Je ne connaissais pas l’existence des salons privés de l’aéroport Pôle Caraïbes, cachés à l’écart de la foule, au dernier étage de l’imposant bâtiment de verre.
La salle ne dépassait pas la taille d’une grande chambre aux murs habillés de bois de différentes essences et était ouverte sur les pistes par de larges baies vitrées. On pouvait voir de gros avions branchés à l’aérogare, pareil à des porcelets tétant leur mère. En cette fin de soirée, heure des départs vers l’Europe, une forte agitation régnait sur le tarmac éclairé par de puissants projecteurs.
Mon rendez-vous était déjà là. Sur une table de réunion entourée de fauteuils de cuir, il avait installé son ordinateur à côté d’une petite bouteille d’eau. Il portait un costume et une cravate noire desserrée sur une chemise blanche. Un bagage de cabine était ouvert à ses pieds. Il leva la tête quand j’entrai et me salua en me faisant signe de le rejoindre.
— Sébastien est un ami. Il m’a sollicité pour vous rencontrer, me dit‑il avec un sourire au coin des lèvres. Vous écrivez un article sur le chlordécone, c’est ça ?
— C’est bien ça, fis-je en m’asseyant tandis que je sortais de mon sac à dos téléphone et bloc-notes. Je peux enregistrer notre conversation ? lui demandai-je.
— Si vous voulez des explications convenues que vous pourrez trouver sur Internet, pas de problème. Je décolle dans moins d’une heure. Je vous écoute, ajouta‑t‑il.
— OK, lui répondis-je en rangeant mon portable, ne gardant que mon calepin.
Grand et élégant, il avait l’allure de ces sherpas que l’on croise dans le sillage des hommes politiques. Lors de mes passages au ministère de l’Écologie, j’avais déjà eu l’occasion de rencontrer certains de ces conseillers, sans vie privée, corvéables à souhait et toujours effacés derrière leur demi-dieu. Leur évolution de carrière dépendait de la capacité de leur patron à gravir la hiérarchie des institutions. Il leur fallait pour cela choisir le bon cheval, susceptible de les mener vers les postes les plus prestigieux de la République.
— Je dois vous aviser que cette réunion n’a jamais eu lieu ; si vous me mentionnez, je nierai vous connaître, me prévint‑il. Je n’ai accepté de vous rencontrer que pour faire plaisir à Sébastien.
— Je ne cite pas mes sources ! lui répliquai-je, comme un vieux routier de l’Associated Press.
— Ça me va, dit‑il en regardant dehors.
Je relus rapidement les quelques notes que j’avais sous les yeux.
— Ma première question porte sur les trois objectifs que s’est fixés la commission d’enquête parlementaire sur le chlordécone. Évaluer les impacts de son utilisation aux Antilles, envisager une indemnisation des victimes et définir les responsabilités de cet imbroglio. Ne pensez-vous pas que ce dernier point apparaît comme fondamental au regard des deux autres ? Pour parler différemment, ne fallait‑il pas se concentrer sur les personnes ou sociétés coupables dans cette affaire et sur la chaîne de décisions qui a conduit à un fiasco pareil ?
— Vaste question ! Le reste ne serait pas important à vos yeux ? me taquina‑t‑il, plus intéressé par les avions que par moi.
— Bien sûr, mais il n’y avait pas besoin d’une commission parlementaire pour aborder les conséquences ou les indemnisations. Il existe une abondante littérature sur les troubles provoqués par le chlordécone et les réparations sont déjà envisagées dans les codes du travail et de la Sécurité sociale. Pourquoi avoir voulu ratisser aussi large ?
— Il vous faut d’abord savoir que les commissions d’enquête sont devenues une mode. Il y en a eu huit sous Sarko, trente et une sous Hollande et déjà une vingtaine avec Macron. Chaque groupe parlementaire peut demander et obtenir une commission d’enquête par session, on appelle ça le droit de tirage. Il y a là une sorte de théâtralisation de la vie politique. Présider une commission d’enquête, c’est la garantie d’avoir son quart d’heure de gloire.
— C’est ce que vous pensez de son président, Monplaisir, le député de la Martinique ?
— Oui, bien sûr. Il avait perdu la présidence du conseil régional et était redevenu un simple parlementaire socialiste, groupe minoritaire à l’Assemblée. Il avait besoin d’obtenir cette commission pour revenir dans la lumière. Vous vous doutez bien que le chlordécone constitue un sujet porteur pour un homme politique antillais. Ça lui donne l’occasion d’envoyer un message à sa population en vue des prochaines élections : regardez comme je m’occupe bien de vous ! Et plus encore, en parlant de réparations financières !
