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Anna et moi avions pris la première navette du matin pour Saint-François. Son amie Véro lui avait prêté sa voiture, rouillée, équipée de barres de toit et de sangles, pleine de sable et de wax. À l’évidence Véro était aussi membre de la tribu des « bronzés mal coiffés ». Craignant d’être repéré, je me cachais derrière de larges lunettes de soleil et une casquette enfoncée sur les oreilles. Anna avait réduit mon pansement au strict minimum. Mon bras sans attelle me faisait encore un peu souffrir et je le soutenais par le poignet, de ma main valide.

Pendant le trajet, je racontai à Anna mes discussions avec d’Albon et Le Gall, mon ancien professeur de chimie. Pour elle, les Békés se comportaient comme des Afrikaners en éternisant une situation discriminatoire issue de l’époque coloniale. Ils avaient fait fortune en avilissant les ancêtres de la population martiniquaise et n’étaient pas décidés à partager leurs richesses, pas plus qu’à formuler la moindre repentance. Elle ne comprenait pas que cela soit encore possible en France, au XXIe siècle.

Anna me déposa chez Henri Malo à Petit-Bourg. Elle continua sa route vers Pointe-Noire pour récupérer Erwan et devait me reprendre à son retour.

Je trouvai le planteur en train de charger dans un pick-up ce qui restait de son bureau calciné. Pas rasé et débraillé, il montrait un visage contusionné, autant par son passage à tabac que par l’excès de rhum. En me voyant, il se traîna vers un robinet où il se lava les mains qu’il avait noires de cendre, puis il se les essuya sur son pantalon avant de me broyer les doigts. Son haleine empestait assez l’alcool pour éloigner tous les charançons de sa plantation.

— Comment va votre famille ? lui demandai-je.

— Ma fille est hospitalisée et ma femme déprime à Paris, dit‑il d’une voix pâteuse.

— Vous vouliez me voir ?

— Pour ton article, je peux t’aider. J’en ai assez de tout ça. J’espère par ton intermédiaire faire cesser ces violences.

Il me raconta sa brutale agression. Il marquait une grande lassitude face à tous ces évènements et m’avoua regretter une époque révolue, celle d’avant le chlordécone, avant la maladie de sa fille et avant toutes ces histoires.

Je sortis mon téléphone pour enregistrer notre conversation. Indifférent, il me laissa faire. Il s’assit en grimaçant sur la ridelle de son pick-up, tandis que je restais debout. Un chien créole en profita pour me renifler les chaussures et repartit vers la maison, déçu de n’avoir rien découvert de suspect.

Je souhaitais faire la lumière sur les années chlordécone et surtout en savoir plus sur Jean Diaz, comme d’Albon me l’avait conseillé à demi-mot.

Il me raconta, en cherchant la fesse qui le faisait le moins souffrir, qu’au début, la majorité des planteurs ne connaissaient pas la toxicité du Kepone, même si certains s’en méfiaient. Le Sibag, dirigé par Jean Diaz, le vendait en Guadeloupe et recommandait aux planteurs de ne pas y toucher et de laisser faire les ouvriers. Quand ils passèrent du Kepone au Curlone, tous les soupçons s’envolèrent ; le produit, venant de France, présentait à leurs yeux toutes les garanties sanitaires.

Fin 1992, les planteurs furent informés de l’interdiction prochaine du Curlone. Le Sibag leur conseilla d’en accumuler le plus possible, car ils allaient avoir le droit de finir les stocks. Ils en entreposèrent partout sur les propriétés, certains en avaient même enterré pour le cacher. Malo mit trois ans à épuiser ses réserves. Après, il s’approvisionna sous le manteau auprès d’une société détenue par Jean Diaz. Malo savait que c’était interdit et s’en foutait. De toute façon il n’y avait pas de contrôles et les bananiers ne pouvaient se passer de cet insecticide. Si on les questionnait, Diaz leur conseillait de répondre que c’était toujours des stocks d’avant 1993. Tout cela cadrait assez bien avec le caractère désobéissant des Guadeloupéens.

