Pour Will Valambre, le soleil s’était éteint un soir de décembre 1984. Le commissariat de Pointe-à-Pitre l’avait appelé dans la nuit. Une explosion venait de dévaster un restaurant et son existence. Alain, son fils unique, y avait été tué. Il allait avoir vingt-deux ans. Une éclipse définitive.
À l’hôpital, on lui avait montré un tronc démembré et noirci. Sa chemise avait fondu, incrustée dans sa chair. Un médecin lui avait expliqué que cette viande cramée était son garçon. Le reste, qu’il ne vit pas, tenait dans un sac plastique.
Will se retrouvait seul avec sa femme détruite par le chagrin. Il ne pouvait plus fermer les yeux sans que cette bûche carbonisée apparaisse. Il s’abrutissait à l’alcool pour de trop courtes périodes de sommeil. La colère ne le quittait pas, se transformant en une haine glacée. Un besoin bestial de vengeance lui retournait les tripes. Will trouvait un sens à la loi du talion.
Après l’enterrement d’Alain, un ami de son fils lui avait appris que le poseur de la bombe, un certain Max Babeuf, était en fuite à l’étranger. Avant de filer, il avait caché sa famille dans les Grands Fonds.
Sa femme restait cloîtrée dans la chambre de leur fils. Elle ne s’était pas levée depuis les funérailles. Will s’assit à côté d’elle, sur le lit d’Alain.
— Qu’est-ce que tu as fait ? Tu sens l’essence, lui dit‑elle en essuyant ses yeux bouffis.
Il lui raconta. Il n’était ni fier ni honteux. Il avait fait ce qu’un homme devait faire.
Il avait plu, juste assez pour rendre la campagne grasse. L’imposante 604 se gara à bonne distance de la vieille case. Will Valambre avait éteint les phares et était resté sans bouger à observer les environs. Un chien aboyait au loin. À cette heure, le quartier des Grands Fonds était plongé dans le calme. Trop tôt pour les travailleurs, trop tard pour les ivrognes. Le chant des insectes assourdissait l’espace. Né en Guadeloupe, il n’entendait plus ce chahut nocturne. L’obscurité avait toujours eu pour lui cette sonorité.
La veille, Will était passé par là en reconnaissance. Il n’avait pas ralenti pour ne pas se faire remarquer. Une voiture de Blanc n’était pas courante dans ce coin de l’île. Le petit peuple de Guadeloupe habitait ici, dans les faubourgs des Abymes ou du Gosier. Les terrains escarpés ne valaient pas bien cher. Cette région de la Grande-Terre possédait la morphologie d’un morceau de papier froissé. Que des mornes boisés et des vallées obscures. Les routes étroites y formaient un labyrinthe.
Une mobylette pétaradante était passée à sa hauteur. Il s’était tassé dans son siège en cuir et avait regardé le boug en poncho et bottes en caoutchouc. Le vélomoteur n’avait pas de feu arrière pour échapper aux soucougnans1. Le faible halo de son phare disparut au premier virage. Will attendit.
Il avait condamné l’éclairage de l’habitacle de la voiture pour que la lumière ne trahisse pas sa présence à l’ouverture de sa portière. Il avait patienté encore et avait fini par sortir pour récupérer un jerrican métallique dans son coffre. Il avait marché sur le bas-côté jusqu’au portillon en grillage qui clôturait le terrain de la vieille baraque.
Il avait poussé le petit portail qui ne fermait que par un bout de fil de fer. La campagne était calme. On devinait les lueurs blêmes du jour nouveau, encourageant quelques coqs matinaux. Il avait fait le tour de la maison en bois. Pas de chien. Du linge gouttait sur une corde. Il avait senti l’humidité de l’herbe à travers ses mocassins. Deux fenêtres aux volets tirés et une porte en pin fermaient la case. Un petit sapin de Noël avait été dressé sur la courte véranda.
Il avait aspergé d’essence d’abord les ouvertures puis le pourtour de la baraque. Il avait mouillé les murs en planches de ce qui restait. Il avait fait un pas en arrière, allumé son Zippo et l’avait lancé. Il ne s’était rien passé. Il avait cru que le briquet s’était éteint en tombant. Puis une petite flamme bleue était apparue avant que la maisonnée s’embrase dans un souffle ardent. Il avait attendu quelques secondes, comme hypnotisé par le brasier naissant. En entendant les cris provenant de l’intérieur, il avait tourné les talons pour courir à sa voiture. Il y avait jeté le bidon et avait démarré sans allumer ses phares pour se fondre dans l’aube commençante. Dans son rétroviseur, l’incendie éclairait la campagne.
Indifférent au jour blafard des petits matins gris, Valambre avait regagné sa plantation de Capesterre-Belle-Eau.
Will se leva, laissant sa femme affronter seule son chagrin. Pleurer ne ferait pas revenir leur enfant. Rien ne le ferait revenir. Pas plus que la vengeance n’avait apaisé son supplice. Il referma la porte de la chambre et se dirigea vers son bureau.
Il sortit de l’armoire le fusil de chasse de son fils, celui qu’il lui avait offert pour ses dix-huit ans. Il le débarrassa de sa housse, le chargea et s’assit au bord de son fauteuil. Will posa la crosse sur le sol et sentit le métal froid du canon sur ses dents. Puis dans une grimace, il ferma les yeux.