Kristina Hugel revérifia les premiers échantillons de sang, d’urine et de selles.
— Vous ne saviez pas que vous étiez enceinte en embarquant ? Vous n’avez pas eu de dernier examen médical ?
— Si, mais ça a dû se faire après. (Lindsay était abasourdie. Elle avait été si prudente. Les contraceptifs ne sont pas censés rater leur coup comme ça…) Si j’avais été au courant, j’aurais agi.
En abandonnant la mission ? Le fœtus ? Elle ne le savait pas. Elle ne connaissait même pas le nom du type. C’était un coup en vitesse, une idée de dernière minute, un mec attrapé au hasard pour sa dernière nuit à terre. Une ultime occasion d’être normale et humaine avant de plonger dans l’abîme. Une réaction de guerre, en quelque sorte.
— Eh bien, tout va bien, si ça vous inquiète. À vous de voir comment vous allez gérer la situation.
— Si j’avais imaginé que ce serait ma première question au médecin de bord…
— Savoir si je peux vous faire passer ce… souci ? (Ouverte, la trousse de médecin de Hugel évoquait une caisse à outils. Sans clé anglaise.) Biologiquement, vous en êtes à un mois. Utilisez ça le matin, pendant trois jours. En haut de la cuisse. Ça devrait faire l’affaire.
Entre elles, l’injecteur posé sur la table était aussi traumatisant que l’absence du mot bébé dans leur conversation. C’était un échange fonctionnel d’options cliniques entre deux professionnels.
— Merci, dit Lindsay. (Elle rangea l’injecteur dans sa poche de poitrine.) Vous emportez toujours ce genre de produit sur vous ?
— Toujours, avec des équipes mixtes. Prévenez-moi si vous décidez de ne pas l’utiliser. Il faudra des examens réguliers. Oxygène faible et gravité élevée, c’est mauvais pour la pression sanguine. Donc, ça peut nuire au développement du fœtus.
Elle n’ajouta rien. Lindsay n’en savait pas plus qu’avant. Son corps avançait sans lui demander son avis. Non, elle n’avait rien prévu de tout ça. Les questions commencèrent à l’assaillir, menaçant de devenir de réelles inquiétudes. Il restait des détails pratiques à régler à la base, et c’était le moment idéal. Ça la sortirait d’elle-même. Elle retourna vers le réfectoire.
— Vous avez l’air claquée, remarqua Shan. (Elle écarta la salière, la moutarde et le ketchup et essuya la table avant de replacer le porte-documents de service exactement au milieu.) C’est cette gravité, ça vous vide un homme…
En tête à tête dans la cantine, les deux femmes essayaient de planifier la meilleure façon d’utiliser les deux scooters, le temps que tout le monde s’acclimate. Malgré les quelques mois passés à crapahuter en altitude avant la mission, avec des poids de cinq kilos dans leur sac à dos, il restait beaucoup d’essoufflement et de sueur chez les marines comme les scientifiques.
— Ça sera passé dans quelques jours. Vous avez une idée des tandems qu’on devrait créer ?
Comment vais-je pouvoir lui dire que j’ai fait une grosse erreur ? Cette femme ne prenait même pas le risque de renverser du sel. Ce serait pire que d’en parler à ses marines.
— Vous connaissez vos hommes mieux que moi.
— Parfois, un œil neuf permet de voir l’évidence. Je ne connais pas du tout les scientifiques.
Shan parcourut la liste de noms et fouilla dans sa poche. Elle tira un stylet de son Suisse et commença à cocher.
— Bon… marines associés aux passagers : Chahal avec Paretti, Webster avec Parekh, Qureshi avec Galvin, Barencoin avec Champciaux, Becken avec Rayat, et vous pourrez accompagner Mesevy.
— Il y a une méthode derrière ces duos unisexes ?
— Vous savez combien de patrouilles mixtes j’ai dû séparer dans ma carrière dans la police ? Beaucoup. En général après qu’un ou une partenaire s’était pointé au commissariat avec un gros couteau à viande.
Lindsay s’irrita.
— Comme je vous l’ai dit, mes hommes sont des professionnels, Madame.
— D’accord. (Shan rangea son stylet et garda le Suisse au creux de sa paume.) Après tout, ce n’est pas moi qui gérerai le problème de discipline. On peut sans doute placer Bennett avec Mesevy. Vous n’aurez qu’à couvrir Hugel si elle quitte le camp. Et vous pouvez vraiment me faire confiance pour ne pas violer Eddie. Mais au bout d’un moment, les professionnels surentraînés se comportent comme des gens normaux, quand ils sont coupés de tout.
Avec un sourire artificiel, la femme repoussa la liste devant elle. Lindsay essaya de cacher son dégoût sous un masque de silence.
