J’étais déjà allé deux fois aux toilettes du club-house. J’attendais comme convenu devant l’entrée du golf de Saint-François. J’étais seul sur le parking et avais croisé de rares golfeurs pressés d’entamer leur parcours avant les grandes chaleurs de la journée. Les constructions se voulaient caribéennes, tendance meringue colorée.
Une grosse berline aux vitres teintées ralentit à ma hauteur. Un homme maigre au visage long fouilla les environs du regard par sa fenêtre arrière baissée. Il n’y avait que moi et je lui adressai un timide signe de la main.
— Monsieur Montroy ? s’étonna le type doté d’une voix crissante telle une craie sur un tableau.
— Oui, c’est moi.
— Je vous en prie, montez.
Pas plus rassuré que ça, je m’exécutai. Climatisation à fond, il régnait un froid de canard dans l’habitacle. J’étais comme Ismaël trouvant enfin Moby Dick. J’en connaissais l’existence, mais je n’en avais encore jamais croisé en chair et en os. Un vrai Béké, made in Martinique. Il était banal, plutôt raffiné et pas sympathique. Un chauffeur en tenue, plus noir que moi, conduisait la berline.
Le bonhomme peinait à cacher sa déception. Sans qu’il ait besoin de le formuler, je perçus que je n’étais qu’un nègre à ses yeux. Tout en lui traduisait la surprise, la condescendance et une forme de regret. Un frisson me parcourut, qui ne devait rien à la climatisation.
— Je suis maître Le Pelley, le conseil de M. d’Albon. Nous nous sommes entretenus au téléphone. Qu’est‑il arrivé à votre bras ?
— Un accident. Pour faire des pompes, c’est un peu compliqué. Je vous remercie, dis-je en montrant mon attelle.
La voiture roula en silence sur huit cents mètres et se gara à l’arrière d’une maison blanche. Il y avait plusieurs constructions similaires dans la rue longée de hauts filaos, séparant le golf des villas du bord de mer. À l’entrée, un grand Noir en costard me palpa et fouilla mon sac à dos. Il en sortit mon téléphone et le posa sur une petite table. Une fois son boulot fait, il s’écarta pour me laisser passer. J’avais connu des accueils plus chaleureux.
— On vous le rendra tout à l’heure, me dit Le Pelley.
— Si vous le dites. J’ai aussi un bon avocat ! osai-je en ricanant.
Le Pelley ne semblait pas goûter mes déplorables plaisanteries. Il faut dire que l’angoisse me piquait la nuque de ses fines aiguilles, et me donnait encore envie de pisser. Mes blagues à deux balles ne cherchaient qu’à me rassurer. Je me savais grotesque en me forçant à paraître spirituel. Par conscience professionnelle, je me retins de l’appeler « missié ».
La bâtisse s’ouvrait sur une étroite plage de sable nacré où s’échouait le vaste lagon de Saint-François aux couleurs de carte postale. Une piscine du même turquoise que l’océan, bordée de transats vides, séparait la maison de la mer. La demeure était décorée de façon minimaliste ; tout y était blanc : sol, murs et mobilier. Des toiles naïves et moi tranchions dans cet univers immaculé. Si l’argent avait eu une odeur, son parfum aurait embaumé chaque recoin de la villa.
Assis dans un canapé de cuir blanc, un vieil homme regardait le large derrière d’épaisses lunettes noires. Il semblait suivre la trajectoire d’une planche à voile qui évoluait sur l’eau plate du lagon. Une canne en bois posée à côté de lui privatisait l’ensemble de la banquette.
— Monsieur Montroy, je vous présente M. d’Albon.
— Monsieur, fit‑il, peu amène, sans enlever ses lunettes fumées et sans quitter des yeux le véliplanchiste.
— M. d’Albon est venu spécialement, dit l’avocat, à la suite de votre proposition d’interview. Son pilote l’attend pour rentrer en Martinique.
J’en conclus qu’ils avaient atterri sur le petit aérodrome derrière le golf. Le vieil homme ne bougeait pas et ma présence semblait déjà l’ennuyer. Nous nous installâmes dans les fauteuils qui faisaient face au patriarche.
