Les Mûriers

Gisèle habite au 39, avenue des Mûriers, dans l’Annexe, le quartier des intellectuels torontois. Fait-elle partie de ce milieu? En tout cas, elle est institutrice à temps partiel dans une école alternative où elle enseigne le français à de petits anglophones.

Les aime-t-elle, ces enfants? Parfois, oui. Enfin, elle aime assez les élèves de la quatrième, neuf filles qui veulent bien apprendre quelque chose, même si cette chose, à dix heures et demie du matin, est le français. Comme elles ne lui donnent aucun fil à retordre, Gisèle les quitte après quarante minutes de cours, le cœur léger, satisfaite de son travail. On pourrait même dire qu’elle est heureuse. Puis ce bon souvenir se perd.

C’est qu’elle doit maintenant affronter la troisième, une classe remplie de filles et de garçons intelligents, espiègles, pétulants, qui ont découvert que leur prof de français n’a pas les reins solides. Alors ils la taquinent. Marc, dans la troisième rangée, avance tout à coup un pied, hop! elle trébuche. Elle est trop jeune pour tomber, elle se rattrape facilement, mais sa confiance est ébranlée, elle commence à se méfier de tout le monde, elle n’ose plus se servir du tableau puisque, pour y écrire, il faudrait qu’elle tourne le dos à la classe. Elle se donne des airs sévères qui ne lui vont pas, elle bégaie.

Quand le cours est terminé, Gisèle est en sueur et en détresse, elle se sent sale, elle sait que ses blonds cheveux sont en désordre puisqu’elle a, dans sa nervosité, constamment repoussé des mèches qui lui paraissaient désobéissantes, elle a les jambes qui flageolent, le cœur gros, elle n’est pas heureuse, elle a du mal à oublier ce qui vient de se passer. Et tous les jours, c’est la même chose.

L’autre nuit, en rêve, elle a pour ainsi dire «écervelé» les douze affreux de la troisième. Il y avait de la matière grise collée aux quatre murs de la salle, aux tableaux noirs, il y en avait sur les pupitres. Il y avait du sang partout, par terre, sur les murs... Elle aurait voulu cacher les cadavres, nettoyer la pièce avant que la directrice ne s’aperçoive de ce «classocide». Mais déjà elle entendait les talons de Mme Grimaud marteler les marches de l’escalier.

Gisèle est douce, elle n’a jamais fait de mal à personne. Si au moins elle pouvait commencer sa journée par la troisième et la terminer par la quatrième, elle retournerait à la maison d’un pas plus allègre. Toutefois, la directrice a vu cette proposition d’un mauvais œil. Pour y adhérer, il faudrait changer les horaires de tout le monde, alors, vous comprenez, ce n’est pas possible...

Heureusement qu’il y a les mûriers. En rentrant chez elle, au printemps, Gisèle commence à les observer. Ce ne sont pas des mûriers blancs, aux feuilles appréciées par les vers à soie, non, ce sont des mûriers noirs, aux fleurs presque invisibles qui deviendront par la suite des fruits juteux et sucrés. Comment se fait-il que la ville ait planté ces arbres fruitiers dans quelques-unes de ses rues? Quel jardinier d’origine méditerranéenne a bien pu le suggérer? Gisèle n’en sait évidemment rien, mais la présence des mûriers noirs l’enchante.

Fin juillet, les petits fruits sont mûrs. Les oiseaux et les écureuils en mangent, Gisèle aussi. La plupart des citadins passent sans que l’idée d’y goûter les effleure. Il en tombe par terre, les gens marchent dessus, le jus colore le trottoir d’un rouge sang. Parfois Gisèle a un peu honte d’être là, sur la pointe des pieds, à cueillir ces petits fruits, à les manger à l’instant même, sans les avoir lavés, d’exhiber ainsi un plaisir enfantin.

Un jour, un jeune homme s’arrête, pose des questions, goûte à ce fruit dont il ignorait l’existence dans la ville. La saveur légèrement acidulée lui plaît, Gisèle aussi. Demain, à la même heure, ils se retrouveront pour en manger encore. C’est l’été, il fait beau, Gisèle a un amoureux.

Antoine est étudiant en philosophie. Il fait du latin, du grec, c’est un érudit épris de littérature, de mythologie et de Gisèle. Il lui parle de la Gisèle de Proust, des «jeunes filles en fleurs». Puis tout à coup il se rappelle une histoire d’amour de l’antiquité, celle de Pyrame et Thisbé, deux jeunes gens qui vivaient dans des maisons avoisinantes, à Babylone, mais ne pouvaient se rencontrer qu’en secret parce que leurs parents s’opposaient à leur amour. «Tu vois, dit-il, Shakespeare n’a rien inventé!»

Par une fente dans le mur séparant les deux demeures, Pyrame et Thisbé prirent rendez-vous près d’une fontaine où poussait un mûrier. Plus impatiente que son amoureux, la jeune fille y arriva la première, mais, ayant aperçu une majestueuse lionne, s’enfuit à toute vitesse. Dans sa hâte, elle laissa échapper un voile que la lionne, curieuse elle aussi, prit dans sa gueule encore ensanglantée de son dernier repas de chair d’antilope. L’écharpe n’étant pas à son goût, elle la laissa tomber, but un bon coup à la fontaine et s’en alla faire un somme. Arriva Pyrame qui, à la vue du voile taché de sang, conclut que Thisbé était morte et se tua d’un coup de poignard pour la suivre dans l’au-delà.

La pauvre Thisbé, honteuse d’avoir manqué de courage, revint sur les lieux, vit Pyrame mort, se coucha à côté de lui, prit le poignard et se tua à son tour. Les racines du mûrier absorbèrent alors le sang des amoureux et, depuis ce temps-là, les mûres et leur jus se colorent de pourpre.

Gisèle ne se fait pas de souci. Il n’y a pas de fontaine dans l’avenue des Mûriers, elle n’est pas une héroïne proustienne, elle est facile à comprendre. Elle embrasse son amoureux, lui dit qu’à l’automne, elle l’invitera à venir raconter de belles histoires à ses élèves et sages et turbulents. Qui sait, peut-être ne fera-t-elle plus jamais de cauchemar.

En attendant, la pluie d’été lavera le sang des mûres, les trottoirs seront de nouveau propres, Antoine et Gisèle devront trouver d’autres fruits à croquer. La main dans la main, ils explorent un des ravins ou bien une des îles de Toronto. Antoine emporte sa guitare, en joue pour sa compagne. Le soir, avant d’aller se coucher, ils prennent un café à la terrasse d’un des nombreux cafés de la rue Bloor.

II y a encore du bonheur sur la terre, heureusement.