Mandé se rendit à Vieux-Bourg à l’adresse fournie par un employé de la préfecture, délégué du STG. Il s’était fait accompagner par Greg, un bodybuildé qui exerçait la profession de videur dans un de ses bars à putes. Greg préférait « agent de sécurité », ça faisait plus classe. Il aimait bien bosser pour Mandé, surtout pour les avantages sexuels qu’il en retirait.
Le syndicaliste avait bien compris que Diaz changeait. Il ne se consacrait qu’à réduire au silence ceux qui enquêtaient sur le chlordécone. S’il continuait, il allait tout foutre en l’air. Diaz avait pourtant gagné assez d’argent pour profiter d’une retraite confortable jusqu’à ce que le crabe remporte la partie. Au lieu de cela, il se comportait comme un enfant gâté, cassant les jouets dont il ne voulait plus.
Il était grand temps pour Mandé de voler de ses propres ailes. Il avait bien deviné qu’il n’obtiendrait plus rien du Dalmatien. De toute façon, il était évident depuis leur dernière rencontre que le Blanc péyi avait décidé de se séparer de lui. Avant que cela arrive, il devait se débrouiller pour prendre sa place. Affaiblis, Diaz et surtout son macoute haïtien restaient néanmoins dangereux.
Ils arrêtèrent leur grosse berline noire devant une petite maison inachevée, dans la rue principale du bourg. La masure n’était pas peinte et des fers à béton sortaient de toutes parts. Les portes et fenêtres étaient ouvertes à la recherche d’un improbable courant d’air. Ils descendirent de voiture, l’agent de sécurité en tête. Mandé se déplaçait comme un pingouin dans une sorte de pyjama ridicule, cousu à ses mensurations monstrueuses.
Mandé cria « Tototo ! », la façon de s’annoncer aux Antilles devant une maison. José, le frêle professeur de l’école Li é Ekri, apparut torse nu, les cheveux décolorés sur le dessus du crâne.
— Bonjour, messieurs, je peux vous aider ? demanda José.
— Bonjour, répondit Mandé en s’épongeant le visage avec un mouchoir déjà trempé de sueur. Il se trouve que ma femme a accroché une voiture sur le parking de Leclerc et est partie sans laisser ses coordonnées. Je recherche le propriétaire pour lui proposer de faire un constat ou de l’indemniser.
— C’est bien aimable de votre part !
— Elle a relevé le numéro. Votre adresse nous a été donnée par la police, dit le gros en souriant.
— Il doit y avoir une erreur, je n’ai pas de voiture. Je n’ai même pas le permis. C’est quoi la voiture qui a été abîmée ?
— Une 206 blanche.
— C’est un modèle courant. Comme vous pouvez le constater, il n’y en a pas de garée devant chez moi.
— C’est embêtant. On va chercher dans le village, si quelqu’un peut nous aider. Excusez du dérangement.
José les regarda partir en remontant à pied la rue Labuthie, en direction du port. Quand il les jugea assez loin, il rentra chez lui pour attraper son téléphone. S’il avait attendu un peu plus, il les aurait vus faire demi-tour.
— Max ? J’ai deux gars qui sortent de chez moi. Ils cherchent la vieille 206 de mon grand-père que je laisse dans ton jardin. T’as eu un accident avec ?
— Non. À quoi ils ressemblent ?
— Un obèse et une armoire à glace. Le gros, on dirait Mandé, le syndicaliste, en encore plus gras. Je leur ai raconté que je ne possédais pas de voiture. Du coup, ils sont partis interroger les gens du bourg. Quelqu’un va bien finir par leur apprendre qu’il y a une 206 garée chez toi.
— Et pourquoi cherchent‑ils cette voiture ?
— Une histoire d’accrochage sur un parking, mais ça pue l’embrouille.
— On va les recevoir ! répondit Max en raccrochant.
Quand José reposa son téléphone, il sentit une présence. Le videur se trouvait juste derrière lui, il pouvait flairer son after-shave. Comment avaient‑ils fait pour rentrer sans qu’il s’en aperçoive ?
— Alors, à qui elle est cette bagnole ?
Sans prévenir, une puissante gifle cueillit José. Il tomba à la renverse et écrasa de son dos sa table basse. Le souffle coupé, étourdi par le choc sur la tempe, il peinait à se redresser. Il reçut un coup de pied dans les côtes qui acheva de l’empêcher de respirer. Le balaise le saisit par les cheveux pour le relever. Il se retrouva face à Mandé qui faisait non de la tête, comme s’il n’arrivait pas à croire ce qu’il voyait.
