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Le lendemain, j’emménageai chez Max à Vieux-Bourg. Une fois mes affaires déposées, Max m’entraîna à pied en bas du morne où était perchée sa maison. Derrière l’église se dressait une ancienne salle des fêtes. L’endroit ressemblait à une ruine que des fresques bigarrées n’arrivaient pas à embellir. Les graffs représentaient des scènes de la vie imaginée par les jeunes du village. On y voyait beaucoup de Noirs enchaînés, de poings levés et des tags aux lettres illisibles. Une pièce aux murs souillés avait été transformée en une sorte de salle de cours. Des gens de tous âges, sur des chaises et des tables hétéroclites, écoutaient un professeur de couleur installé devant un tableau vert, une craie à la main. Le type était maigrelet avec des cheveux décolorés à l’eau oxygénée sur le dessus du crâne. Quand Max entra, tout le monde se leva avec respect et l’éducateur s’approcha de nous.

Un certain José nous accueillit en souriant et me souhaita la bienvenue dans l’association fondée par Max, Li é Ekri. Il m’expliqua que leur but était de rattraper les décrocheurs. Le système éducatif guadeloupéen produisait entre 20 et 30 % d’illettrés. Ces gens ne pouvaient pas lire le journal, un contrat ou rédiger un CV. Quand le créole était parlé à la maison, les enfants n’utilisaient plus le français – la langue des Blancs – qu’en classe. Un livre restait la seule chose qui ne se volait pas en Guadeloupe.

« On essaye à notre échelle de réparer cette injustice », dit Max. Il faisait allusion à ma tirade de la semaine passée sur la victimisation.

Rudy vint nous chercher au volant d’une Kangoo marquée du logo rouge de France-Antilles . Il était aussi costaud que silencieux et suivait les instructions de Max sans nous lâcher d’une semelle.

Nous prîmes la direction de Morne-à-l’Eau. La seule particularité de ce bourg crasseux se trouvait dans son cimetière aux tombes carrelées en damier noir et blanc, accroché au flanc d’un petit morne. À la Toussaint, le lieu se transformait en attraction touristique quand les caveaux s’illuminaient de milliers de bougies.

Après m’être fait habiller chez un Libanais et tondre par un toiletteur pour caniches, le papillon que j’étais était redevenu chenille. Contrairement à moi, Max semblait satisfait de ma nouvelle apparence et nous prîmes la direction de Petit-Bourg. Max tenait à me présenter Henri Malo, un planteur qui avait utilisé du chlordécone.

Après une quinzaine de kilomètres, nous tournâmes dans une allée goudronnée. Notre horizon se limita alors aux seuls bananiers qui nous cernaient de part et d’autre. Nous dépassâmes un hangar abritant des engins agricoles avant d’arriver dans un vaste jardin où trônait une ancienne habitation en bois, d’un étage.

Le gazon compact avait la couleur du sirop de menthe. Des crotons couverts de mousse et des massifs d’hibiscus égayaient un peu l’ensemble. Les années avaient grisé le bois de la case tandis que la rouille avait donné au toit de tôle et aux balustrades la teinte du tabac.

Deux pick-up cabossés étaient garés sur le côté de la maison d’où sortit un Blanc en jean élimé rentré dans des bottes vertes en caoutchouc. Son volumineux estomac faisait déborder sa chemise tachée sur son pantalon. Max me glissa : « Henri Malo, le propriétaire de la plantation. »

Le Blanc péyi n’avait pas plus la tête d’un homme en bonne santé que celle d’un gars de bonne humeur. Il nous accueillit sur la véranda où Max me présenta comme étant le journaliste dont il lui avait parlé au téléphone. Il me regarda et ne sembla pas convaincu que mon apparence physique correspondît à ma profession. Je lui tendis une main qu’il broya en me fixant.

Rudy descendit de la voiture, mais resta les bras croisés, appuyé sur l’aile avant.

— Alors, messieurs, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? nous interrogea Malo en grattant sa tête hirsute.

— Marc doit rédiger un article sur le chlordécone pour un magazine français, je voulais qu’il te rencontre. C’est le fils de Célio.

Malo me présenta ses condoléances et me demanda :

— Le bruit court que ce serait lié à une enquête sur le chlordécone. C’est vrai ?

