s’étirait, ennuyeuse et triste. Le bateau ballotté en tous sens était devenu un enfer. Le vent forcit encore et permit de naviguer entre cinq et six nœuds. Paco glandait, allongé dans le carré à fumer joint sur joint.
Erwan croisa son regard quand il alla pisser à l’arrière, les yeux rougis et la démarche désordonnée. Pour se soulager, il ne portait pas sa matraque électrique.
Erwan s’imagina le jeter par-dessus bord. Il déroula dans sa tête le film de cette agression. Il se voyait descendre du poste de barre, avancer dans son dos et pousser Paco à la mer. La manœuvre paraissait jouable. Erwan s’arrêta là. Au fond de lui, il savait qu’il n’aurait jamais le cran. Il détesta sa lâcheté.
En fin d’après-midi, Paco fit sa ronde dans les cabines. Bon nombre de clandestins somnolaient et il dut les secouer pour les attacher deux par deux, distribuer l’eau et le Mercalm.
Erwan n’imaginait plus de fin à ce cauchemar.