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Dès qu’il put attraper le réseau de la Guadeloupe, Erwan proposa son téléphone aux passagers pour qu’ils appellent leurs proches et leur donnent rendez-vous. La police aux frontières surveillait la Basse-Terre. Il n’était pas question après l’enfer qu’ils venaient de traverser qu’ils se fassent prendre et renvoyer chez eux.

Erwan laissa sur bâbord la pointe septentrionale de Basse-Terre, en se tenant à distance des deux îlets Tête-à-l’Anglais et Kahouanne. Dans le ciel matinal couraient quelques nuages esseulés. Par moments, la mer semblait en pente tant la houle du nord était forte. Elle battait les deux îlets désolés. Erwan connaissait bien le coin, il savait combien les vagues pouvaient y être puissantes.

Il avait choisi la plage de la Perle, au nord du village de Deshaies, comme point final à cette aventure négrière. La panne sèche menaçait et il fallait vite décider de leur lieu d’atterrissage. Se retrouver sans moteurs dans cette zone ouverte à houle et abritée du vent était dangereux. Quitte à finir à la côte, autant opter pour l’endroit le moins risqué. La route y longeait la plage, ce qui rendrait plus facile la récupération des migrants par leurs proches.

Jude lui avait raconté que onze mille Haïtiens vivaient déjà en Guadeloupe, dont une grande partie d’illégaux. Leur destinée se limitait à occuper les postes les plus pénibles dans le bâtiment ou sur les plantations.

Après le rocher de Kahouanne, il affala les voiles et se dirigea vers la côte au moteur. La houle tournait la pointe nord de la Guadeloupe et s’explosait en effrayants rouleaux. Les embruns dispersaient une brume salée dans l’atmosphère et camouflaient les contours de l’île. À l’abri du vent et bientôt sans gasoil, il fallait toucher terre rapidement. Ce serait donc la Perle, vagues ou pas.

Il n’y avait que dix gilets de sauvetage dans le bateau. Les femmes et les plus faibles s’en équipèrent. Ils avaient réuni leurs affaires personnelles dans des sacs plastique. Des gens trempés seraient trop facilement repérables par la police. Alors que le vacarme des vagues approchait, il les fit s’asseoir au sol, en leur demandant de s’agripper partout où ils le pouvaient. Jamais Erwan n’avait cherché à échouer un bateau, encore moins avec une mer pareille. La manœuvre était risquée et le choc s’annonçait violent.

La tension que ressentait Erwan s’était transmise aux passagers, maintenant conscients du danger. Aucun ne savait nager. Tout le monde était silencieux et regardait avec effroi les déferlantes exploser sur la plage.

« Vu du large, ça avait l’air un peu moins gros », se dit Erwan en approchant. Il calcula le nombre de vagues les plus fortes de chaque série. Il y en avait entre cinq et sept énormes, suivies de quelques-unes plus petites. Il se présenta perpendiculairement à la côte et entama une lente arrivée. Le moteur bâbord s’arrêta faute de carburant. « Pourvu que le tribord tienne encore quelques minutes… »

Il laissa passer un train de houle monstrueux et lança son bateau vers la plage, moteur à fond. À quelques mètres du rivage, une lame prit le catamaran par l’arrière et le projeta dans un surf incontrôlable, prêt à enfourner. L’écume envahit tout le cockpit, éclaboussant les occupants apeurés. La déferlante souleva la poupe et l’échoua, jetant les passagers les uns sur les autres. Les Haïtiens hurlaient de terreur. Dans le choc, le mât tomba en avant, arrachant les cadènes et une partie de la coque.

Par bonheur, il n’y eut pas de blessés et personne ne se retrouva par-dessus bord.

Comme convenu, Erwan utilisa le sifflet d’un gilet de sauvetage pour donner le signal d’abandon du bateau. Les migrants se pressèrent à l’avant. Les plus vaillants sautèrent dans la mer avec de l’eau à la taille, les autres s’aidèrent du mât pour descendre au sec sur la plage déserte. Chacun courait vers la route où des voitures et des mobylettes les attendaient.

Une fois toute la troupe évacuée, Erwan se tourna vers Allegra et Jude restés dans le cockpit. L’Haïtienne lui tomba dans les bras tandis que Jude lui tendait la main en signe de reconnaissance. Tous deux le remerciaient quand une vague plus grosse que les autres vint s’écraser sur l’arrière des coques et les trempa. Le bateau avança encore de quelques mètres. Le catamaran allait se disloquer sous l’assaut de la mer. Allegra et Jude sautèrent sur la terre ferme et partirent à leur tour en courant.

Erwan retourna à l’intérieur récupérer son sac à dos. Il rejoignit la plage encombrée des gilets orange abandonnés par les migrants et gagna la route. Il ignorait où aller, conscient qu’il était maintenant en danger.

Alors qu’il marchait depuis dix minutes sur la nationale en direction de Sainte-Rose, une voiture s’arrêta à sa hauteur. Il fut soulagé de voir Jude, accoudé à la fenêtre.

— Où tu vas comme ça, capitaine ? Je te cherchais, lui dit Jude.