— Vous me disiez que votre père était décédé à cause du chlordécone ? me demanda Le Pelley.
— Oui, mais pas de maladie. Il a été assassiné sur le port.
— Vous parlez de l’inspecteur des douanes, retrouvé dans un conteneur ?
— Exactement. Comme je suis là pour une interview, vous permettez que ce soit moi qui pose les questions ? dis-je en sortant mon carnet.
— Je vous présente mes condoléances. C’est dramatique. Nous allons essayer de vous aider, dit‑il en jetant un coup d’œil vers le vieux Béké.
— Bien. De 1972 à 1993, vous avez importé par le biais de votre société, les Établissements d’Albon, la totalité du chlordécone épandu dans les bananeraies antillaises. Cet insecticide a entraîné de graves pollutions et intoxications. Vous êtes pointés du doigt par les associations de protection de la nature et certains politiques comme les responsables de ces empoisonnements. Votre silence représente-t‑il un aveu ?
— Certainement pas, me répondit l’avocat avec morgue, tandis que le patriarche continuait à m’ignorer. M. d’Albon n’est en rien responsable des problèmes liés à l’importation du chlordécone. Il est, comme tous les Martiniquais, extrêmement soucieux de la crise provoquée par ce produit et de la contamination des sols. Il souhaite, lui aussi, que toute la lumière soit faite sur ce sujet.
Une belle tirade préparée à l’avance qui sentait l’élément de langage.
— Vous ne parlez que de contamination des sols et pas de celle des hommes ?
— Nous aurons l’occasion d’y revenir, dit‑il, évasif.
— Vous poursuivez en justice ceux qui vous accusent d’empoisonnement.
— Évidemment ! Nous subissons quantité de propos diffamatoires et mensongers. La gravité de ces déclarations nous y contraint. Personne n’accepterait d’endurer cela sans réagir.
De la main droite, il faisait tourner sa montre en or autour de son poignet trop maigre.
— Vous faites aussi pression sur les médias pour étouffer cette affaire. Des journalistes de télévision s’en sont plaints !
— Vous faites allusion à cette équipe venue filmer sans autorisation dans une plantation et perturber le travail des ouvriers en les interviewant. Nous nous y sommes opposés, c’est vrai. Cette anecdote a été interprétée par nos détracteurs comme une volonté de bâillonner la presse. C’est ridicule et votre présence est la preuve que nous jouons la transparence.
— Vous interviendriez au plus haut niveau de l’État pour retarder l’instruction de plaintes ?
— Nous ne détenons pas ce pouvoir ! s’exclama Le Pelley d’un ton hautain. Comme tous les Martiniquais, nous ne nous expliquons pas que l’action judiciaire entamée depuis plusieurs années ne puisse aboutir.
Il devait avoir un micro-ondes pour réchauffer ces phrases toutes faites. Après chacune de ses réponses, il regardait le vieux, comme pour obtenir son assentiment.
— Le scandale, continuai-je, est d’une part l’utilisation d’un produit dangereux, mais aussi l’appui de politiques qui vous ont autorisés à l’importer. Vous avez pour cela bénéficié de soutiens au plus haut niveau de l’État. Pouvez-vous m’expliquer comment cela se passait ?
— Soyons clairs, nous avons fait notre devoir pour sauver la banane antillaise qui représente des milliers d’emplois. Il n’y avait pas à l’époque d’insecticides capables de nous débarrasser du charançon. Nous avons fait au mieux.
— J’ai déjà entendu cela, lui répondis-je. Vous avez mis en danger la santé des Martiniquais et des Guadeloupéens, non ?
— Voyez-vous, en 1972, il y aura bientôt cinquante ans, nous ne connaissions pas les soucis qu’allait provoquer ce produit. Internet n’existait pas. L’information ne circulait pas comme aujourd’hui.
Il s’adressait à moi comme à un enfant de cinq ans et je n’aimais pas ça.
— Les soucis ! répétai-je en souriant. C’est bien la première fois que j’entends ce mot pour qualifier les conséquences du chlordécone ! Vous n’avez aucun remords ?
