Je repris connaissance dans une chambre de l’hôpital de Pointe-à-Pitre. Il faisait jour. On m’avait enveloppé l’épaule dans un gros pansement, le bras immobilisé sur le ventre. Je ne souffrais pas.
Quand j’ouvris les yeux, Sébastien dormait dans un fauteuil défoncé, le menton appuyé sur la poitrine. Il se réveilla en m’entendant bouger.
— Dans quelle merde as-tu encore été te fourrer ? me dit‑il en se frottant la nuque. Comment tu te sens ?
— Comme si j’avais passé la nuit dans une machine à laver. C’est grave, mon bras ?
— Tu as une belle coupure, recousue après une piqûre contre le tétanos et des antalgiques. Rien d’important n’a été touché d’après l’interne. Les tendons ne sont pas abîmés. Tu as perdu beaucoup de sang et tu as un pète sur l’os de l’épaule.
— Quelle heure est‑il ?
— Deux heures et demie, dit‑il après avoir regardé sa montre.
— Quelle histoire… ces mecs sont fous !
— Tu es quand même le champion pour te foutre dans la merde ! Tu te souviens quand tu t’étais fait choper par des pêcheurs en déchirant leurs nasses, pour soi-disant libérer les poissons ? Tu t’étais pris un coup de rame sur la tête et avais failli te noyer. Si je n’étais pas intervenu, ils t’auraient mis en pièces.
— Comment t’as fait pour arriver à temps ? demandai-je.
— Quand j’ai reçu ton premier message, je suis parti tout de suite vers Capesterre. Au deuxième, je savais où tu étais. Max, avec deux gros bras, s’est pointé en même temps que moi. Il avait un fusil de chasse et a mis en fuite en tirant en l’air des gars dans un 4 × 4 noir.
— Max était là ?
— Oui, je l’ai envoyé chier. C’est de l’inconscience de t’expédier au casse-pipe comme ça, grogna‑t‑il.
— Il n’y est pour rien. C’était mon idée.
— Rudy m’a raconté votre aventure. Il m’a aussi avoué avoir fait feu sur deux mecs pour se dégager. Les flics n’ont trouvé aucun corps.
— Les flics ? m’étonnai-je.
— Ben oui, j’ai appelé ton Aoudiani quand j’ai vu la tournure que prenaient les choses. Je ne suis pas un cow-boy, moi !
— Et qu’est-ce qu’il dit ?
— Qu’il veut t’entendre dès que possible ! me prévint‑il.
— Tu as reçu les photos ?
— Ouais, ça paraît assez incroyable. Aoudiani a fait une perquisition ce matin sur la propriété. Ton conteneur était vide, juste quelques palettes !
— Quoi ? dis-je en m’asseyant dans mon lit. C’est une blague ! Ils ont dû le déménager avant l’arrivée des flics. Il sait où est passé le stock de Curlone ?
— Ben non, je ne crois pas.
— Ils vont chercher à s’en débarrasser. Au fait, comment va Rudy ? lui demandai-je.
— Il s’est fait une grosse entorse à la cheville, mais rien de grave. Il est chez Max.
— Je ne veux pas rester là. Tu me ramènes chez toi. Je ne suis pas en sécurité ici, dis-je en me relevant.
— Non ! Tu es en observation. Les médecins ne te laisseront pas sortir.
Je m’assis sur mon lit. Ma tête se remit à tourner. Avec une grimace, j’enlevai les cathéters qui me retenaient. Un vertige m’obligea à ne pas bouger, hébété de faiblesse. J’avais comme des clous dans le crâne.
— Marc, ne fais pas le con. Tu n’es pas en état…
— Je dois me casser d’ici. Je sais trop de choses et les bougs de cette nuit ne vont pas en rester là. Le chef des mecs qui nous ont agressés ressemblait au type que l’on voit descendre de la voiture de Célio aux douanes.
— Ne dis pas de bêtises. Tu te fais un film !
— Les hommes que nous avons croisés cette nuit ne sortaient pas d’un film, Sébastien. Aide-moi plutôt que de me faire la morale.
— Il y a deux mecs à Max dans le couloir, pour veiller sur toi. Tu ne risques rien ici.
