Le gardien de l’hôtel m’indiqua que le patron se trouvait dans son bureau. Sébastien, vautré dans son fauteuil, était encore pendu au téléphone. En me voyant, il s’excusa auprès de son interlocuteur, raccrocha et se redressa. Je lui fis part des doutes sérieux qui m’animaient sur son ami Diaz.
— Tu débloques complètement, Marc. C’est juste impossible. Je connais Diaz depuis des années et il ne peut y avoir de connexion entre lui et Mandé. Ils s’opposent depuis si longtemps !
— Peut-être, lui fis-je, mais j’ai un témoin qui affirme le contraire.
— N’importe nawak ! ricana‑t‑il. Tu te rends compte ? C’est ton indépendantiste qui t’a mis ça dans la tête ?
— Sébastien, fais-moi confiance. Tu as vu sur Facebook ce bateau plein de migrants se jeter sur une plage ?
— Oui ! Et alors ?
— Eh bien, j’ai rencontré le skipper du catamaran.
— Et il t’a dit quoi ?
— Ça, que Mandé et Diaz bossent ensemble et qu’ils sont liés à ce trafic !
Je ne voulais pas impliquer Malo et ne lui fis pas part de l’histoire qu’il m’avait racontée. Le témoignage d’Erwan pour le moment me suffisait. J’étais fatigué que Sébastien doute de tout ce que je pouvais lui dire. Il me fallait être catégorique.
— Pour résumer, continuai-je, le mec qui a trimbalé les Haïtiens a été recruté par Mandé. Une fois en Haïti, l’organisateur local du trafic, un Haïtien dénommé Lafleur, a évoqué Diaz. Le skipper a également découvert par hasard tout un stock de Curlone dans un hangar, propriété du même Lafleur. Cerise sur le gâteau, j’avais ramassé dans le conteneur de Rochebonne une facture de 2018 de la société de Lafleur adressée à Rochebonne, pour deux tonnes de produits phytosanitaires. Certainement du chlordécone.
Je sortis de mon sac à dos le document fripé et le lui mis sous les yeux.
— Et t’es sûr de ton gars ? m’objecta Sébastien.
— Oui. Il m’a dit ça tout seul. Il n’a pas pu l’inventer, il ne connaît pas ces gens. Et puis, j’ai discuté avec un planteur, il pense qu’il y a quelque chose de louche entre Diaz et Mandé.
— Pour Mandé, ça ne m’étonne pas plus que ça, ce mec est une ordure. Mais pour Diaz, ça me paraît fou, m’avoua‑t‑il.
Sébastien peinait à accepter l’évidence. Pour lui, un patron blanc, du niveau de Diaz, ne pouvait pas se compromettre dans ce genre d’affaires. C’était tout bonnement inconcevable.
Sébastien était hagard, perdu dans ses pensées. La complicité d’esprit qu’il avait entretenue avec Jean Diaz se dissipait comme un nuage de fumée. Le doute, ce poison à la loyauté, révoquait l’attachement qu’il avait pu avoir pour cet homme, devenu une sorte de mentor. Bien que tenté par le déni, il observait impuissant l’effondrement d’un bout de son univers.
Alors que j’aurais dû être fier de ces avancées, je me sentais coupable. J’étais le Harcourt de Shakespeare. Le messager des mauvaises nouvelles. Pour une fois, j’étais celui de nous deux qui avait raison. J’en étais désolé pour lui.
— Eh bien… ! fit‑il avec un regard de cocker.
Mon téléphone vibra, Erwan s’afficha sur l’écran.
Il venait de raccrocher avec son contact brésilien. À sa voix, je compris qu’il me lisait des notes rédigées pendant sa conversation avec Miguel Barroso.
Le Brésilien et ancien militaire avait joint l’un des membres de la Polícia Civil de São Paulo. Le flic avait consulté les registres de la Câmara do Comércio. Farma avait bien eu son siège dans la plus grande ville d’Amérique du Sud. La société n’existait plus. Les ex‑associés n’étaient que des fiduciaires de droit panaméen avec comme adresse des boîtes postales à Panama City. Mais ça, je le savais déjà.
Farma avait été vendue à une compagnie brésilienne du nom d’Agrokimicos détenue par trois actionnaires : la société « Z » de Guadeloupe, la SA GBA de Martinique et un certain Kyle Allison, de nationalité américaine, domicilié à Miami. Agrokimicos existait toujours et possédait un compte actif au Banco do Brasil.
En lettres capitales, je notai « AGROKIMICOS » dans mon carnet et le montrai à Sébastien d’un œil interrogateur. D’une moue, il me fit comprendre qu’il ne connaissait pas.
