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Il n’y avait plus un seul nuage dans le ciel. L’alizé avait disparu, laissant la place à une chaleur suffocante. La rumeur d’un prochain cyclone courait la Guadeloupe et occupait les conversations. Les premiers avertissements furent lancés à la radio et à la télévision. Habituée à ces phénomènes météo et lassée des fausses alertes, la population réagissait avec nonchalance, attendant d’en savoir plus. Les ouragans ne se montraient‑ils pas capricieux dans leur trajectoire ? Les Guadeloupéens, fidèles au « Si Dié vé  », patientaient.

Les Antillais, confrontés à une destinée toujours plus tragique, avaient inventé dans la langue créole le « Si Dié vé  ». Cette expression condensait toute la résignation d’un peuple éreinté par son histoire. Dans la grammaire créole, le futur se conjuguait avec le gimmick « Si Dié vé  ». Un rendez-vous, un souhait, une promesse se terminaient par ces trois mots. Ils résumaient à eux seuls tout le fatalisme des Antillais face à un sort toujours plus fort que la volonté des hommes. Pourquoi s’en faire puisque de toute façon, c’est Dieu qui tranche ?

Des vagues plus grosses que d’habitude se brisaient sur la barrière de corail de l’îlet du Gosier. J’arrivai enfin à joindre Max.

— Max, je dois te parler de Diaz et Mandé, lui dis-je.

— Pas maintenant !

— Qu’est-ce qui se passe ? Tu es encore fâché ?

— Non, c’est le bordel ici. José, le jeune prof de français que tu avais rencontré, vient de se faire agresser.

— Merde ! C’est grave ?

— Je te rappelle, me promit‑il avant de raccrocher.

— J’arrive ! dis-je dans le vide.

La rue principale de Vieux-Bourg était fermée par des voitures de police. Je me garai et la remontai à pied. Je vis au loin l’inspecteur Aoudiani en discussion avec Max. Parvenu à leur hauteur, je remarquai la mine déconfite de Max qui n’augurait rien de bon. La chaleur était étouffante. Tout le monde suait à grosses gouttes.

— Messieurs, dis-je. Comment va José ?

— Ah ben vous voilà, monsieur Montroy ! Vous êtes enfin sorti de votre cachette, s’exclama le flic.

— Il est hospitalisé, en réanimation. Il a un poumon percé, me répondit Max. Il s’est fait massacrer.

— Vous savez qui a fait ça ? demandai-je.

— Non ! s’empressa de répondre Max. Certainement des voyous.

— J’ai besoin de vous entendre, me pressa le flic.

— Laissez-moi m’entretenir deux minutes avec monsieur, dis-je en désignant Max de la main, après je suis à vous.

— Je vous attends, mais ne refaites pas le malin.

Je m’éloignai, indiquant à Max que je ne voulais pas avoir Aoudiani dans les pattes.

— Tu me disais que Mandé et Diaz étaient impliqués ? commença Max.

— Il semble bien. Anna a retrouvé Erwan Floch, le mec dont je t’ai parlé. Celui qui a convoyé les Haïtiens. Il nous a tout raconté. Malo m’a affirmé la même chose hier.

— Je vais demander confirmation à Mandé, dit sombrement Max.

— Tu sais où il est ? J’aimerais bien le rencontrer moi aussi !

— Ne te mêle pas de ça. Je te dirai.

La colère le submergeait. Depuis la mort de Célio, c’était la première fois que je le voyais ainsi. Il retourna d’un pas déterminé en direction de sa maison en ronchonnant. Aoudiani attendit le départ de Max pour me rejoindre, une cigarette aux lèvres.

— Je devrais vous embarquer à la PJ, mais avec le cyclone qui arrive, la préfecture nous a consignés. Vous avez des choses à me raconter ?

Il semblait avoir oublié notre partie de cache-cache.

Je ne voulais pas lui faire part de mes dernières découvertes et espérais de lui des explications. Pour le faire parler, je l’interrogeai sur l’étrange ressemblance entre le type que l’on voyait sortir de la voiture de mon père sur la vidéo des douanes et le chef de nos agresseurs à Rochebonne. Ressemblance que l’on remarquait aussi avec le boug qui avait tenté de foutre le feu à Sébastien après l’avoir aspergé d’essence. Il me regarda mais ne me dit rien, sans que je sache s’il connaissait déjà Malval ou si c’était nouveau pour lui.

— Vous vous rappelez Jean-Claude Cuvelier ? me demanda Aoudiani.

— Oui, le douanier qui a disparu après le meurtre de mon père.

— On l’a retrouvé, me dit‑il.

— Mort ?

— Non. On avait lancé un avis de recherche à son sujet. Il se planquait en Guyane. Il a été interpellé par nos collègues de l’aéroport de Cayenne en essayant de monter dans un avion pour Paris sous une fausse identité. On l’a ramené en Guadeloupe hier soir.

—Qu’est-ce qu’il raconte ?