— Non, aucun, dit‑il en levant les sourcils. Nous ne portons aucune culpabilité, nous n’avons commis aucune faute. Peut-être avons-nous le regret que les choses se soient déroulées ainsi, mais il est trop tard pour se torturer avec ça. Pour nous, le passé reste le passé.
Pourquoi accepter de me rencontrer si c’était pour demeurer aussi évasif ? Pour un avocat, je jugeai sa défense pitoyable. J’essayai autre chose.
— C’est Jacques Chirac qui vous a accordé la première autorisation. Vous auriez payé le loyer du siège social du RPR en contrepartie. C’est exact ?
— Non, s’amusa‑t‑il en jetant encore un coup d’œil à d’Albon. Cette histoire fait partie des mensonges véhiculés par nos détracteurs. Nous étions sympathisants de son parti politique et M. Chirac était un ami personnel de M. d’Albon.
— Je vous trouve assez détaché à l’évocation de votre implication dans ce scandale. Nous parlons de centaines de morts à Hopewell, aux Antilles et ailleurs !
— Hopewell reste un accident industriel, avec un produit dangereux à fabriquer. Quant aux répercussions aux Antilles, vous savez…
— Écoutez, l’interrompis-je, je ne pense pas que vous ayez fait le déplacement depuis la Martinique pour me raconter des salades et je ne suis pas venu pour les entendre. Si vous avez l’intention de continuer dans cette voie, autant mettre fin à cet entretien tout de suite, dis-je sur le ton de la colère.
En disant cela, je courais le risque d’être foutu dehors et de perdre le bénéfice de cette interview. Il me fallait obtenir des réponses. Ces gens se trouvaient peut-être à l’origine de l’assassinat de mon père. À la façon dont ils me prenaient de haut, je devais les secouer un peu.
Le vieux d’Albon se tourna vers moi en enlevant ses lunettes, révélant des yeux pétillants d’intelligence. Il affichait l’assurance hautaine des hommes qui avaient réussi en affaires et toujours baigné dans le confort matériel. Son visage était tavelé par soixante-dix ans de soleil antillais.
— Comme c’est souvent le cas avec les journalistes, vous voulez que les faits rentrent dans les cases de vos certitudes. Que désirez-vous savoir, à la fin ? me demanda‑t‑il agacé.
— Tout. Les hommes politiques qui vous ont aidés, pourquoi ces meurtres, vos liens avec Jean Diaz, votre rôle dans Farma. Tout.
— C’est une longue histoire qui remonte à une époque où vous n’étiez pas encore né. Je dois vous avouer que nous pensions avoir affaire à un journaliste français.
— C’est ma couleur de peau qui vous gêne ? m’étonnai-je, piqué au vif.
— Dans l’absolu, non. Mais j’ai une certaine expérience du fonctionnement mental des Antillais et de leur identité à fleur de peau. Pour tout vous dire, je doute de leur honnêteté à rapporter les propos d’un d’Albon. Tout est réduit à la race, l’esclavage et le colonialisme. Je ne vous apprendrai rien en vous avouant que les Békés n’ont pas bonne presse.
— Je suis né à La Rochelle, d’un père guadeloupéen et d’une mère métropolitaine. Cela devrait me rendre à moitié moins con à vos yeux ! lui dis-je, le feu aux joues.
— Je me suis montré maladroit, regretta d’Albon, et je vous prie de m’en excuser. Oublions cela, s’il vous plaît. M. Claret, le propriétaire de L’Écologue , m’a vanté vos qualités journalistiques.
— Vous connaissez mon patron ? m’étonnai-je.
— Vous avez cherché des informations nous concernant avant ce rendez-vous, intervint Le Pelley. Souffrez que nous ayons fait de même à votre sujet. Il se trouve que M. Claret, avant d’être un patron de presse, est aussi un important opérateur de téléphonie mobile et M. d’Albon participe à son implantation aux Antilles.
— Comme le monde est petit !
— Nous avions jusqu’à présent refusé de parler à des journalistes au sujet du chlordécone, dit l’avocat, tant nous étions stigmatisés. Des évènements récents nous obligent à réviser notre position. Trop d’inexactitudes ont été répandues sur cette histoire. Nous entendons rétablir les faits par votre intermédiaire.