Sébastien, qui s’était décidé à joindre Diaz, me regardait écrire en vitesse sans rien saisir de ma conversation.
Erwan me dit que c’était tout ce qu’il savait. Le flic brésilien avait promis d’approfondir cette histoire, dès qu’il en aurait le temps. Après avoir raccroché, je gardai un moment le silence de façon à mettre un peu d’ordre dans ces nouvelles informations et voir comment elles s’emboîtaient avec ce que je connaissais déjà.
D’Albon, à la tête du groupe GBA, m’avait menti, au moins par omission. S’il n’était plus actionnaire de Farma, il détenait des participations dans cette société brésilienne, propriétaire de la licence américaine du chlordécone.
— Je peux prendre ton ordinateur deux minutes ? demandai-je à Sébastien.
Sans rien dire, il ouvrit son portable, tapa son mot de passe et le tourna vers moi. Sous ses yeux attentifs, je cherchai sur Internet qui dirigeait cette société « Z » en Guadeloupe. En griffonnant plusieurs orthographes possibles, je compris d’un seul coup, ZAID, c’était DIAZ à l’envers. Facile ! Google me confirma que la holding était présidée par Jean Diaz et regroupait une ribambelle de compagnies, dont la SCEA Rochebonne de Capesterre-Belle-Eau.
— Tu connais une société ZAID ? demandai-je à Sébastien.
— Oui, c’est la holding de Diaz. Pourquoi ?
— Donne-moi encore deux minutes et je t’explique tout.
Je tapai ensuite dans le moteur de recherche le nom du troisième associé, Kyle Allison. Les résultats remplissaient plusieurs pages. Un seul était domicilié à Miami, mais décédé en 2015. Je découvris sa bio sur LinkedIn. Kyle Allison avait été cadre chez DuPont de Nemours, la multinationale qui détenait Allied Chemical, elle-même propriétaire de l’usine de Hopewell. L’onglet « Images » montrait un homme grassouillet et moustachu qui posait en costume devant le stand d’un salon professionnel, avec le badge rouge et blanc de DuPont autour du cou.
Mon interlocuteur de l’aéroport, monsieur X, m’avait bien expliqué que produire du chlordécone demandait des compétences que nos bananiers antillais n’avaient pas. En mettant quelqu’un de chez eux à la tête d’Agrokimicos, la multinationale américaine continuait à toucher des royalties sur le chlordécone en contournant l’interdiction fédérale de 1975.
Il me restait à découvrir comment tout cela s’articulait. D’Albon m’avait précisé que sur les deux mille tonnes fabriquées, moins de 15 % avaient été utilisés aux Antilles françaises. Où la différence avait‑elle été épandue ?
Je courais depuis le début de mon enquête après des fantômes. Le chlordécone ne représentait pas le poison mortel annoncé et Farma n’existait plus. En revanche, les propriétaires antillais d’Agrokimicos étaient bien réels. Avec ces informations, je venais d’effacer plusieurs lignes de mon Tetris. Il me restait encore quelques trous à boucher.
Je rendis son ordinateur à Sébastien et lui résumai la situation. Je souris en le voyant se laisser glisser sous son bureau au fur et à mesure de mes révélations.
Patricia passa la tête par la porte, nous demandant si nous voulions dîner avec elle. Après le dessert, je déclinai l’offre de Sébastien d’aller fumer un cigare sur sa véranda. J’avais le cerveau en ébullition et besoin de faire le point, seul dans ma chambre.
Avant de me coucher, j’appelai Anna. Quelque chose n’allait pas. Je le sentis tout de suite.
— Marco, nous nous sommes perdus il y a quelques années à cause de tes allers-retours avec la métropole. Maintenant, tu passes ton temps entre la Désirade et la Guadeloupe. Tu ne m’as même pas dit que tu y retournais ! me dit‑elle d’une voix déçue.
Absorbé par l’accélération des évènements, j’en avais oublié de la prévenir. Elle était restée sur la plage à discuter avec Erwan et s’était inquiétée de mon absence en arrivant à la maison.
— Je dois en finir avec cette affaire. Laisse-moi encore quelques jours. Fais-moi confiance, je te jure qu’après, je demanderai un passeport désiradien.
Je devais conserver mon élan et décidai de reporter cette discussion à plus tard.
Anna venait de jeter un petit caillou dans un lagon transparent où j’apercevais chaque détail de notre liaison. Cet avertissement en avait ridé la surface, troublant ma vision de notre futur. Ne risquais-je pas de la perdre une seconde fois en courant après des ombres ?