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Je trouvai sur Internet le rapport évoqué par d’Albon, censé dédouaner le chlordécone de la vague de cancers aux Antilles et par la même occasion ses importateurs. Sur le site de l’Irset, l’Institut de recherche santé environnement travail, une publication de plus de mille pages livrait les résultats d’une enquête réalisée en lien avec l’Inserm. Les scientifiques avaient cherché à identifier les dangers et risques sanitaires associés à l’exposition au chlordécone. Divers aspects étaient envisagés sur la fertilité masculine et féminine, le déroulement des grossesses, le développement de l’enfant, le cancer de la prostate… Autant de sujets hors de mon domaine de compétence qu’il me fallait soumettre à l’avis d’un spécialiste.

— Marc Montroy à l’appareil. Vous vous souvenez de moi ?

— DEA « Écosystèmes marins tropicaux », 2003, ou peut-être 2004. C’est ça ?

— 2004. Comment allez-vous, monsieur Le Gall ?

Il avait été mon professeur de chimie lors de mes études à l’université des Antilles. Un homme affable, passionné par son métier. Il se trimbalait toujours dans un short plus court que sa blouse, ne laissant dépasser que ses jambes velues. Des plaisantins racontaient qu’il était en slip, voire à poil, sous son éternel tablier blanc.

Je savais qu’il donnait des cours aux premières années de médecine au CHU de Pointe-à-Pitre. Je n’avais pas mis longtemps à retrouver son numéro de téléphone.

— Que puis-je faire pour toi ? me demanda‑t‑il.

— J’enquête sur les conséquences du chlordécone. Avez-vous entendu parler du dernier rapport de l’Inserm ?

— Bien sûr, l’épidémiologiste patron de cette étude est un ami. J’y ai personnellement participé en tant que chimiste. Que veux-tu savoir ?

— J’écris un article sur l’empoisonnement des populations antillaises. J’ai besoin d’éclaircissements sur les résultats de votre étude.

Le Gall retrouva son ton professoral pour m’expliquer qu’il avait été démontré à travers plus de sept cents études que la molécule du chlordécone était cancérogène et considérée comme un perturbateur endocrinien.

Concernant les cancers de la prostate, il me répéta ce que d’Albon m’avait déjà dit : les Antillais, qui appartenaient au groupe des afrodescendants, déclaraient pour des raisons d’ordre génétique plus de cancers de la prostate que les Blancs ou les Asiatiques. Il y avait ici plus de cancers de la prostate que n’importe où en France. On dénombrait à peu près cinq cents nouveaux cas chaque année dans chacune des îles, dont 5 % étaient peu ou prou provoqués par une exposition au chlordécone. Les chercheurs n’étaient pas parvenus à identifier individuellement ceux dont le cancer était imputable au chlordécone. Ce qui représentait plus ou moins une trentaine de malades. Parmi cette population, on enregistrait deux ou trois décès par an. Ces chiffres allaient en diminuant parce que le chlordécone accumulé dans les organismes disparaissait naturellement en quelques années. Les accidents de voiture, le diabète, l’hypertension ou l’obésité étaient infiniment plus meurtriers que le chlordécone.

Il souligna qu’on ne pouvait comparer les Antilles françaises qu’aux pays où l’origine ethnique était intégrée dans les statistiques médicales, ce qui était interdit en France. En Angleterre et aux États-Unis, où la particularité raciale était recueillie, le taux d’incidence du cancer de la prostate sur les populations noires était pratiquement le même qu’aux Antilles. De même, la Guyane française, où l’on ne cultivait pas de bananes et n’avait donc jamais utilisé de chlordécone, connaissait, elle aussi, une surmortalité par cancer de la prostate par rapport à l’Hexagone.

Le Gall me confirmait les propos de d’Albon, et ça m’agaçait.

Dans l’étude, continua mon ancien professeur, on parlait de surrisque, en fonction de la durée et de l’intensité de l’exposition. La molécule augmentait les probabilités de développer ce type de cancer. Pour bien me faire comprendre, il prit l’exemple du lien entre le tabac et le cancer du poumon. Les fumeurs multipliaient leurs chances de cancer, sans la garantie de mourir un jour d’un cancer du poumon.

Tout cela me rappela la citation de Paracelse que nous avait enseigné Le Gall : « Tout est poison, rien n’est poison, c’est la dose qui fait le poison. » Comme s’il m’avait entendu réfléchir, il me précisa que les ouvriers de Hopewell avaient plus d’un milligramme de Kepone par litre de sang. On n’en avait pas trouvé le dixième chez les travailleurs agricoles antillais.