— Je ne suis pas ici pour être votre porte-parole ! Je mène une enquête et je m’applique à démêler les raisons de ces scandales. Et je cherche à découvrir qui est devenu assez fou pour assassiner ceux qui s’approchent de ce dossier !
— Diantre, que vous êtes susceptible ! s’exclama le patriarche en souriant. Je vous propose juste de m’écouter et vous reprendrez ce que souhaitez. Essayez d’oublier vos a priori.
— Je vous écoute.
— Nous n’avons rien à nous reprocher, commença d’Albon. Vos amis écologistes nous font porter un chapeau trop grand pour nous.
— Nous pourrons parler de mes amis une autre fois. Que voulez-vous dire avec votre chapeau trop grand ?
— D’abord que cette histoire de chlordécone relève de la fable montée de toutes pièces. Cet insecticide, commença d’Albon en levant les yeux au ciel, n’a heureusement pas les conséquences sanitaires que l’on veut bien dire. La mortalité par cancer des travailleurs de la banane reste identique à celle des habitants de Guadeloupe et de Martinique, et en général plus faible qu’en métropole pour les populations antillaises.
— Vous êtes sérieux en affirmant cela ? demandai-je.
— Tout à fait, et pour vous en persuader, je vous encourage à lire le dernier rapport de l’Inserm. Pas un journaliste ne l’a relayé – il est trop éloigné de la doxa. Je ne prétends pas qu’il n’y a aucune conséquence, mais elles sont sans aucune commune mesure avec la campagne haineuse que nous subissons.
Ses propos me déstabilisaient, tant le vieil homme semblait sûr de lui. Je n’avais jamais entendu parler de cette étude. La supposée innocuité de l’insecticide restait de toute évidence une bonne nouvelle pour lui.
— On trouve du chlordécone dans le sang de plus de 90 % des habitants de Guadeloupe et Martinique, insistai-je. C’est aussi une fable ?
— Des chercheurs ont démontré que les Français possèdent jusqu’à cent sept produits chimiques dans le corps. Vous voudriez que les Antillais n’en aient aucun ? Une autre enquête vient de révéler que les deux tiers des terres agricoles dans le monde sont contaminés par les pesticides. Ça n’a pas fait trois lignes dans la presse. Quand il s’agit du chlordécone aux Antilles, et avec des Békés, là vous en faites vos choux gras !
— Restons-en au taux de chlordécone dans le sang des Antillais, je vous prie !
— Écoutez, je ne suis pas médecin, renseignez-vous et vous verrez. Je vous répète qu’il n’y a pas de catastrophe sanitaire comme on cherche à le faire croire.
— Mon père souffrait d’un cancer de la prostate.
— J’en suis sincèrement désolé, mais pensez-vous sérieusement que tous les cancers aux Antilles sont provoqués par le chlordécone ?
— Non, bien sûr. Mais à Hopewell ? essayai-je, ne voulant rien lâcher.
— Les ouvriers américains travaillaient dans un nuage d’insecticide permanent. Ils en respiraient dix heures par jour dans des bâtiments fermés, sans aucune protection. Je peux vous en parler, je l’ai vu de mes propres yeux. Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé ici. Vous sautez sur votre siège en répétant comme un perroquet qu’il y a du chlordécone dans le sang des Antillais, mais encore une fois, effectuez votre travail de journaliste et cessez de reprendre ce que l’on vous raconte.
— Donc d’après vous, dis-je, il n’y a pas de scandale, pas de malades, et pas d’empoisonnement. Vous savez que vous êtes le seul à prétendre cela.
Il ne me regardait plus. Son attention était retournée au planchiste qui venait de se casser la figure. Je l’observai à mon tour, jusqu’à ce qu’il reparte dans sa ronde monotone.
— Non, je ne prétends rien, reprit‑il, je vous livre une vérité. Jeune homme, vous enquêtez sur une cabale, pas sur un empoisonnement généralisé. Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison.
— Vous citez Coluche, maintenant ?
