Max mourut en prison, trois jours avant notre départ pour Paris.
Le décès dans une geôle française d’une des dernières figures du nationalisme réveilla syndicats et autonomistes. Comme déjà cent fois par le passé, des défilés furent organisés aux cris de « France, État assassin », accompagnés des traditionnels heurts avec la police. L’économie fut une fois de plus bloquée par des grèves dans les administrations, les stations-service et chez EDF. Des barricades se dressèrent partout en Guadeloupe, plongeant l’île dans un chaos insurrectionnel. Des bandes armées en profitèrent pour se livrer à des pillages de magasins et à la mise à sac de Pointe-à-Pitre.
Coutumière de ces accès de fièvre, la Guadeloupe se déchirait sans autre but que d’exprimer ses frustrations schizophréniques. Les descendants d’esclaves, habités par l’envie légitime de disposer enfin d’eux-mêmes, ne parvenaient pas à se détacher du joug français sans en perdre les juteux avantages. Et de façon paradoxale, ils ne supportaient pas de ne plus être aimés par la France. Paris, comme une maîtresse indifférente, semblait se satisfaire d’une situation faite d’habitudes et de principes éculés. La culpabilité coloniale et le dogme d’une République une et indivisible s’estompaient. Souvent, les vieux couples se déchiraient par des jeux pervers d’attirance et de répulsion. Jusqu’à ce que l’un des deux, fatigué de cette guérilla, abandonne et s’en aille sans se retourner.
Retardés par les embouteillages dus aux barrages, Anna et moi faillîmes rater notre vol et dûmes courir dans une aérogare déserte, gardée par des gendarmes mobiles.
Après le décollage, nous regardâmes en bas la fumée noire qui s’élevait de la barricade du carrefour de Perrin, haut lieu de la révolte. Comme sur une maquette, une longue file de voitures bloquée par les manifestants s’étendait à perte de vue. À côté de l’attroupement, le vaste chantier du nouvel hôpital était déserté. Les malades devraient attendre encore un peu.
Anna paraissait heureuse de s’éloigner un temps de l’atmosphère pesante de la Guadeloupe. J’avais hâte de retrouver mes parents et j’espérais qu’un séjour sur l’île de Ré, déserte en cette saison, nous aiderait à reprendre une vie normale. Avant cela, j’avais rendez-vous à Paris avec Ricart, dans les bureaux de L’Écologue .
Je m’étais entretenu au téléphone avec lui le jour de la parution du dernier de mes trois articles sur le chlordécone. Le service juridique, par crainte de procès, avait expurgé mes textes de certains passages. « Pas de couilles, ces cons ! » avait‑il décrété. Ainsi, des noms avaient disparu au profit de simples initiales, surtout chez les protagonistes martiniquais. Cela n’avait pas empêché un certain retentissement national à mon enquête et quelques reprises, autant dans la presse écrite qu’audiovisuelle. Mon feuilleton provoqua aussi quelques remous dans les îles. France-Antilles en publia de larges extraits et Facebook s’enflamma.
Alors que je traduisais mon reportage à l’intention d’Edith Sandston, l’avocate de Hopewell, Anna me tendit Libération . Un article d’une demi-page abordait les intoxications au glyphosate en France. Il racontait que pour dénoncer les pollutions induites par le désherbant de Monsanto, des écologistes rassemblés sous le nom des « Pisseurs de glyphosate » procédaient à l’analyse de leurs urines. Les résultats attestaient que près de 100 % du groupe était contaminé par le phytocide, suggérant qu’il en était de même pour toute la population française. Ils avaient en quatre ans déposé 2 960 plaintes contre Monsanto, réclamant l’interdiction de l’herbicide. L’enquête du journaliste de Libé révélait que ces tests étaient en fait bidonnés. Les Pisseurs confiaient leurs urines à un même laboratoire allemand, propriété d’une virulente activiste anti-Monsanto du nom d’Anna Muller. Des analyses identiques avaient été menées par des laboratoires indépendants français sur des agriculteurs en contact avec du glyphosate. Les conclusions contredisaient les chiffres avancés par les Pisseurs. L’article s’étonnait que la presse se fasse l’écho des résultats allemands et passe sous silence ceux réalisés en France. Il soupçonnait en conclusion une vaste opération de manipulation de l’opinion.
Une grande lassitude m’envahit et ne me quitta pas jusqu’à Orly. Je reportai mes traductions à plus tard en songeant que rien ne changerait jamais. Le monde meilleur rêvé par les poètes n’était pas pour demain.
Anna s’était endormie, enroulée dans une couverture. La cabine était plongée dans l’obscurité, chahutée par de molles turbulences. Lancé dans la nuit à huit cents kilomètres à l’heure au-dessus de l’Atlantique, je revis tous les disparus de ces dernières semaines. Ma présence avait provoqué ce tragique déchaînement de violence. J’avais tué de mes mains un homme. J’étais partagé entre la fierté d’avoir mené cette enquête à son terme et la souffrance de ses conséquences.
Célio, Max et Erwan resteront dans mon souvenir, chacun pour sa propre humanité. Je pleurais un père que je n’avais pas assez connu, un mentor utopiste et un ami courageux. Je savais qu’ils ne disparaîtraient jamais de ma mémoire. J’espérais juste que tous ces morts trouvent enfin la paix.
Ce métier de journaliste était bien le mien. Même si j’avais encore mille choses à apprendre, je réalisais qu’enquêter, rencontrer, rapporter, décortiquer toutes les nuances qui séparent le vrai du faux allait remplir mon existence. Un soir à la Désirade, j’avais expliqué cette passion nouvelle à Anna et les répercussions que cela allait avoir pour nous deux. Après un court moment de réflexion, elle m’avait dit dans un sourire : « Si c’est ta voie, alors fonce. »