La banane aux Antilles était une histoire de gros sous. Les planteurs percevaient une subvention annuelle de quinze mille euros par hectare. C’était trente fois plus que la moyenne reçue par les agriculteurs français. Pour les petits, c’était vital face à la concurrence des pays d’Amérique centrale ou d’Afrique. Pour les grandes exploitations, c’était une véritable rente. L’Habitation Rochebonne de Diaz couvrait trois cent soixante hectares, l’État lui versait dans les cinq millions et demi d’euros par an.

Je ramenai la discussion sur Jean Diaz qui paraissait être au centre de tous ces trafics. Malo me confirma que son cancer de la peau l’avait transformé. Diaz était devenu paranoïaque. Par peur des journalistes ou des écolos, il avait fait installer à Rochebonne des barrières électroniques qui fermaient tous les chemins de la plantation par des détecteurs infrarouges. Je comprenais comment nous avions été repérés aussi rapidement lors de mon expédition nocturne.

— J’aurais dû te prévenir, m’avoua Malo. Tu sais, j’ai vraiment admiré ce mec, Blanc péyi comme moi, son ascension, ses relations, sa réussite. Il était un exemple pour nous tous.

— On m’a dit de m’en méfier. Qu’il pouvait se montrer dangereux.

— Oui, il a recruté un homme de main, un Haïtien ancien macoute redoutable et cruel.

— C’est lui qui t’a agressé ? Malval ? tentai-je.

— Ça se pourrait bien, ils étaient trois, mais je ne connais pas leurs noms. Par contre, tu as déjà entendu parler d’un certain Mandé ? me demanda‑t‑il.

— Mandé, répétai-je. Non, qui est-ce ?

— Eddy Mandé, un syndicaliste influent, une vraie teigne. Un mec aussi dangereux que vicieux. Facile à reconnaître, il est obèse et chauve comme un coco vert. Il y a plusieurs dizaines d’années, Diaz, qui était à la tête du Medef, l’aurait fait rentrer à la Sécurité sociale. Mandé qui militait au sein de groupuscules indépendantistes s’est vite encarté au STG et en est devenu un des cadres.

— Et alors ? demandai-je.

— Y a un truc entre ces deux-là que je n’arrive pas à comprendre. Un patron blanc avec un syndicaliste nationaliste, ça ne cadre pas. C’est là-dessus que tu dois enquêter. Autre chose : ma femme avait appris de la sœur de Mandé, avec qui elle était allée à l’école, que son frère avait échappé à la prison comme par miracle. Écoute un peu cette histoire.

Le Blanc péyi, le regard fripé par l’alcool, se racla la gorge et cracha. Il chercha par terre où était tombé son mollard et reprit :

— Eddy Mandé est né à Boissard, un des pires quartiers des Abymes. Son père s’était envolé bien avant sa naissance. Le jour de son treizième anniversaire, il abandonne le collège et vit de petits jobs et de divers trafics jusqu’à son départ pour Paris. Il voulait y tenter sa chance. Mais la vie de chômeur en banlieue et sa relégation au rang de simple immigré parmi tant d’autres lui font fuir le froid métropolitain pour retrouver le soleil des Antilles. Au début des années 1980, à son retour en Guadeloupe, Eddy Mandé a vingt-deux ans. Il est pauvre et svelte. Tu vas voir, plus pour longtemps…

» Comme beaucoup de jeunes de son âge, il prête l’oreille aux prêches indépendantistes qui prolifèrent. Il est persuadé que les responsables de sa condition miséreuse restent la France, le colonialisme et les Blancs. La seule solution pour en sortir demeure à ses yeux l’indépendance. Deux mouvements tenaient le haut de l’affiche, le GLA de Bruno Magnan et le MIG de notre ami Max Babeuf. Mandé s’est rapproché de ces deux groupuscules et participe à des manifestations, des coups de poing et des blocages d’entreprises détenues par des Blancs.