— En vous écoutant, j’ai le sentiment que vous n’avez pas une haute opinion de ces commissions. Pensez-vous qu’elles ne servent à rien ?
— Honnêtement ? Non ! C’est beaucoup de gesticulations. On se saisit d’un problème, on prend des postures, on s’agite, mais ça ne change rien.
— Vous n’exagérez pas un peu ?
— Connaissez-vous les suites qui ont été données aux commissions d’enquêtes sur l’affaire Outreau ? Sur les filières djihadistes ? Sur les morts de la canicule de 2003 ? Sur les conditions de vie dans les prisons françaises ?… Que dalle !
— Alors pourquoi former ces commissions ?
— Ça va vous paraître bizarre, mais je pense que ce travers trouve son origine dans notre système scolaire, m’expliqua‑t‑il, toujours avec son petit sourire malicieux. Si vous interrogez un élève qui ignore la réponse à votre question, il vous affirmera n’importe quoi plutôt que d’avouer qu’il ne sait pas. Eh bien nos politiques souffrent du même syndrome. Ils sont incapables de dire « je ne sais pas ». En pareil cas, ils se croient obligés de former une commission qui ne servira à rien ! Et c’est pire quand ils veulent cacher quelque chose…
Il me fallait recentrer mon interview sur le chlordécone, mais sans rien précipiter. Je sentais bien que mon interlocuteur avait d’abord l’intention de me présenter sa vision du système.
— Parlez-moi des conclusions attendues de cette commission d’enquête sur le chlordécone.
— Vous allez être déçu. À la fin des investigations, malgré l’audition de plus de cent cinquante personnes, on ne saura rien de plus !
— Tout ça pour ça ?
— Ce drame, pérora‑t‑il, ne s’est joué qu’avec trois acteurs : les politiques, les fonctionnaires et les lobbys privés. On connaît dès le début la victime, comme dans un roman d’Agatha Christie, les protagonistes et de façon superficielle les relations qui existent entre chacun d’eux. On découvre, en avançant dans l’intrigue, que les choses ne s’avèrent pas aussi simples qu’on pouvait le croire dès les premières pages. Chacun des acteurs incarnant tour à tour le coupable idéal. Alors que notre bonne vieille Agatha s’amuse à nous tromper avec de fausses pistes, elle nous masque le plus longtemps possible l’identité du criminel pour nous le livrer dans le dernier paragraphe. En étant un peu injuste, je dirais que Monplaisir a joué le rôle de l’auteur : il nous a baladés. Dans l’affaire qui nous intéresse, les Békés font figure de coupables idéals : blancs, riches et puissants.
— Et ce n’est pas la vérité ?
— Oui et non. Trente ans après les évènements et une commission d’enquête plus tard, nous en sommes toujours à lire la quatrième de couverture du roman. Rien de nouveau sous le soleil des Antilles !
— Que voulez-vous dire ? le relançai-je.
— L’argument manichéen de présenter de riches bananiers qui, pour maximiser leurs profits, vont utiliser pendant vingt-cinq ans un insecticide que chacun savait dangereux reste un raccourci facile. Vous y ajoutez une pincée d’anticolonialisme et tout le monde est content ! D’après ce que m’a dit Sébastien, c’est votre vision des choses.
— Quelle est votre lecture ?
— Rappelez-vous que l’on parle de faits qui se sont déroulés il y a plus de trente ans ! Beaucoup de témoins ou d’acteurs sont morts, ou à la retraite. Le plus intéressant aurait été d’entendre les ministres qui ont signé ces fameuses AMM, les autorisations de mise sur le marché. Avec dans l’ordre d’apparition Édith Cresson, Henri Nallet, Louis Mermaz et Jean-Pierre Soisson.
— Vous ne citez pas Chirac. C’est pourtant lui qui a validé le Kepone dès 1972.
— Vous avez raison, mais on va mettre Chirac de côté. Il entretenait des liens particuliers avec les Antilles. Il a déconné pour faire plaisir à ses amis. Pour les autres ministres, c’est beaucoup plus grave, il s’agit bel et bien d’un complot. Mais on n’a pas pu les interroger.
— Et pourquoi ? m’étonnai-je.
— L’Assemblée nationale s’y est opposée et Monplaisir n’a pas trop insisté. Mais laissez-moi continuer. Les fonctionnaires que nous avons auditionnés n’étaient pas en poste à l’époque des faits ; certains n’étaient même pas nés. Nous recevons des agents qui viennent avec de vieux dossiers, souvent incomplets et qu’ils ne connaissent pas.