— C’est bien possible, dis-je prudemment.

— Cette merde tue toujours, trente ans après la fin de son utilisation officielle.

— Vous pensez qu’il y en a encore en circulation ?

— Ça se pourrait bien… dit‑il évasivement. Il y a quelques années, les services sanitaires ont bloqué au Havre une cargaison de patates douces en provenance de Martinique. Ils y ont trouvé des taux élevés de chlordécone qui ne venaient pas d’un simple contact avec un sol empoisonné. Elles étaient bourrées d’insecticide.

— Et… ? demanda Max.

— Eh ben… rien ! Comme elles étaient impropres à la consommation, ils les ont renvoyées à l’expéditeur. Pas d’enquête, rien. Pas bon pour les Français ne veut pas dire pas bon pour les Antillais !

— Plus rien ne m’étonne dans cette affaire. Emmène-nous voir ta plantation, lui dit Max.

— Venez, je vais vous montrer.

Nous montâmes dans un pick-up crotté et il stoppa à proximité du hangar de tôles croisé plus tôt. Les bananiers formaient un mur végétal dense. Sous leurs frondaisons régnait une pénombre à la chaleur moite. Le sol était couvert de larges feuilles en décomposition qui dégageaient une odeur sucrée de pourriture. Les plantes étaient attachées par des haubans de simples ficelles qui les soulageaient du poids de leurs régimes et les empêchaient de ployer au premier coup de vent. On n’entendait plus que la musique qui s’échappait du hangar où des ouvriers emballaient les fruits pour l’exportation.

— À quoi servent ces sacs en plastique bleu sur les régimes ? demandai-je.

— On les engaine, me répondit Malo, pour les protéger du soleil et des insectes.

— Contre les charançons ?

— Non, contre des mouches qui pondent dans les fruits, et puis il y a les oiseaux. Les charançons, eux, vivent dans le sol, dans les pieds. D’ailleurs, les bananiers ne sont pas des arbres, mais des herbes géantes.

Max se tenait en retrait et ne participait pas aux explications de Malo. Nous nous dirigeâmes vers un bananier tombé à terre que Malo entailla avec sa machette. Le tronc était infesté d’insectes noirs dont les plus gros ressemblaient à des hannetons. On y voyait des galeries creusées par des larves blanches qui se tortillaient.

— Les charançons c’est ça, dit Malo en attrapant une sorte de scarabée brun doté d’une espèce de trompe. Ce sont leurs chenilles qui tuent les bananiers en grignotant la base du tronc.

Autant je trouvais un intérêt évident à tout ce qu’on pouvait croiser en mer, autant toutes les bestioles terrestres me dégoûtaient, à la limite de la phobie. Ce charançon ridicule avec sa trompe et ses pattes qui battaient le vide ne m’attirait pas le moins du monde. Malo me le tendit pour que je le prenne. Je gardai mes mains enfoncées dans les poches. Je n’avais pas l’intention de tripoter ce coléoptère, même équipé d’un grotesque appendice nasal.

— Et c’est donc ça que le chlordécone devait détruire ? demandai-je en faisant un pas en arrière.

— Oui, c’était un produit vraiment efficace. Cette exploitation de trente-cinq hectares a été traitée pendant plus de vingt ans.

— Et les bananes ne sont pas empoisonnées ?

— Non, pas du tout, me dit‑il. Le chlordécone ne remonte pas dans la sève des arbres. Tout ce qui est dans ou au niveau du sol est contaminé, comme les ignames, les patates ou les salades. C’est la terre qui est polluée, et pour des siècles. Je ne peux plus rien faire pousser d’autre que de la banane. Il y en a ici de fortes concentrations. Les ouvriers transportaient l’insecticide qui ressemblait à de la farine, dans des petits seaux. À chaque arbre, ils prenaient une poignée de produit et en giflaient la base du tronc pour l’épandre sur le bulbe. La norme c’était trois kilos à l’hectare et par an, expliqua‑t‑il.

— Et ils se protégeaient ?

— Il y avait bien des masques et des gants, mais ils ne les portaient jamais à cause de la chaleur !