— Arrêtez avec vos pitreries, je vous prie ! s’énerva‑t‑il. Savez-vous que les gens de couleur développent plus de cancers de la prostate que les Caucasiens ? Noirs et Blancs ne sont pas égaux et nous n’y sommes pour rien. C’est un fait ! me dit‑il, l’ombre d’un sourire au fond des yeux.
— Vous parliez d’une cabale. Que vouliez-vous dire ?
— Que ce sont les indépendantistes qui se cachent derrière tout ça ! Ils ont monté cette affaire en épingle.
— Et en quoi seraient‑ils responsables des empoisonnements au chlordécone ?
— Supposés empoisonnements, me reprit‑il en réprimant un rictus d’exaspération. Je vais vous expliquer. En 1848, quand la France a aboli l’esclavage, les planteurs ont été indemnisés pour la perte de leur main-d’œuvre. Nos nèg… nos ouvriers n’ont rien reçu, pas même un billet retour pour l’Afrique. Les partis noirs ont trouvé cela injuste et revendiquent depuis une réparation de la traite négrière. Depuis, chaque crise est le prétexte pour reparler de cette supposée injustice. C’est ainsi qu’ils ont monté de toutes pièces cette histoire d’empoisonnement pour réclamer un dédommagement financier, la condamnation des Békés et l’indépendance.
À force de parler, une perle de salive compacte s’était formée sur sa lèvre inférieure.
— Vous voulez dire que deux siècles de travail gratuit ne méritaient pas un petit quelque chose ? C’est cette exploitation injuste qui a assis la fortune de vos familles, lui rétorquai-je en m’essuyant la bouche, espérant qu’il en fasse de même. Que les descendants d’esclaves éprouvent une forme de rancune à votre égard vous étonne ? Cette demande d’indemnisation est peut-être la manifestation de leur dépit.
— Vous avez le don de ressasser ces vieilles histoires ! dit‑il sans avoir remarqué mon geste. Je n’ai jamais possédé d’esclaves. Nous ne pouvons pas être tenus responsables des agissements de nos ancêtres ! Regardez qui conduit le combat du chlordécone : des nationalistes racistes. C’est pour eux le moyen idéal pour mener leur guérilla anti-Békés. Et toute la presse suit à l’unisson.
— Comment en est‑on arrivé là, d’après vous ?
— Le point de départ de cette histoire est une étude hasardeuse d’un professeur de cancérologie métropolitain en mal de reconnaissance, un certain Granny. Sans aucune recherche scientifique, il a décidé un beau matin, après avoir passé quelques jours en Martinique, que le chlordécone représentait une « catastrophe sanitaire ». Il avait lié le taux de cancer de la prostate aux Antilles à l’utilisation du chlordécone. Il aurait pu tirer des conclusions identiques avec les acras ou les boudins ! En entendant cela, les indépendantistes se sont précipités pour faire monter la mayonnaise que vous connaissez.
— Je vérifierai vos propos, dis-je, de plus en plus déstabilisé.
— Peu me chaut ce que vous pensez, persifla d’Albon. Granny est depuis revenu sur ses approximations. Encore une fois, personne n’en a parlé. La machine médiatique était lancée au grand bonheur des nationalistes. Autre chose, continua‑t‑il. Savez-vous quelle quantité de chlordécone, sous ses différentes marques, a été produite dans le monde ?
— Je n’ai pas le chiffre en tête, avouai-je.
— En tout, depuis 1960, aux environs de deux mille tonnes. Nous en avons importé aux Antilles françaises moins de trois cents. Ce qui veut dire qu’il y en a eu, a minima, mille sept cents tonnes utilisées ailleurs sur la planète. Rien que l’Europe en a répandu mille quatre cents tonnes pour traiter ses cultures de pommes de terre. Avez-vous entendu parler d’un seul problème sanitaire lié au chlordécone en dehors des Antilles françaises ?
— Pas à ma connaissance…
— Cet insecticide ne deviendrait‑il toxique que quand ce sont des Békés qui l’épandent ? Allons, c’est bien la preuve que c’est une farce exploitée pour nous abattre. Pour certains, les Békés sont plus nocifs que le chlordécone, dit‑il.