Il me confirma qu’il n’y avait pas de conséquences dramatiques à ces pollutions, pas plus chez les ouvriers de la banane que chez les employés de bureau. L’incidence et la mortalité par cancer de la prostate demeuraient stables et leur étude tordait le cou à l’idée que le chlordécone était à l’origine d’une vague de cancers. Le produit était toxique, potentiellement dangereux, sans présenter pour autant de risques majeurs pour la population. Il faisait une exception pour les gens ayant consommé des légumes produits dans des jardins vivriers ou des élevages familiaux, à proximité de zones particulièrement contaminées comme les bananeraies. Ils étaient pareils à de gros fumeurs avec une forte probabilité de tomber malades.

Il modéra ses conclusions en précisant que le surrisque subsisterait tant qu’il y aurait du chlordécone dans les aliments et l’eau que nous buvions. Il prit un ton plus optimiste en disant que la science progressait et qu’au début de la crise, la communauté scientifique avait surréagi dans un souci de précaution. Beaucoup avaient exagéré en annonçant des durées de persistance dans les sols de plusieurs siècles. Des études récentes démontraient que le pesticide se détériorait au fil du temps.

Je lui demandai ce qu’il conseillait de faire pour limiter les intoxications au chlordécone. Il fallait, selon lui, en premier lieu protéger les populations en diminuant leur exposition, grâce à des mesures de sauvegarde et de contrôle des aliments et de l’eau. La principale source d’intoxication demeurait la consommation de produits issus de circuits non commerciaux.

Le Gall insista sur d’autres répercussions de ces pollutions que je n’avais pas perçues. Il estimait que cette crise avait distendu les relations entre les Antilles et l’État par une perte de confiance, accru le fractionnement de la société en groupes ethniques et fragilisé l’économie par les interdictions de la pêche et de mise en culture de vastes zones du territoire. Enfin, les campagnes de presse outrancières avaient développé chez les Antillais des troubles de l’anxiété aux conséquences désastreuses. Le nombre de décès ne pouvait pas être la seule jauge.

Ces explications ne contredisaient en rien les déclarations de d’Albon. Il en avait juste tiré les résultats les plus optimistes pour sa défense, en oubliant quelques détails pour le moins gênants. J’étais parti pour révéler le scandale du siècle et je me retrouvais face à une pollution aux répercussions exagérées par un emballement médiatique et, à en croire d’Albon, par une instrumentalisation politique.

Étrangement, j’en étais presque déçu. Je me voyais déjà dénonçant les conséquences du chlordécone comme Lowell Bergman l’avait fait avec l’industrie du tabac. Comment le célèbre journaliste américain aurait‑il réagi s’il avait découvert qu’en définitive, les cigarettes ne donnaient que mauvaise haleine ? Que mon enquête n’intéresse pas Hollywood, passe. Mais que je rentre à Paris après plusieurs semaines aux Antilles pour écrire « Ben, y a rien ! » me paraissait délicat. Redescendre de l’arbre restait plus difficile que d’y grimper.

Après tout, que les conséquences de cette affaire ne soient pas aussi meurtrières que prévu, était-ce important ? Si Lee Harvey Oswald avait raté son coup en tirant sur le président Kennedy, lui aurait‑on pardonné son geste ou aurait‑il fini de toute façon derrière les barreaux ? Comme disait maman avec indulgence devant mes cadeaux minables de la fête des mères : « C’est l’intention qui compte, mon chéri. »

Les protagonistes savaient‑ils à l’époque ce qu’ils faisaient ? Avaient‑ils importé du chlordécone en connaissance de cause, au risque d’empoisonner la population ? Je n’en étais plus sûr. Comment l’État avait‑il pu autoriser cela ? Je me perdais dans un dédale de réflexions en cherchant à graduer les responsabilités, les causes et les conséquences. Une telle histoire serait‑elle encore possible aujourd’hui avec un nouvel engrais, insecticide ou désherbant ? La cupidité des hommes, chère au Pr Ashland, me forçait à répondre par l’affirmative.

Depuis quelques années, les démocraties modernes souffraient d’un mal nouveau nommé « post-vérité », terme élégant pour désigner les infox ou fake news . Celles-ci biaisaient la perception populaire, aidées en cela par les réseaux sociaux. À coups de bobards grossiers, cette indifférence entre le vrai et le faux brouillait la relation entre médias, population et politiques. La farce de l’élection de Trump ou celle du vote du Brexit avaient marqué l’absence de discernement des citoyens. Les autonomistes antillais tentaient‑ils à leur tour de façon opportuniste de renverser le pouvoir Béké par des fake news sur le chlordécone ?

Restait la mort de Concordia, d’Ashland, de mon père et de la jeune stagiaire des douanes. Restait Farma et Diaz, que d’Albon, aussi rusé fût‑il, semblait craindre.