— Ça représente dans les cent kilos par an pour cette bananeraie, lui dis-je. Pendant trente ans, vous en avez donc mis environ trois tonnes et demie, c’est ça ?

— Oui, à peu près. On a empoisonné la Guadeloupe avec des tas de chlordécone pendant près de trente ans.

— Et maintenant, comment faites-vous ?

— Nous utilisons des insecticides chimiques moins nocifs, mais moins efficaces que le chlordécone. Sur les nouvelles parcelles, on peut employer des pièges à phéromones. Nous allons en voir.

Malo s’éclairait quand il parlait de ses bananiers. Cela avait été son existence, comme celle de ses aïeux depuis des générations. Ce type bourru et simple semblait se ranimer au contact de sa terre et de sa plantation. Avec le rhum, cela constituait des pans entiers de la culture antillaise que je devinais, mais dont j’ignorais les subtilités. Ce n’était pas un métier, mais un mode de vie ancestral au contact rugueux de la nature et des hommes. L’image de l’exploiteur béké et riche s’effaçait pour céder la place à un paysan modeste qui vivait pour sa terre, en harmonie avec son île.

Nous remontâmes dans son pick-up et gravîmes pendant dix minutes un chemin de latérite jusqu’à une nouvelle parcelle plantée de bananiers plus jeunes.

— C’est quoi ces trucs jaunes sur le sol ? demandai-je.

— Justement, des pièges à phéromones qui remplacent les produits chimiques. On y met un appât naturel qui sent la banane. Les charançons sont attirés et tombent dedans, dit‑il en se dirigeant vers le plus proche de nous.

Il enleva le couvercle, et sortit un gobelet grouillant de coléoptères.

— C’est une lutte écologique contre ces ravageurs, mais on ne peut en mettre que sur des parcelles exemptes de chlordécone. Ici, nous produisons de la banane bio, conclut Malo.

Nous retournâmes chez lui où il nous proposa de nous désaltérer après l’étuve des plantations. Une fois que nous fûmes installés sur la terrasse qui offrait une vue sur la mer et Marie-Galante au loin, Max reprit la parole.

— Comment va ta fille ? lui demanda‑t‑il.

— Elle est en traitement en France. Ma femme l’a accompagnée. Elle souffre de troubles neurologiques, elle tremble comme une feuille. En plus, j’ai l’impression qu’elle perd un peu les pédales depuis sa fausse couche.

— C’est le chlordécone ?

— Ils lui en ont trouvé beaucoup dans le sang et dans celui du bébé mort. Nous avions un potager sur la propriété et avons mangé de l’insecticide pendant des années.

Parler de la maladie de sa fille replongea Malo dans une colère sourde qui le rongeait depuis des mois.

— Ce que je ne comprends pas, c’est que vous saviez que c’était un poison et vous avez continué à le répandre après son interdiction aux États-Unis ? l’interrogeai-je.

— Nous pensions que c’était la fabrication du Kepone qui était dangereuse, pas son utilisation. En plus, il y avait les autorisations de la France. Tu te doutes bien que si l’on avait su, jamais on n’y aurait eu recours. On n’est pas cons à ce point !

— Et chez les autres planteurs, comment ça se passe ? demanda Max.

— Pas bien ! Cette histoire crée des tensions entre nous. Faut pas tous nous mettre dans le même panier. Il y a les gros, les importateurs, les trafiquants qui connaissaient la dangerosité de ces produits et qui ont gagné beaucoup d’argent. Et puis, il y a nous, les petits qui se sont fait baiser.

— Et comment gérez-vous ça entre vous ?

— Les crispations sont fortes. Non seulement nous avons empoisonné nos terres, mais aussi nos familles, nos ouvriers et la Guadeloupe tout entière. Et en plus, on nous prend maintenant pour des salauds.

Il mettait sa terre avant sa famille, marquant son profond attachement à ses traditions paysannes. Ses yeux regardaient le sol, témoignant de la honte qui l’habitait. Ce n’était pas chez ce brave type qu’il fallait chercher des responsabilités.

— Vous nous avez parlé tout à l’heure de stocks de chlordécone qui existeraient encore. Vous pouvez m’aider à ce sujet ? lui demandai-je.

— Non, c’est un sujet explosif. Je ne dirai rien là-dessus.