» Mandé se fait alors arrêter lors d’échauffourées avec les CRS pendant une grève dans une bananeraie.

» Et c’est là que ça devient étrange. Présenté en comparution immédiate pour rébellion et violences, il a la surprise d’obtenir un mulâtre indien, ancien bâtonnier, comme avocat désigné d’office. Son défenseur, réputé pour évoluer dans les sphères patronales, après lui avoir remis des fringues propres, lui aurait expliqué avant le procès ce qu’il devait répondre au juge : exprimer de profonds regrets, verser une larme sur son enfance défavorisée et promettre qu’il ne recommencerait jamais. Grâce à une plaidoirie brillante, Mandé n’écoperait que d’un mois de prison avec sursis.

— Et qui lui a payé cet avocat ? demandai-je.

— Diaz, à tous les coups. Mais je ne sais pas pourquoi.

— Qu’est-ce qui vous fait dire que Mandé est un gangster ? Vous avez entamé cette histoire en le présentant comme syndicaliste ?

— C’est vrai, mais le STG est organisé comme une petite entreprise. Côté pile, ils défendent soi-disant les intérêts des ouvriers par des grèves, des blocages et des déclarations tonitruantes dans la presse.

— Classique pour un syndicat guadeloupéen !

— Le ridicule de la chose, c’est que tous les cadres du STG sont des fonctionnaires, payés par l’État. Ça ne les empêche pas de s’en prendre à longueur de journée à une France coloniale et raciste. Tout ça, bien sûr, dans le confort de leur statut de la fonction publique.

— Et pour le côté face ?

— Il est moins glorieux et nettement plus lucratif. Le STG rançonne des entreprises en leur proposant une « assurance antigrève ». Je peux t’en parler, j’ai été confronté à ce racket. Les patrons qui refusent de payer voient leur société bloquée par d’interminables conflits.

— C’est tout ?

— Oh non ! Mandé tremperait dans différentes affaires de trafic de drogue et de proxénétisme. Son statut au STG lui garantit une quasi-immunité. Chaque fois que la police s’approche trop près de lui, le syndicat crie à la répression syndicale.

— Ça ressemble plutôt à une mafia !

— D’autant qu’il existerait une alliance entre le syndicat, des voyous et des politiques haut placés. Pour acheter la paix sociale, les politiques verseraient des subventions à des associations bidon tenues par des gangs qui travaillent main dans la main avec le syndicat. Pour boucler la boucle, Mandé reverserait aux politiques une partie des subventions reçues. Pour ne rien arranger, le STG possède des membres dans toutes les entreprises et administrations de l’île. Ils connaissent tout sur n’importe quoi ou n’importe qui.

— Pensez-vous que Diaz soit au courant de cet aspect criminel des activités de Mandé ?

— Bien sûr ! Rochebonne est alimenté en main-d’œuvre depuis Haïti. Le cousin de ma femme m’affirme qu’il y a des arrivées régulières de travailleurs. Des gens sans papiers, maintenus captifs par ses sbires. Diaz ne se livre pas à ce trafic seul, il a forcément un réseau, des complices. Mandé est soit son complice, soit son associé.

J’étais abasourdi par ces révélations. Je pensai à mon pauvre Sébastien et à la confiance aveugle qu’il plaçait dans son ami Jean Diaz. Quand il saurait ça ! La belle Guadeloupe avait décidément des dessous pas très propres.

Il me fallait maintenant confirmer l’hypothèse de d’Albon et connaître son point de vue sur les rapports interethniques aux Antilles. Sujet à prendre avec des pincettes. Je mis quelques secondes à formuler ma question. Malo profita de mon silence pour me proposer une bière. C’était un peu tôt pour moi, mais je n’eus pas le courage de l’en priver, aussi acceptai-je. Il m’invita à m’asseoir sur sa terrasse dans des fauteuils aux coussins tachés où dormait son chien, pendant qu’il allait au frigo en se tenant les reins.

