Depuis les hauteurs de La Belle Créole, j’observais que chaque haut-fond était maintenant balayé par une houle de plus en plus forte. Au milieu de la baie de Pointe-à-Pitre, le sec du Mouchoir-Carré, pourtant à plus de sept mètres de profondeur, se couvrait de monstrueuses déferlantes. Les vagues, avant d’exploser, se coiffaient d’embruns emportés par le vent, identiques à de fins cheveux.
De gros rouleaux s’écrasaient sur la plage. La mer était devenue sale à force de brasser le fond. L’océan était vide de bateaux.
Je me dépêchai de décharger la camionnette et distribuai mes achats aux employés.
Je courus ensuite à la recherche de Sébastien. L’hôtel s’était transformé en ruche. Tous s’évertuaient à renforcer, ranger, clouer, attacher avant de partir s’occuper de leurs propres maisons. Sébastien était en train de tendre du ruban adhésif sur la large baie vitrée du restaurant qui donnait sur la plage. Ce bricolage devait éviter que des morceaux de verre ne volent partout et ne blessent quelqu’un. Il était irrité et dégoulinait de sueur, cédant à son tour à la panique qui s’était emparée de l’île.
Tout en l’aidant, je lui fis part de mon dernier entretien avec Max. Il souffla, comme s’il n’avait pas assez de soucis comme ça.
— Je te l’avais dit, ce mec est taré. En allant à la Marina mettre mon bateau à l’abri, on va s’arrêter chez Diaz. On va tirer ça au clair. Faut qu’on y aille, si la mer continue de grossir, on ne pourra plus descendre le ber.
Il demanda à une serveuse qui empilait des chaises de finir de poser le scotch et attrapa son tee-shirt jeté par terre.
J’appelai Aoudiani. J’espérai qu’il puisse empêcher Max de se mettre plus dans la merde qu’il n’y était déjà.
— Désolé, nous ne pouvons rien faire pour le moment. Nous forçons les traînards à rentrer chez eux et accompagnons les vieux et les handicapés dans des abris ouverts au public. Ordre de la préfecture.
— On va aller chez Diaz, si vous pouviez venir…
— Je vais voir ce que je peux faire. La bonne nouvelle, c’est que le cyclone a un peu baissé d’intensité et devrait passer plus au sud.
J’essayai aussi de joindre Anna. Elle ne répondit pas et je lui laissai un message. Les lignes étaient saturées.
Nous descendîmes à la plage en courant, en direction du bateau suspendu au ber. La mer était montée et les vagues fouettaient le gros Zodiac. Après avoir embarqué, Sébastien actionna le treuil électrique. À mi-hauteur, une lame plus forte que les autres nous arrosa et frappa la coque qui se balança dangereusement. Une fois dans l’eau, Sébastien mit les moteurs en route pendant que je larguais les amarres. Nous nous échappâmes à l’approche d’un nouveau train de houle.
L’habituel paysage paradisiaque s’était transformé en une scène de chaos. Le ciel de plomb, les déferlantes et l’océan café au lait rendaient le panorama sinistre. Sur l’horizon, une barre de goudron marquait l’arrivée d’un grain. « Pas déjà ! » me dis-je.
Par la mer, la Marina se trouvait à moins de dix minutes de l’hôtel. Depuis Christophe Colomb, la baie de Pointe-à-Pitre constituait un trou à cyclones. Les bateaux avaient pris l’habitude de s’y réfugier en cas de mauvais temps, protégés par de nombreux îlets de mangroves.
Pour rentrer dans la rade, il fallait passer par un étroit goulet entre la côte et l’îlet à Cochons, prolongé par une courte barrière de corail. De grosses vagues déferlaient de part et d’autre. L’îlet Boissard, où habitait Diaz, se trouvait en face de l’entrée du port de plaisance.
Sébastien dut ralentir le bateau quand un violent grain nous gifla, accompagné des premières rafales. On ne voyait plus l’étrave ; nous avancions au pas, le visage cinglé par la pluie.