— Henri, implora Max, il est temps que les choses éclatent au grand jour. Cette saloperie a fait assez de mal au pays.

— Je sais pas…

— Henri, Célio s’est fait assassiner à cause de cette histoire, insista Max. Sa secrétaire aux douanes a été décapitée. Certains deviennent fous et il faut y mettre fin. Si tu sais quelque chose, je t’en prie, parle.

Il marqua un silence et regarda vers ses champs de bananes. Il demeura un moment les yeux vides, comme s’il fixait au loin quelque chose que nous ne pouvions pas voir. Puis il se décida.

— Vous pouvez toujours aller rendre visite à l’Habitation Rochebonne. Je parierais bien qu’il leur en reste. Il n’est même pas impossible qu’il en fasse encore rentrer… L’exploitation est gérée par Jean Diaz, le plus gros planteur de l’île, mais ça m’étonnerait qu’il vous reçoive. Il dirige le groupement de bananiers Banagua.

— Comment sais-tu qu’il y en a là-bas ?

— Il y a un cousin de ma femme qui travaille sur la propriété. Il est un peu simplet, ils ne se méfient pas et bavardent devant lui.

— Tu peux nous aider à rencontrer ce Diaz ?

— Non ! Et surtout, ne lui parlez pas de moi ni de ce que je vous ai dit. Je ne sais pas de quoi il est capable. En plus, il me considère comme un traître à leur caste. Diaz ne supporte pas les journalistes. Il profite de la situation. Il rachète pour que dalle les parcelles empoisonnées pour y faire de la promotion immobilière. Il doit arroser les maires pour pouvoir construire sur des terres agricoles.

Malo s’arrêta d’un seul coup de parler, comme s’il réalisait qu’il en avait déjà trop dit. Qu’est-ce qu’il lui prenait de s’épancher sur l’épaule de ces deux nègres ? Les histoires de Blancs ne regardaient que les Blancs.

Un silence gêné s’installa que Max rompit en annonçant que c’était l’heure d’aller déjeuner. Nous laissâmes le pauvre Malo à ses démons. Il m’écrasa les doigts en me serrant la main. J’eus l’impression qu’il cherchait à ajouter quelque chose. Je me doutais qu’il en savait plus qu’il ne voulait bien nous le dire.

— Qu’est-ce qu’il entendait par « traître à leur caste » ? demandai-je à Max en regagnant la voiture.

— Sa femme est une négresse, une cousine éloignée. Il s’est fâché avec la moitié de la békéterie en l’épousant.

Nous restâmes silencieux sur le chemin du retour et à 13 heures, Max alluma l’autoradio pour écouter les informations de Radio Caraïbes International. Les principaux titres traitaient de coups de feu dans une banlieue populaire de Pointe-à-Pitre, de diverses grèves et de l’enquête parlementaire sur le chlordécone, menée par un député martiniquais. Max augmenta aussitôt le son. Le journaliste annonça que durant l’audition d’un fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, on avait appris que tous les comptes rendus de la mission d’étude sur la toxicité du chlordécone, entre février 1972 et juin 1989, avaient disparu. Dix-sept ans de rapports. Cette découverte avait plongé dans la stupeur la commission d’enquête. La radio diffusa ensuite l’interview d’un avocat que je ne connaissais pas, président d’une association écologiste.

« Nous sommes en face d’un véritable scandale d’État. Nous allons porter plainte pour dissimulation de preuves. C’est au minimum un problème de négligence, mais je penche plus vers une complicité du pouvoir colonial français au service des Békés, dans le seul but d’effacer les traces de leurs crimes. Comment voulez-vous qu’un jour un procès puisse se tenir et que nous obtenions une juste réparation pour le peuple guadeloupéen ?  »

Max se retourna et me lança simplement, comme blasé :

— Ça continue, ils se foutent de nous… Ça va péter.

Je ne savais pas quoi penser tant l’information semblait invraisemblable. Qui avait intérêt à détruire ces preuves, les fonctionnaires, les politiques, les importateurs ? Étaient‑ils tous complices ?

Ironique, le journaliste concluait son reportage par : « Le chlordécone est persistant dans nos sols, mais apparemment beaucoup moins dans les archives des ministères.  »