— Je ne peux pas tout vous dire. Ce qui est sûr, c’est qu’il est terrorisé. Il se croit menacé par l’assassin de votre père, un certain Joseph Malval. Ça vous dit quelque chose ?

— Jamais entendu ce nom, mentis-je.

— Cuvelier est bavard et compte sur nous pour sa protection. Sans rentrer dans les détails, il était payé par un bananier pour fermer les yeux sur des entrées de chlordécone en provenance d’Haïti.

— Et il a révélé l’identité de son commanditaire ?

— Je ne peux pas encore en parler. Nous ne sommes qu’au début de l’enquête. Nous aurons des gens à convoquer, mais après le cyclone.

Son téléphone sonna, interrompant notre discussion. Je l’entendis dire : « Oui – C’est sûr ? – Demain ? – D’accord, on va faire le nécessaire. » Après avoir raccroché, il me regarda de ses yeux méditerranéens.

— C’était la préfecture, me confia‑t‑il en sortant un paquet de cigarettes. Le cyclone sera pour nous, il n’y a plus de doute. On a ordre de tout mettre en stand-by. On se reverra après Gaëlle.

Aoudiani ne détenait pour le moment qu’un morceau du puzzle. Le douanier, en balançant Malval, confirmait mes théories. Le nom du commanditaire que le flic refusait de me donner était à coup sûr Diaz.

Depuis La Belle Créole, j’essayai de joindre Max durant toute la soirée, sans succès. Je voulais savoir ce que Mandé lui avait dit. De son côté, Sébastien s’efforçait de contacter Jean Diaz, sans y parvenir.

À la télévision locale, Gaëlle occupa la totalité du journal. Les premières dégradations du temps devaient se faire sentir le lendemain en fin de matinée. Cette annonce n’arrangea pas l’humeur de Sébastien. L’arrivée d’un cyclone ne représentait jamais une bonne nouvelle pour un propriétaire d’hôtel.

Installé dans un large fauteuil, il coupa la coiffe d’un cigare avec des ciseaux ronds, puis l’alluma à l’aide d’une longue allumette. Nous partagions une sorte de veillée d’armes dont l’épilogue aurait lieu le lendemain. La venue inéluctable d’un ouragan provoquait en moi un mélange de peur et de fatalisme. À part attendre et l’affronter, nous ne pouvions rien faire. Nous préférions à l’invocation des dieux un rhum vieux de Marie-Galante, complété pour Sébastien d’un cigare de La Havane.

Mon téléphone vibra ; c’était Erwan. Je mis le haut-parleur pour que Sébastien entende notre conversation.

— Miguel m’a rappelé, me dit‑il. Son copain, le policier brésilien, a du nouveau sur l’usine Agrokimicos.

— Je t’écoute, lui répondis-je en regardant Sébastien.

— La fabrique Agrokimicos produisait la formule base de l’insecticide dans un entrepôt installé dans la banlieue de São Paulo, dans le quartier de l’aéroport Congonhas. Le flic brésilien s’y est rendu. Le bâtiment de briques rouges est devenu un magasin d’aliments pour le bétail. Il y a rencontré un ancien ouvrier qui lui a confirmé qu’ils envoyaient toute la poudre blanche en Europe, dans des usines en Allemagne et en France.

— En Allemagne ?

— Senhor Diaz, qu’ils avaient surnommé « le Vérolé », s’occupait de l’usine baptisée « Spieâ und Sohn », installée à Leipzig. Ils y fabriquaient un clone du Curlone sous la marque « Kevelane » pour être vendu en Pologne, en ex-RDA et en Ukraine.

— Pour la culture des pommes de terre ?

— Oui. La société française, établie à Port-la-Nouvelle, portait le nom d’Apicolle et expédiait toute sa production aux Antilles. Voilà, c’est tout ce qu’il m’a dit.

En soufflant un épais nuage de fumée, Sébastien faisait non de la tête pour exprimer sa consternation.

J’appelai ensuite mon frère. Je réussis à le joindre alors qu’il allait se coucher. Pour mettre son bateau en sécurité, il avait prévu de venir tôt le lendemain matin à la Marina de Pointe-à-Pitre.

Allongé dans mon lit, je m’endormis au téléphone avec Anna. Elle me raconta avoir vu à plusieurs reprises ma sœur Lucia passer à scooter, accrochée à un mec louche portant dreadlocks et chaînes en or. Ils avaient ralenti devant chez elle, comme s’ils cherchaient quelque chose ou quelqu’un. Cela m’inquiéta sans que je sache pourquoi. Elle ne me reparla pas de mes absences répétées.

Anna redoutait que le cyclone ne démolisse ses constructions sur la plage. Aidée d’Erwan, elle avait commencé à mettre à l’abri son matériel et devait finir le lendemain, avant l’arrivée de Gaëlle. Il lui resterait à s’occuper de sa maison. Je m’en voulus de ne pas être avec elle pour traverser cette épreuve.