— Les négros, vous êtes tous aussi cons, lui dit le gros. Ce n’est pas bien de faire le cachottier. Je te repose ma question : à qui est cette putain de bagnole ?
— Vous me faites mal, grinça José tandis que l’autre le tenait debout par sa crinière décolorée. Je sais rien de cette voiture, je vous jure.
Adepte d’arts martiaux, le videur lui assena un puissant coup de genou dans les côtes. Quelque chose se cassa dans sa poitrine et une violente douleur lui irradia tout le haut du corps. Il n’arrivait ni à expirer ni à inspirer. Il grimaçait et pleurait. Il réussit à reprendre son souffle par de toutes petites respirations, comme un chiot.
— On va pas y passer l’après-midi, fit le syndicaliste, comme lassé de cet interrogatoire. Avec qui tu parlais au téléphone ? Où habite-t‑il ?
Souffrant le martyre, José était incapable de dire quoi que ce soit. Il faisait des bulles roses avec son nez. Une quinte de toux provoqua en lui une douleur insupportable, lui transperçant la cage thoracique. Il avait l’impression que ses poumons se remplissaient de son sang. Il se noyait dans son salon. Terrorisé à l’idée de mourir comme ça, il tendit faiblement la main en direction de chez Max.
— Donne-moi juste son nom et on s’en va, s’agaça l’obèse.
— À mon grand-père. Il est décédé…
— Et qui s’en servait ? demanda le gros tandis que l’autre lui remit un coup de genou.
— Mmmaa… Max, chuinta José.
Le garde du corps le lâcha. Il s’effondra au sol comme un pantin à qui l’on aurait coupé les fils. Avant de partir, le videur lui infligea un dernier coup de pied, comme s’il écrasait une araignée, à l’endroit exact où il avait déjà frappé.
Mandé se souvint. Il connaissait depuis près de quarante ans Max Babeuf et savait parfaitement où il habitait. Les réunions du groupe indépendantiste MIG s’y tenaient chaque semaine dans les années 1980. Il aurait pu être mort depuis des années, tant il n’avait plus entendu parler de lui. Il se demanda ce que venait faire le vieux Max dans cette histoire de voiture brûlée. Ils prirent la berline pour parcourir la centaine de mètres qui les séparaient du domicile de Max. Ils se garèrent en bas du morne qu’ils gravirent à pied.
Max les attendait devant sa porte, tandis que Rudy, un fusil à ses pieds, se tenait derrière le poulailler, invisible depuis l’entrée.
— Qu’est-ce que vous venez foutre chez moi ? grogna Max.
— On peut discuter cinq minutes ? Ça me fait plaisir de te revoir, tu sais ? Depuis le temps ! sourit Mandé en s’essuyant le front, essoufflé par la courte montée.
— Je n’ai rien à faire avec toi. Partez de chez moi !
— Écoute-moi !
— Dis à ton porte-flingue de rester dehors, ordonna Max en retournant chez lui.
Le gros fit signe à l’autre de reculer et de l’attendre à la voiture. Il rentra à son tour chez Max qui s’était assis à la table de la salle à manger, face à la porte, les mains sur les genoux. La toile cirée était toujours couverte de miettes. L’obèse s’affala sur une chaise qui faillit se rompre sous la charge.
— Qu’est-ce que tu me veux ? demanda Max.
— Tu le sais, ton ami avec les cheveux jaunes vient de t’appeler. On cherche une 206 blanche qui a été brûlée à Capesterre.
— Je n’ai rien à te dire. Tu n’es qu’une grosse merde. Tu as transformé notre syndicat en un gang de voyous. Tu m’écœures.
— Nous avons fait avancer la cause nationaliste comme personne. Avec les grèves générales de 2009, nous n’en sommes pas passés loin. Et nous aurions bien eu besoin de ton soutien, tu sais. Le problème dans ce pays, c’est qu’il faut toujours qu’on se batte entre nous. Ce n’est qu’ensemble que l’on gagnera contre les forces coloniales. Tu es seul maintenant. Que sont devenus tes idéaux d’indépendance nationale ? Tu ne crois pas que nous aurions intérêt à nous unir ?