Mes certitudes chancelaient tel un château de cartes. Le vieux d’Albon me servait‑il un plat préparé de longue date pour échapper à ses responsabilités ou était-ce la vérité ?
— Que pouvez-vous me dire de la société Farma ? En êtes-vous ou en avez-vous été actionnaire ?
— Nous abordons là un sujet qui n’a rien à voir avec la supposée intoxication au chlordécone. Je vais être franc avec vous, en touchant à ce volet, vous vous exposez dangereusement.
Sa jambe droite se mit à sautiller.
— Vous me menacez ?
— Nullement. Comme vous l’a déjà déclaré Marcel Le Pelley, nous sommes des hommes d’affaires et pas des gangsters. Nos intentions sont nobles !
— Que savez-vous de cette mystérieuse société Farma ?
— Rien ! Je vous laisse chercher par vous-même ici, en Guadeloupe, en vous recommandant encore une fois d’être extrêmement prudent.
— Pourquoi ne voulez-vous rien me dire ? insistai-je. Y étiez-vous associé avec Jean Diaz ?
Il se tut un instant et me regarda en plissant les yeux, puis me dit avec une colère retenue :
— Diaz n’est pas comme nous. C’est un maquignon. Ses parents étaient des métayers et sa réussite financière est récente. Méfiez-vous de cet homme.
Sa jambe droite fut prise de tremblements et battait la mesure de sa rage.
— Vous étiez associés ?
— Nous allons en rester là, monsieur Montroy, dit‑il en attrapant sa canne.
— Peut-être pourrai-je vous recontacter ?
— Je ne le souhaite pas. Vous ne m’êtes pas sympathique et je n’aime pas vos manières. Je pensais rencontrer un journaliste un peu plus ouvert d’esprit. Retenez qu’il n’y a pas d’affaire chlordécone. C’est un feu de paille. J’espère que vous aurez le courage de ne pas reprendre ce que toute la presse répète à l’envi.
— Je m’en tiendrai à la vérité ! Qu’elle vous plaise ou pas, fanfaronnai-je.
— Parfait, dit‑il en s’aidant de sa béquille pour se lever. Je vous donne le bonjour, monsieur Montroy.
Le vieux colon prétendait que le chlordécone ne présentait pas la nocivité que les médias lui attribuaient, tandis que les indépendantistes en avaient fait leur miel. Son silence agacé sur Farma et sur Jean Diaz était‑il une façon de m’encourager à creuser cette piste ? Je ne voyais pas comment recoller les morceaux avec Farma. Comment, depuis la Guadeloupe, pouvais-je comprendre ce qui s’était passé quarante ans plus tôt ? Chaque réponse levait de nouvelles questions.
Je marchais au milieu d’un lac gelé dont la glace se fendillait à chacun de mes pas, menaçant de m’engloutir. Je ramenais dans mes filets des poissons que je n’étais pas venu pêcher !
Après avoir récupéré mon téléphone, je regagnai à pied le port où mon frère m’attendait. J’avais hâte de vérifier ce que le vieux Béké m’avait raconté. Peut-être que d’Albon me manipulait. Il devait être simple de le prouver en consultant cette étude de l’Inserm.
Enfant, nous allions chaque été à la fête foraine qui s’installait à La Rochelle pour les vacances. À dix ans, blasé des manèges pour petits, j’avais voulu rentrer dans le labyrinthe de verre. Mes parents m’avaient mis en garde, me considérant trop jeune pour cette attraction que je percevais pourtant d’une grande facilité.
Comme prévu, je m’y étais perdu. Je déambulais tel un zombie somnambule, les mains tendues devant moi, ne cessant de me cogner, incapable de trouver la sortie. À travers les parois vitrées, j’observais dans un brouillard bleuté maman qui ne me regardait plus, distraite par les cris provenant du train fantôme. Je finis par m’asseoir par terre et attendre en pleurant que l’on vienne me chercher. C’est le caissier qui m’en avait tiré. Je m’étais précipité dans les bras de ma mère, et, honteux et furieux, avais enfoui mon visage dans son cou.
Je rejoignis Tom qui bricolait sur son bateau et nous repartîmes pour la Désirade aussitôt.