Allegra réveilla Erwan. Elle avait préparé du café, déniché dans la cuisine. Il faisait jour et le soleil était de retour. Tout le monde dormait. Le visage tuméfié d’Erwan le faisait souffrir. En se touchant le nez, il en conclut qu’il n’était pas cassé, juste déplacé.
Erwan descendit dans la cabine où se trouvait Jude. Les Haïtiens furent étonnés de ne pas voir leur tortionnaire. Il les libéra de leurs liens avec son couteau et les invita à monter sur le pont. Allegra leur distribua la boisson chaude et de la nourriture. Erwan prit Jude à part et lui expliqua la situation. Habitué à diriger des hommes, il remplit parfaitement le rôle que lui assigna Erwan.
L’ensemble des migrants se déplaçait librement à bord. Les plus faibles jouaient les lézards au soleil, les autres passaient leur temps en d’interminables palabres. On ne distribuait plus de Mercalm et quand l’un d’eux ne se sentait pas bien, il vomissait par-dessus bord.
Avec tout le linge lavé et étendu, le bateau ressemblait à une barcasse de boat people. Plus personne ne se trimbalait en slip. Les cabines furent nettoyées et les matelas disposés pour que chacun puisse avoir un coin à lui. La nourriture restait la même, mais les hommes semblaient y avoir pris goût.
Erwan mit une ligne de pêche à l’eau au large de l’île de Saint-Kitts et captura des bonites qu’ils dégustèrent ensemble.
Leur rêve était à portée de main. Ils savaient que dans quelques jours ils seraient en Guadeloupe, accueillis par des amis ou de la famille déjà sur place.
Jude récolta auprès des migrants toutes les pièces d’identité, permis de conduire, passeports ou tous documents pouvant attester de leur nom, âge, adresse ou nationalité. Il les mit dans un sac plastique qu’il lesta avec la matraque électrique de Paco et jeta l’ensemble par-dessus bord.
Erwan passa beaucoup de temps avec Allegra et Jude pour régler l’organisation à bord. Ce qui l’inquiétait le plus était le niveau de la jauge des réservoirs à gasoil. Ils avaient trop utilisé les moteurs et il craignait la panne sèche.
Chacun raconta la vie qu’il espérait en Guadeloupe. Un jeune expliqua que si Obama avait pu être élu président des États-Unis, il n’y avait pas de raison que lui ne puisse pas devenir le président de la France. Cela fit bien rire tout le monde. Seule la fille violée par Paco restait prostrée, malgré les efforts des autres femmes pour la réconforter.
Jude raconta à Erwan qu’ils étaient plus de deux millions d’Haïtiens à s’être éparpillés sur toute la planète pour échapper à la misère. Les quinze mille dollars que coûtait leur passage représentaient une fortune pour des gens de leur condition. Leurs familles s’étaient cotisées pour en payer une partie. Charge à eux de les rembourser une fois installés en Guadeloupe. L’argent envoyé par la diaspora haïtienne s’élevait à plus de deux milliards de dollars par an. Une tontine à l’échelle d’un pays de douze millions d’habitants.
Ceux qui ne pouvaient pas verser l’intégralité de leur voyage s’engageaient à travailler dans des plantations, souvent plusieurs années. Jude était persuadé que les organisateurs de ce trafic de bois d’ébène et les planteurs étaient complices – quand il ne s’agissait pas d’un seul et même homme. Les Haïtiens sans papiers se retrouvaient piégés. Une traversée comme celle-ci rapportait aux passeurs, véritables négriers des temps modernes, plus de trois cent mille euros, tout en fournissant une main-d’œuvre servile et pratiquement gratuite. Ces malheureux payaient leur tortionnaire pour devenir esclaves à vie.
Erwan se savait dans une sacrée merde. Amitié Guadeloupe Haïti, mon cul ! Il lui fallait sauver sa peau. Il avait un billet retour pour Paris depuis Pointe-à-Pitre. Il était pressé de quitter les Antilles où ses chances de survie, une fois sur la terre ferme, allaient très vite diminuer.
La veille de leur arrivée en Guadeloupe, Erwan expliqua à Jude et à Allegra comment il comptait s’y prendre pour les déposer à terre.