— Je n’en sais rien, je ne veux pas rester dans le coin.

— Viens, lui dit l’Haïtien en ouvrant la portière. Je vais me planquer chez des amis au-dessus de Vieux-Habitants, un peu avant Basse-Terre. Allegra y est déjà partie.

Erwan monta dans une vieille 504 à plateau, brinquebalante et rouillée. Jude se poussa au milieu de la banquette pour lui laisser de la place. La guimbarde était conduite par un homme édenté et coiffé d’un bonnet aux couleurs rastafaries d’où sortait une masse impressionnante de dreadlocks. Il écoutait à tue-tête une cassette de reggae en braillant, hilare, des paroles incompréhensibles. La bagnole empestait l’herbe.

Après le village de Bouillante, il y eut un ralentissement, puis la voiture dut s’arrêter. Erwan pensa à un accident.

En avançant au pas, ils arrivèrent à hauteur d’un attroupement entourant une estafette de police. Ils furent de nouveau stoppés. Un flic inspectait un cyclomoteur.

— C’est Allegra ! dit Jude.

— Comment ça, c’est Allegra ?

— Elle était partie avec un cousin à elle sur une mobylette.

— Elle a eu un accident ? demanda Erwan, inquiet.

— Non. La police. Je crains qu’ils ne se soient fait prendre.

Le chauffeur coupa sa musique et ils restèrent silencieux à scruter à travers la foule ce qui se passait. Erwan finit par apercevoir Allegra. Elle était menottée, le dos appuyé sur la voiture de gendarmerie. Elle se tenait droite, la tête haute, le visage fermé. Elle était devenue une princesse africaine, emplie de dédain et d’arrogance, qu’un petit flic blanc n’arriverait pas à dompter, même avec son carnet et son stylo. Elle ne le regardait pas, pas plus qu’elle ne lui répondait. On aurait dit la mulâtresse Solitude, cette figure de la résistance guadeloupéenne dont la statue toisait les automobilistes sur un rond-point de Pointe-à-Pitre.

Allegra finit par voir les occupants de la vieille 504. Durant une fraction de seconde, ses yeux sourirent en fixant Erwan qui réussit à lire sur ses lèvres le mot « Merci ».

— Il faut que j’aille l’aider, dit Erwan, la main sur la poignée de la portière.

— Ne fais pas le con, c’est trop tard. En plus, ils doivent te rechercher aussi.

Erwan culpabilisait. Sans l’intervention d’Allegra, Paco l’aurait tué. Avoir survécu à tout ça, pour finir entre deux flicaillons…

— Que va‑t‑il lui arriver ? Ils vont la reconduire en Haïti ?

— Non, la France a inventé mille et une façons pour retarder les expulsions. J’ai aidé pas mal de gens dans cette situation. Mes études de droit m’ont pour une fois servi.

— Tu n’es ni avocat ni résident français.

— Et alors ? dit‑il en souriant. En gros, pour être renvoyé vers son pays d’origine, Allegra doit remplir trois conditions qui vont être difficiles à réunir. D’abord, elle doit avoir été arrêtée selon des règles strictes de procédure. Ensuite, il lui faut un passeport et enfin que les autorités haïtiennes acceptent de la reprendre. Je te rappelle que nous avons jeté à la mer toutes nos pièces d’identité.

— Tu es sûr ?

— Oui, ne t’inquiète pas. Pour commencer, elle va être conduite au centre de rétention administrative. Il n’y en a qu’un seul en Guadeloupe qui compte quarante places pour au moins cinq mille personnes en situation irrégulière. Elle y passera quelques jours et sera remise en liberté en attendant son jugement.

— Tu connais un avocat pour la défendre. Je ne peux pas la laisser dans la merde sans rien faire. S’il le faut, j’ai un peu de fric… proposa‑t‑il.

— Du calme mon ami, lui dit Jude. Il y a des associations haïtiennes qui viennent en aide aux nouveaux arrivants. Seules 5 % des décisions de reconduite à la frontière sont appliquées. La justice française est un exemple de lenteur et d’inefficacité. Avant de voir un juge, il va s’écouler plusieurs mois, voire des années. Ne t’affole pas, elle va passer un mauvais moment, mais qui ne sera pas pire que ce qu’elle a déjà vécu. Pour elle, le plus dur est fait. Tous les légalisés sont passés par là.

Un gendarme énervé les fit accélérer à coups de sifflet. Ils laissèrent derrière eux Allegra à son destin. L’édenté remit sa musique et après une heure d’un voyage aussi assourdissant qu’enfumé, ils arrivèrent enfin à destination. Le vieux pick-up avait peiné à gravir une étroite route de montagne, jusqu’à un champ qui servait de parking. Deux autres bagnoles dans le même état que la 504 y semblaient abandonnées. L’endroit surplombait les plus hautes maisons du village de Vieux-Habitants, à la lisière de la forêt tropicale. En contrebas, la mer étalait sa surface lisse à l’infini. Un voilier blanc remontait la côte sous le vent.

« Où ai-je encore mis les pieds ? » se demanda Erwan.