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Max était fou de rage. Les révélations de Mandé agissaient comme un rat en train de lui bouffer les boyaux.

En compagnie de Rudy, Max demanda à un pêcheur occupé à sortir sa barcasse de l’eau de leur faire traverser les deux cents mètres qui les séparaient de l’îlet Boissard. Ils se firent déposer sur le ponton de Diaz. Le boug repartit sans attendre sous une pluie battante.

Les habitants avaient fui après avoir barricadé leurs maisons. L’étroite bande de terre risquait d’être envahie par les vagues et la marée cyclonique.

Tous les bateaux d’ordinaire amarrés devant les riches villas étaient partis se mettre à l’abri. Seul le yacht de seize mètres de Diaz demeurait à quai. Max remarqua que les moteurs étaient en route – les pots d’échappement crachaient à espaces réguliers fumée et eau. Ils ne virent pas qu’on les observait depuis l’intérieur de la cabine, à travers des vitres teintées.

Max sortit un pistolet et Rudy son vieux fusil de chasse qu’il portait à l’épaule à l’aide d’une lanière de cuir. Quiconque les aurait croisés aurait compris leurs intentions. Ils contournèrent prudemment la pompeuse maison.

L’autre côté de la villa était exposé au large et le vent chargé d’embruns s’y engouffrait. La houle frappait le rivage et la mer montait sur le gazon qui séparait la petite plage des constructions. La marée menaçait le court de tennis, clôturé de hauts grillages où s’accrochaient des déchets apportés par les bourrasques. Les portes et les fenêtres de la bâtisse étaient consolidées par des plaques anticycloniques, fixées aux maçonneries. La villa déserte donnait une sinistre impression d’abandon.

Les grains se succédaient. Leur intensité augmentait, déversant des murs de pluie qui fouettaient les visages et transformaient la pelouse en marécage. Des rafales affolaient les hauts cocotiers. Leurs vêtements trempés collaient à la peau.

En retournant vers le quai, le long d’une haie dense de palmiers multipliants, un boug surgi de nulle part assena un violent coup de coutelas à Rudy. La lame tapa la crosse du fusil, arrachant un épais copeau de bois, puis glissa vers la cuisse. Bien que freiné, le fer pénétra la chair. Chancelant, Rudy mit un genou à terre en cherchant à se saisir de son arme qui lui avait échappé. Malval, qu’il reconnut tout de suite, leva sa machette, prêt à le frapper à la tête. Il resta ainsi menaçant tandis que Diaz jaillissait à son tour des arbustes, un revolver à bout de bras, tenant Max en joue.

— Posez ça, intima le Dalmatien.

Les deux visiteurs s’exécutèrent. Le sang épais de Rudy, dilué par l’averse, s’écoulait sur les dalles de l’allée. Malval, sa machette à la main, ramassa le pistolet et le fusil.

— On va au bateau, passez devant.

Max dut aider Rudy à enjamber le bastingage. Une fois dans le cockpit, le boug attacha Rudy à un taquet à l’extérieur et il dut s’accroupir. Sa blessure teintait de rose le pont du bateau délavé par la pluie. Max, le canon d’un revolver enfoncé dans les reins, précéda ses agresseurs dans la cabine. La décoration y était tape-à-l’œil : moquette, écran plat, canapés et tableaux sur les cloisons. On confondait le feulement des moteurs et celui de la climatisation. Diaz s’assit dans un fauteuil, laissant Max debout et dégoulinant.

— Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? demanda Diaz. C’est pas un temps à mettre un vieux nègre dehors !

— Régler mes comptes ! répondit Max.

— Quels comptes ? Tu as tout foiré dans ta vie, mon pauvre.

— Mandé m’a tout avoué.

— De quoi tu me parles, espèce de fou ? Qu’est‑il allé te raconter ?

— Tu sais très bien !

— Des trucs qui remontent à plus de quarante ans, je suppose ? dit Diaz en souriant.

Il s’amusa de l’évocation d’une époque où chacun restait à sa place. Lui, dans l’ombre, manipulant les hommes et les évènements.

— J’ignore pourquoi Mandé a ressorti ces vieilles histoires, mais avoue que c’était le bon temps ! D’ailleurs, il est passé où le gros ?

— En lieu sûr. Il a encore des choses à raconter aux flics, mentit Max.

— Tu peux le garder. Je n’en ai rien à foutre. Tu m’as loupé à L’Orient, et tu viens de l’apprendre ? C’est ça ? Tu as, ce jour-là, tué beaucoup d’innocents et aussi mis un coup d’arrêt à ton aventure meurtrière. C’est le problème avec les nègres, vous n’avez jamais rien eu dans le crâne !

— D’autres que moi savent qui tu es et ce que tu as fait. C’est fini pour toi !

— D’autres ? Comment peux-tu encore frimer ? Tu es seul aujourd’hui, à part ton vieux garde du corps qui est en train de dégueulasser mon bateau. Toi et ta clique, vous avez perdu la partie depuis longtemps et tu voudrais jouer les prolongations ? Révolutionnaire de mes couilles ! Tu sais au moins pourquoi je n’y suis pas allé ce soir-là, à L’Orient ?

— Ce chien de Mandé t’avait prévenu.

— Oui, c’est vrai. Je commençais à percevoir que ce petit jeu d’espions touchait à sa fin, reconnut Diaz. Le monde changeait et les candidats à l’indépendance se réduisaient à vue d’œil. L’arrivée de la gauche en France avait donné naissance à de nouveaux espoirs que votre hypothétique autonomie était bien incapable de proposer. L’arme ultime pour apaiser les populations dissidentes résidait dans le projet de revenu minimum d’insertion. Toucher un salaire pour rester à la maison valait bien plus que toutes les promesses d’émancipation. J’avais compris que votre bande de tocards révolutionnaires allait vite se reconvertir en RMIstes. Et je ne me suis pas trompé. Je ne voulais pas garder de témoins de cette période. Votre attentat arrivait à point nommé. Il était temps de mettre fin à tout ça et vous m’y avez aidé.

— Tu n’es qu’une merde, cracha Max. On sait aussi pour les Haïtiens, ton stock de Curlone à Rochebonne, tes affaires en Haïti…

Dehors le vent forcissait et sifflait dans les tangons. Poussé par les rafales, le lourd yacht prenait une légère gîte tandis qu’une pluie furieuse martelait la cabine, obligeant à élever la voix.

Diaz se crispa un instant, fronça les sourcils et fixa Max. La colère faisait ressortir les cicatrices de son visage. « C’était donc lui ! Comment ce vieux singe avait‑il pu manigancer tout ça ? »

— Tu crois tout savoir, hein ? aboya Diaz. Alors, je vais te raconter une autre histoire que tu ne connais pas. Le problème, c’est que tu risques de m’en vouloir encore un peu plus, dit‑il un sourire mauvais aux lèvres. Après ça, je t’emmènerai faire une promenade en mer. Tu sais nager ?