Un avion reculait, remorqué par un tracteur blanc aux roues aussi hautes que sa carrosserie cubique. Monsieur X regarda la manœuvre en jetant un coup d’œil à sa montre.
— Il faut qu’on accélère, me prévint‑il. Le vol Air Caraïbes est en train de partir. Je voyage dans le prochain d’Air France qui décolle dans trente-cinq minutes.
— Et les utilisateurs du pesticide, ici aux Antilles ? le relançai-je, ignorant sa remarque.
— Vous parlez des Békés, les coupables idéals ? Leurs sociétés d’import, les exploitants agricoles et leurs groupements de bananiers ont changé de nom, n’ont plus les mêmes actionnaires ou ont disparu. Il n’y a plus personne. On court dans cette affaire après des fantômes !
— Tout ça ne servirait à rien ?
— C’est ce que j’essaie de vous faire comprendre depuis une demi-heure ! Pas un ne veut connaître la vérité. Cette commission est un pétard mouillé. Pour revenir à votre première question sur les trois buts de cette commission, nous répondrons parfaitement sur les conséquences, vaguement sur les indemnisations et pas du tout sur les responsabilités.
— Vous êtes désespérant ! Comment aurait‑il fallu faire ?
— Mettre ça dans les mains des juges il y a trente ans, insista monsieur X. Personne ne désirait en passer par là. Vous imaginez un ex-ministre inculpé dans cette affaire, ou pire, une ancienne Première ministre devant la Cour de justice de la République ? Une commission d’enquête parlementaire a l’avantage de ne pas être une juridiction. C’est un secret de polichinelle, pour satisfaire tout le monde ; les conclusions du rapport étaient déjà écrites avant même le début de la commission d’enquête !
— Et quelles seront‑elles à votre avis ?
— Je vous parie ce que vous voulez que le premier coupable désigné sera la France et ensuite les Békés. Et vous savez pourquoi ?
— Allez-y !
— Parce que l’État, depuis la nuit des temps, c’est personne ! Et les sociétés responsables n’existent plus, dit‑il en souriant, ravi de sa plaisanterie.
Il commençait à m’agacer avec son cynisme de dandy. Si je suivais son raisonnement, rien n’aboutirait et les criminels s’en sortiraient sans poursuites. Parmi les coupables, il y avait les assassins de mon père, de la fille des douanes, du Pr Ashland et de beaucoup d’autres. Je ne pouvais me résoudre à ses conclusions obscènes et à ses blagues à deux balles. Je continuai mon interview, en espérant obtenir quelques informations nouvelles. Je ne voulais pas lui laisser le dernier mot.
— Pouvons-nous être plus terre à terre ? lui dis-je. J’ai bien compris votre appréciation sur les commissions d’enquête. Que pouvez-vous me dire sur la plainte déposée en 2006, il y a quatorze ans, par un avocat guadeloupéen et des associations écologiques ?
— C’est vrai. Sept ans après la plainte, le tribunal de Paris a mandaté en 2013 deux experts. Ils ont rendu des conclusions si vagues qu’aucun juge n’a pu engager de procédures. Vous noterez au passage l’extraordinaire lenteur de la justice pour nommer les experts. Et depuis, le dossier demeure en sommeil. Non, la voie judiciaire ne donnera plus rien, pas plus que la commission parlementaire. On va peut-être désigner de nouveaux experts, rouvrir l’affaire. Ce sera pour jouer la montre. Personnellement, je parierais sur une décision de prescription. Regardez, ils ont mis en place un fonds d’indemnisation réservé aux seuls agriculteurs. Le temps qu’ils instruisent les dossiers, il n’y aura plus personne à dédommager. Vous verrez ! Vous ne voulez pas l’entendre, mais personne ne souhaite connaître la vérité et personne ne désire payer. L’État est juge et partie dans cette affaire.
Il m’agaçait avec ses certitudes.
— Mon père et d’autres ont été assassinés à cause du chlordécone. Je ne peux pas me satisfaire d’une vision aussi cynique que la vôtre. La seule question qui vaille est : qui sont les coupables et quand seront‑ils jugés ? lui lançai-je.
Il se cala au dossier de son fauteuil qui s’inclina sous son poids, croisa ses doigts derrière sa tête et me regarda avec son air arrogant.