— Putain, Sébastien ! S’il te plaît.
Il fit le tour du lit pour que je passe mon bras valide sur ses épaules. Sans lui, je ne tenais pas debout. Je remarquai que je ne portais que leur espèce de chemise d’hôpital en papier bleu, ouverte dans le dos.
Je me rassis pour que Sébastien me rhabille avec mon short mouillé de la veille en gardant leur liquette ridicule. Mon tee-shirt avait disparu, certainement découpé par le chirurgien.
— Tu sais où est mon sac à dos ? lui dis-je.
— Dans la salle de bains, je vais te le chercher.
Il me le ramena encore trempé et couvert de boue. Il était déchiré et j’en inspectai le contenu. Mon téléphone y macérait avec les documents ramassés dans le conteneur. Ils formaient une espèce de masse proche de la pâte à papier.
Je me levai, accroché à Sébastien comme un ivrogne que l’on raccompagne. À notre sortie de la chambre, les hommes de Max nous suivirent, étonnés de me voir debout.
— À quel étage sommes-nous ? demandai-je.
— Il n’y avait plus de place en chirurgie. Nous sommes au septième, en ophtalmologie.
— Alors, on prend les escaliers !
— Mais pourquoi ? L’ascenseur est juste là.
— On prend les escaliers, je te dis.
En arrivant dans le grand hall de l’hôpital par l’escalier de service, je remarquai un pick-up noir, stationné devant les baies aux vitres fumées. Une portière était restée ouverte, moteur en marche.
— C’est le 4 × 4 qui nous a bloqués cette nuit ! dit Sébastien.
Il m’embarqua aussi vite que possible à l’opposé du hall. Il me traîna à travers le service de pédiatrie, la radiologie, puis un dédale de bureaux, cherchant une issue de l’autre côté du bâtiment. Un des hommes de Max nous ouvrait la voie tandis que le second couvrait nos arrières. Au bout d’un couloir, une chaîne en plastique rouge et blanche condamnait une sortie de secours. Notre ouvreur la fit sauter d’un coup de pied. Une fois dehors, ébloui de soleil, Sébastien m’assit par terre.
— Ne bouge pas de là, je vais chercher ma voiture. Vous, vous restez avec lui. Ne laissez personne s’approcher.
Un des deux bougs referma la porte de secours pour cacher notre fuite. L’adrénaline me dopait, et m’aidait à me sentir un peu plus vaillant.
Sébastien arriva à toute allure, freina à mon niveau et la porte passager s’ouvrit. Les deux hommes m’assistèrent pour me relever et je m’effondrai sur le siège en cuir. La portière claqua, on tapa sur le capot. Le puissant SUV fit un bond en avant pour se diriger vers la sortie de l’hôpital.
— Je n’y comprends rien, marmonna Sébastien. Ils sont devenus fous.
— Il faut que je me cache, dis-je. Ni chez toi ni chez Max. T’as une idée ?
— J’y réfléchis…
Sébastien affichait un visage fermé, crispé. Quelque chose de son monde d’avant clochait. Il ne pouvait pas expliquer ce qui se passait. Il cherchait d’autres raisons. Il était en compagnie de Diaz la veille au soir au bar du Jiss. Ils se connaissaient depuis si longtemps. Non, c’était impossible. Il savait que Diaz n’habitait plus sur la plantation et avait une flopée d’employés. C’était peut-être des gens de son staff qui se livraient à ces violences. Oui, ce devait être ça, Jean Diaz ne pouvait pas être au courant de tout ce qui passait chez lui. Il avait tant d’affaires ! Sébastien se ragaillardit à cette idée.
Il stoppa la voiture devant une station-service et se dirigea vers la boutique, sans acheter d’essence. Celle-ci, comme tant d’autres, avait précipité la disparition des traditionnels lolos. Il remonta dans la voiture et nous repartîmes.
En arrivant à La Belle Créole, Sébastien tourna vers la plage et se gara sur le petit parking qui jouxtait son bateau. Avec une télécommande, il lança le moteur électrique qui mit le ber en route. En trois minutes, son bateau flottait, prêt à appareiller.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Tu pars à la Désirade.