— Fax, fous le camp, cria‑t‑il en revenant de la cuisine deux bières à la main.

— Certains prétendent que cette agitation sur le chlordécone est entretenue par des mouvements indépendantistes, anti-Békés. Qu’en pensez-vous ?

— Ce doit être vrai en Martinique. Il n’y a plus trop d’indépendantistes en Guadeloupe, à part des fonctionnaires et quelques antiquités comme Max Babeuf. Les jeunes préfèrent les trafics qui rapportent davantage.

— Pourquoi dites-vous qu’il n’y a plus d’indépendantistes en Guadeloupe ?

— Le terrible attentat de L’Orient et les arrestations qui s’en sont suivies ont mis un coup d’arrêt à tous ces mouvements.

— Jamais entendu parler de ça, m’étonnai-je.

— Fin 1984, des indépendantistes avaient fait sauter un restaurant dans Pointe-à-Pitre. Les auteurs avaient été arrêtés quelques jours plus tard sur une île voisine. Mon cousin Alain y avait trouvé la mort avec d’autres jeunes Blancs péyi. Son père, Will Valambre, s’était suicidé de chagrin. Demande à Max, il en sait plus que moi.

Je notai de questionner Max à ce sujet. Dans son cours d’histoire sur la plage de la Désirade, il avait sauté ce passage. Pourquoi m’avait‑il caché cet attentat ?

— Il semble que Max ne m’ait pas encore tout raconté, dis-je pour moi. Et en Martinique ?

— Là-bas, les Békés forment une caste qui contrôle la totalité de l’économie. Ils vivent regroupés dans un coin de l’île avec des règles inchangées depuis des siècles. Jamais un Béké n’épousera comme je l’ai fait une personne de couleur. Certains parlent d’apartheid tant cette situation est devenue intolérable pour la population.

Cela me fit penser aux propos d’Anna dans la voiture. Malo se tut un instant, puis reprit.

— C’est compliqué, tu sais, entre ceux qui ont oublié que ce pays a été fondé sur l’esclavage et ceux qui ne vivent que dans ce souvenir, on a du mal à se comprendre. Les Blancs martiniquais jouent avec le feu. On ne construit rien de durable dans cet affrontement racial. À ne rien vouloir lâcher, ils vont tout perdre. Leur « C’est pas nous, mais nos ancêtres » ne tiendra plus longtemps.

Cette vision presque mesurée, surtout de la part d’un paysan blanc, m’impressionna. Max faisait figure de dinosaure dans le paysage que me dépeignait Malo. En deux goulées bruyantes, il vida sa bière.

— Vous avez des relations avec des planteurs martiniquais ?

— Oui, bien sûr. Ils ont compris le risque que représente pour nous le chlordécone. Jean Diaz craint plus que les autres les conséquences de cette affaire.

— Et Bertrand d’Albon ?

— Il fait figure de chef de famille des Blancs antillais, une sorte de parrain. Lui et Diaz se détestent. Le Martiniquais souhaite que nous fassions profil bas tandis que Diaz exige de faire taire les curieux.

— Faire taire les curieux ? répétai-je en pensant à mon père. C’est la raison de votre agression ? demandai‑je.

— Oui. Je vais me chercher une autre petite bière, dit‑il en se levant, alors que je n’avais pas encore touché à la mienne. T’en veux une ?

On l’entendit avant de la voir. Anna au volant de sa voiture remontait la côte qui menait à la maison d’Henri Malo. Le chien aboya et grogna en tournant autour de la voiture. Un homme blond patientait sur le siège passager.

— Je vais devoir vous laisser, on m’attend, dis-je en m’excusant, abandonnant Malo à ses bières et à sa peine. J’étais pressé de rencontrer Erwan Floch.

— Fais tomber ces pourris, me lança‑t‑il en m’écrasant les phalanges.