— Je sais et j’en suis désolé, me dit‑il. D’abord, ne confondez pas vengeance et justice ! Vous cherchez à tordre les faits pour qu’ils vous donnent raison. Si vous voulez connaître la doctrine de l’État dans cette affaire, réécoutez la déclaration du président devant des élus d’outre-mer en 2019 : « Il ne faut pas dire que c’est cancérigène, parce que ce n’est pas vrai. » C’est clair, non ? Ce que je vous raconte, c’est ce qui se passe en vrai.
— Je ne cherche pas à interpréter quoi que ce soit, lui dis-je. Les faits sont là !
— Vous vous arrêtez aux apparences. Comprenez qu’il y a une strate à cette histoire que personne à Paris ne veut déterrer. Le cœur du réacteur réside dans le SPV, le Service de protection des végétaux, qui dépend du ministère de l’Agriculture. C’est ce service qui délivre l’équivalent des AMM, le sésame qui permet le commerce des pesticides agricoles. Il y siège le puissant lobby des insecticides que la commission d’enquête ne citera même pas. Et là, croyez-moi, c’est d’une autre échelle que vos agriculteurs ! On y trouve des multinationales de l’agrochimie réunies au sein de l’UIPP, l’Union des industries de la protection des plantes, Monsanto en tête. Il y a aussi l’INRA, grand promoteur de l’agriculture industrielle. Tous les ministres de l’Agriculture qui vont se succéder de 1981 à 1993 vont suivre les prescriptions du SPV. Ce sont eux qu’il aurait fallu mettre en accusation, pas les lampistes. Vos Békés cupides sont des boucs émissaires trop faciles.
— Mes Békés, comme vous dites, ne peuvent être écartés d’un revers de la main. Ils portent de lourdes responsabilités, m’emportai-je. Certains tuent.
— Ces assassinats restent étrangers à la question de savoir comment on a pu laisser en vente libre un poison comme le chlordécone pendant vingt-cinq ans. Vous regardez trop le doigt et pas assez la lune. Tout cela ne serait pas arrivé si, à la tête de l’État, des gens corrompus n’avaient pas donné des AMM. Que des paysans aient demandé l’autorisation d’épandre un insecticide tout aussi efficace que dangereux, où est le problème ? Il suffisait de leur dire non et il n’y aurait jamais eu d’affaires chlordécone. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Écoutez-moi encore deux minutes et vous me laisserez ensuite attraper mon avion.
Il me gonflait un peu. Je lui fis signe de continuer.
— On va prendre l’exemple d’un homme respectable comme Henri Nallet, baron du Parti socialiste, député, trésorier de la deuxième campagne de Mitterrand, ministre de la Justice, ministre de l’Agriculture et j’en oublie. Alors qu’il est ministre de l’Agriculture et qu’enfin l’AMM du chlordécone est définitivement retirée, il accorde une nouvelle dérogation de vente du pesticide de deux années supplémentaires. À votre avis, pourquoi fait‑il cela ? Sous la pression d’agriculteurs martiniquais plutôt de droite ou du puissant SPV ? Avant d’être ministre de l’Agriculture, il était chargé de mission à la FNSEA, c’est-à-dire le syndicat auquel appartiennent les céréaliers propesticides, puis directeur de recherche à l’INRA, inventeur entre autres des OGM. Il sera pendant vingt ans employé des labos Servier après son passage au ministère de l’Agriculture et sera entendu dans le scandale du Mediator. Vous ne croyez pas que ce devrait être après ce genre d’individu qu’il faudrait lâcher les chiens ? Ce mec, aujourd’hui président de la fondation Jean-Jaurès, n’a même pas été convoqué par la commission d’enquête. Il a quatre-vingt-deux ans et il emportera ses secrets avec lui dans la tombe !
Mon contradicteur avait une vision de la vie politique plus sombre que son costume. Ses considérations me dépassaient. À l’écouter, encouragées par une sollicitation antillaise, les multinationales de l’agrochimie infiltrées au plus haut niveau de l’État avaient fait en sorte que le chlordécone soit autorisé aux Antilles dans le seul but de réaliser des profits.
— Et ce sera dans le rapport ? demandai-je.
— Bien évidemment que non ! Tout cela n’a été possible que grâce à des complicités qui n’ont pas été recherchées. Pas plus que l’on n’effleurera la disparition de seize années des comptes rendus des réunions de la commission de toxicité. Ni l’utilisation du chlordécone bien après son interdiction définitive. Là encore, il n’y a pas de responsables. Il aurait été surprenant que son président aille au bout de ses investigations, au risque de conduire d’anciens ministres socialistes devant la Cour de justice de la République. Vous imaginez la déception des électeurs du député Monplaisir, s’il n’avait conclu qu’à la culpabilité de vieux ministres parisiens ? Les Martiniquais veulent la peau des Békés et il la leur donnera, au moins partiellement.