Mandé se souvenait de l’époque où Max régnait sur la Guadeloupe, estimé et craint par les préfets, les flics et les patrons. Le petit peuple le regardait comme un héros. Il n’avait plus en face de lui qu’un vieillard, enfermé dans ses rêves d’un autre temps.
Si les choses s’étaient passées différemment, ils auraient pu parvenir à leur idéal et transformer la Guadeloupe en un État souverain. Mais l’histoire n’en avait pas décidé ainsi. Mandé reconnaissait que Diaz et lui avaient œuvré pour que ces beaux projets ne voient jamais le jour.
Un plan tordu germa dans l’esprit du syndicaliste. Une idée qui, bien menée, devait lui permettre de faire d’une pierre deux coups, de régler ses problèmes de succession. De prendre les rênes et se débarrasser du Dalmatien. Il essuya la sueur qui envahissait son visage glabre.
— Pourquoi tu cherches cette 206 ? demanda Max.
— On a un souci avec Jean Diaz. Ce mec fait ce qu’il veut depuis trop longtemps. Nous le soupçonnons d’employer de la main-d’œuvre étrangère dans sa plantation de Capesterre. Des ouvriers nous ont dit qu’une voiture y avait brûlé. On voudrait savoir à qui elle appartenait et pourquoi Diaz l’a fait cramer. Par respect pour nos ancêtres déportés d’Afrique, nous ne tolérons pas le trafic d’êtres humains.
— Je ne suis pas au courant de cette histoire. Je suis maintenant retiré de tout ça, mentit Max.
— Tu ne vas quand même pas protéger un Blanc ?
— Je ne le connais pas, ce Diaz.
Mandé garda le silence quelques secondes pour bien imprimer les révélations qu’il s’apprêtait à livrer. Conscient de faire le grand saut, sans retour possible. Il s’essuya le front avec sa manche avant de se lancer.
— Comment t’expliquer… Disons qu’il y a quarante ans Diaz a été pour beaucoup dans tes problèmes. Le plastic de merde qui a pété à la gueule de tes amis, c’était lui.
— Quoi ? rugit Max.
— C’est la vérité. Ce mec est une ordure !
— Comment as-tu appris ça ?
— Euh… c’est un bruit qui court.
— Ah non ! Tu as trop parlé. Qui t’a dit ça ? menaça Max.
Le vieil indépendantiste sortit le revolver qu’il gardait sur ses genoux et le braqua sur Mandé. Il resta un moment silencieux ; les souvenirs venaient se bousculer dans le désordre. Avec l’âge, il lui arrivait de mélanger les choses et les gens. Il revoyait Mandé, jeune militant, efflanqué et sans le sou. C’était déjà une vermine.
Max cria : « Rudy, vas-y ! » Aussitôt, un coup de feu retentit. Rudy apparut quelques secondes après, un fusil de chasse à la main.
— Ka an ka fè évè yé ? (Qu’est-ce que j’en fais ?) demanda Rudy.
— Mets le corps dans le garage et emballe-le dans une bâche. Regarde si le bruit n’a rameuté personne et va ensuite prendre des nouvelles de José. Tu reviens tout de suite.
— Attends, Max. On ne s’est pas compris, couina le syndicaliste.
— Ta gueule ! On recommence depuis le début. Comment sais-tu que Diaz nous a piégés avec son C-4 merdique ?
Mandé ne pouvait pas en dire plus sans révéler son implication dans le guet-apens tendu par Diaz. Son esprit tournait à vide, incapable de produire le moindre mensonge. Il ne savait plus quoi dire, surtout avec un pistolet pointé dans sa direction. Il n’avait pas prévu que ce vieux fou lui pose des questions. Il garda un moment le silence, regardant le plafond comme si la réponse y était inscrite.
— Max, je te répète ce qu’on m’a dit. Je ne peux rien te dire de plus, bafouilla‑t‑il.
Rudy revint en courant.
— Kriyé doctè la, José pa ka respiré anko, ni pakèt san an bouch ay ! (Faut appeler un docteur, José ne respire plus. Il a la bouche pleine de sang !)
— Qu’est-ce que tu lui as fait ? cria Max, furieux.
— Moi, rien. C’est pas moi…
— Rudy, ordonna Max, attache ce porc et mets-le avec son copain. Pour le moment, la priorité c’est José. On s’occupera de lui plus tard. Et qu’il ne s’échappe pas !
Max partit en trottinant vers la maison de son ami, tout en composant le 15 du Samu. Il avait à peine raccroché que son téléphone vibra à nouveau.