XIV

 

— Je t’ai posé une question, laissa tomber le rabbin d’un ton las.

Elie détailla ses traits. Visage carré. Barbe broussailleuse, d’un roux tirant sur le noir. Nez épaté. Yeux vert-brun, ronds, sans cesse sur le qui-vive…

Rabbi Alberto eut un geste du menton :

— Tu me regardes comme si tu ne m’avais jamais vu. Alors que je dois te parler de choses graves… Tu sais que l’œuvre de l’Eternel est insaisissable ?

Elie continua de scruter le rabbin. Mains grasses. Doigts boudinés. Ongles sales. Deux bagues. Veste aux manches trop longues, si usée qu’elle brillait. Calotte de soie noire.

Il le dessinerait pour la pile, les yeux baissés, les traits relâchés. Un rabbin qui avait perdu courage.

C’était vrai. Elie lui échappait. Avec lui, Rabbi Alberto perdait ses moyens. Lorsqu’un autre enfant de la communauté désobéissait, il le grondait, le garçon rentrait dans le rang et Rabbi Alberto tirait une petite vanité de l’avoir ainsi remis en place. Tandis qu’avec Elie… Le garçon lui faisait perdre ses moyens. D’une certaine manière, il l’humiliait.

Rabbi Alberto s’efforça de parler avec calme :

— Chaque fois que nous avons violé notre Loi, le malheur s’est abattu sur nous !

Elie resta silencieux.

— Alors ? Que s’est-il passé ?

— Il y a eu des morts par milliers, fit Elie d’un ton impassible.

A nouveau, Rabbi Alberto soupira :

— Tu daignes me parler… Peux-tu me donner quelques exemples ?

Elie répondit d’une traite. Le veau d’or. Les filles de Moab. Au temps des Juges, la prosternation devant les Baalim et les Astaroth. Salomon qui servit Astarté, la déesse des Sidoniens, et Moloch, idole des Ammonites. Et Dieu qui décida de la division du royaume…

— C’est bien, c’est bien… La mémoire ne remplace pas le respect, mais c’est déjà ça… Et maintenant, peux-tu me dire pourquoi nous devons rester unis ?

— Nous sommes le peuple élu, fit Elie d’une voix blanche. Nous sommes à part.

— A part de qui ?

— A part de tous les autres.

— Il y a encore autre chose.

Elie resta coi.

— Je vais t’aider, reprit le rabbin. Nous sommes le peuple de…? De…? Je le répète à chaque leçon…

— De la Parole et du Livre.

— De la Parole ! tonna soudain le rabbin. Exactement ! Shéma Israël adonaï eloheïnou adonaï ehad. “Ecoute, mon peuple ! L’Eternel notre Dieu, l’Eternel est Un.” Notre lien à Dieu, c’est la Parole ! Pas le dessin ! Pas les images ! Pas les sens ! Le Texte !

Elie réprima un sourire. Il aurait aimé demander au rabbin : “Vous savez quel est le premier mot du Coran, monsieur le rabbin ? C’est Iqra. Ça veut dire : Lis…” Il se serait étranglé de rage, Rabbi Alberto…

— Dessins, peintures, sculptures... Des œuvres de païens ! hurla le rabbin.

Maintenant, il avait retrouvé toute sa vigueur :

— Elles ne peuvent qu’attirer la colère divine ! Traduis après moi : â ven.

— Néant, fit Elie.

— Oui ! Gillulim.

— Immondices.

— Oui ! Hevel.

 Vanité.

— Kezavim.

 Mensonge.

— To-evâh.

— Abomination.

— Oui ! Oui ! Et oui ! Et tu le sais, n’est-ce pas, que ces mots signifient tous la même chose ? Tu le sais ?

Elie hocha la tête.

— Alors dis-le, ce mot ! Idole ! Immodestie ! Néant ! Immondices ! Vanité ! Mensonge ! Voilà ce qu’ils signifient !

Il y eut un silence. Rabbi Alberto ne savait plus quoi dire. Cet enfant trahissait les siens alors qu’ils étaient à terre.

— Je peux partir ? demanda Elie.

— Vas-y ! murmura le rabbin.

Il était épuisé.

Mais comment en rester là ? Alors, au moment où Elie franchit le seuil, il lança sans conviction :

— Reviens demain.