— OK. Si je comprends bien, continuai-je, vous m’expliquez que d’un côté des ministres, au mieux complaisants et au pire corrompus, ont laissé le pesticide en vente libre sur le marché antillais. Ces derniers n’ont pas été entendus par la commission d’enquête parce qu’ils étaient de la même couleur politique que son président. Et d’un autre côté, que les bananiers antillais n’ont joué que le rôle de l’idiot utile, en réclamant à cor et à cri du chlordécone pour sauver leurs plantations. C’est ça ?
— Exactement, me répondit‑il, commençant à plier son portable.
— Donnez-moi encore trente secondes s’il vous plaît, lui demandai-je. Quand le Kepone a été interdit de fabrication aux États-Unis et l’usine de Hopewell fermée, les brevets ont été vendus à une société dénommée Farma dont le siège était installé au Brésil.
Le nom de Farma l’arrêta alors qu’il glissait son ordinateur dans une housse matelassée. Il se redressa pour me regarder.
— Comment connaissez-vous ça ? me demanda‑t‑il.
— Peu importe. La commission a-t‑elle cherché quels en étaient les actionnaires ?
— Non, rien n’a été lancé en ce sens. Une commission d’enquête ne détient pas le pouvoir d’investiguer à l’étranger, même si j’ai entendu parler de cette boîte brésilienne. Je dois vous avouer que je ne sais rien à ce sujet. Mais je serais curieux d’en connaître davantage. Vous possédez des infos ? me demanda‑t‑il.
— Pas encore. De même, qu’avez-vous appris sur l’usine qui a produit le Curlone dans le sud de la France, à Port-la-Nouvelle ? Il semble que l’assemblage du Curlone, le chlordécone made in France, s’élaborait à partir d’une base importée du Brésil, fournie par cette mystérieuse société Farma.
— Aucune enquête n’a été menée, pour les mêmes raisons que celles évoquées à l’instant : cela s’est passé sous la présidence de François Mitterrand, me répondit‑il en glissant son ordinateur dans sa sacoche.
— Et vous savez quelque chose à ce sujet ? essayai-je pour le retenir.
— Pas grand-chose. Farma est sûrement l’association d’industriels de la chimie et d’un ou deux planteurs de bananes fortunés. Fabriquer du Curlone exige des compétences qu’un agriculteur n’a pas. Cette partie du dossier a complètement été occultée par Monplaisir, et pourtant de 1982 à 1993 on a empoisonné la Guadeloupe et la Martinique avec du Curlone produit en France. Et ça, personne n’en parle ! dit‑il en se levant et en ajustant son nœud de cravate.
— Vous détenez des noms ? lui demandai-je, me levant à mon tour. Vous savez qui sont ces associés antillais ?
— Officiellement, non. Mais cherchez parmi ceux qui ont mené le lobbying à Paris ou qui avaient le plus intérêt à continuer l’importation de cet insecticide, me répondit‑il, en accélérant le pas vers la zone d’embarquement, avant de se retourner vers moi en me tendant la main. Ça a été un plaisir de vous rencontrer. Transmettez mes amitiés à Sébastien.
À ma mine déçue, il se sentit obligé d’ajouter un dernier mot.
— Ne faites pas cette tête, le problème est systémique. Il existe depuis longtemps et perdure. Regardez ce qui se passe avec les néonicotinoïdes tueurs d’abeilles, le glyphosate ou l’épandage d’insecticides près des lieux de vie. L’État est incapable de décider sur des sujets que le simple bon sens sanitaire devrait imposer. Il y a trop d’intérêts en jeu. Je vous sens trop impliqué dans cette affaire. Il faut savoir lâcher prise, comme disent les yogis ! me dit‑il sans se départir de son agaçant petit sourire.
Il me tournait déjà le dos et me lança un au revoir la main en l’air, en s’éloignant au milieu des autres passagers. Puis il rentra dans la zone d’embarquement par la porte VIP et disparut.
Il me restait à récupérer ma voiture sur le parking de l’aérogare et à retourner chez Max. Sur la route, je me repassai le film de cette rencontre. Cette histoire devenait chaque jour un peu plus importante et me dépassait. Au fond de moi, je savais qu’il me fallait maintenant aller jusqu’au bout. Je souhaitais profiter de ma lancée et chercher ceux qui, ici, aux Antilles, avaient été les instigateurs de ce drame.