— Et puis, vous m’avez demandé de prendre une décision.
— C’est exact.
— Ce n’est pas grave. Je me souviendrai que le sexe est une question à éviter avec vous. (Un coup d’œil à son Suisse, et elle se leva.) Il est temps d’aller voir le Conseil de Constantine.
Lindsay regarda son dos raide disparaître par la porte et jura à mi-voix. Mauvais départ. Elle s’était demandé si un peu de déférence pourrait l’aider à bâtir une relation durable, mais Frankland en avait tiré l’impression qu’elle se dégonflait. En tant qu’officier, les affectations lui revenaient. Elle sentit l’injecteur dans sa poche poitrine. Si seulement cette décision-là avait pu disparaître toute seule. Mais elle savait que c’était sans espoir.
Et ça non plus, Frankland ne devrait pas s’en occuper à sa place.
Comme promis, Josh s’était mis à la disposition de Shan pour l’aider à se repérer dans la colonie. Il la retrouva devant l’église, tout à fait bucolique dans sa blouse beige. Elle avait l’impression qu’il voulait se débarrasser des questions au plus vite, et elle le comprenait. Il avait du travail. Les nouveaux humains restaient une menace pour son mode de vie. Si elle minimisait la menace, il deviendrait peut-être plus coopératif…
— Combien d’habitants ?
— Mille quarante et une âmes.
Ils traversaient la colonie en suivant un chemin qui reliait les toits, comme les points d’un dessin pour enfant. Shan examinait le paysage.
— Vous êtes arrivés ici avec environ deux cents personnes ?
— Environ. Sélectionnées pour nous donner un éventail génétique raisonnable. Aucun problème pour le moment.
— Le Dr Hugel aimerait voir des archives médicales. Je crois que la génétique est l’un de ses domaines d’expertise.
— Si cela l’intéresse, ce sera avec plaisir.
Tiens, une petite percée. Shan luttait contre son envie dévorante d’accomplir quelque chose. Malgré le BR, sa vraie mission lui paraissait un peu plus obscure chaque jour. Mais ce sentiment d’urgence, cette envie de faire du zèle, ne faiblissait pas.
En altitude par rapport à la plaine, ils distinguaient les taches des champs sur plusieurs kilomètres, et même le début du paysage étranger, orange et bleu. La frontière était frappante, abrupte comme un mur autour de Constantine. Il n’y avait pas de fusion progressive entre la culture et le monde sauvage, pas de transition douce. Et ce n’était pas la seule absence qui la frappait.
— Que faites-vous de vos morts ? demanda-t-elle. Vous les brûlez ?
Aussitôt formulée, la question lui parut brutale. Mais elle n’avait pas vu de cimetière, et s’il y avait une chose qu’elle savait sur les Chrétiens, c’était qu’ils marquaient les tombeaux. Le parc près de chez elle était pavé d’anciennes pierres tombales. L’une d’elles, presque lissée par les siècles, portait le nom d’Elizabeth Totton, quarante-trois ans, morte de « dents ». Elle n’avait jamais bien compris ce qu’étaient ces « dents ».
— Non. (Josh ne paraissait pas troublé par sa brusquerie.) Nous avons enterré les premiers qui sont décédés ici, mais nous n’agissons plus ainsi.
— Pardon d’insister, mais qu’en faites-vous, alors ?
— Quand j’en trouverai un, je vous montrerai.
La réponse était une nette fin de non-recevoir. Pas sûre d’avoir bien compris la réponse, Shan l’accompagna en silence. Quelles différences avaient pu surgir chez ces gens en quelques siècles ? Si des hommes du dix-neuvième siècle étaient remontés au dix-septième siècle, ils auraient encore compris le langage, aussi archaïque qu’il ait été, malgré le gouffre technique. Josh était peut-être un peu sourd. Elle avait connu quelques Païens comme ça, qui refusaient de se faire traiter ou de subir une greffe de cellules.
À moins qu’il élude ses questions trop brutales, finalement.
On n’entendait que le bourdonnement des abeilles et les bruits lointains de la planète. Josh la mena près du bord de la colonie, où les ronces et les tayberries frôlaient les herbes courtes aux teintes lilas. Après quelques minutes, Shan se rendit compte que, si la flore terrienne respectait une sorte de frontière nette, les abeilles en faisaient autant. Comme si elles non plus n’avaient pas voulu s’aventurer dans l’inconnu.
— Là, indiqua Josh en pointant le doigt.
— Qu’est-ce que je cherche ?
— Les taches noires.
Il lui fallut un moment pour les apercevoir. Trois taches obscures sur le côté ensoleillé d’un rocher, dans les terres sauvages. Ils s’en approchèrent. Le rocher était couvert par endroits de plaques de mousse fuligineuse et veloutée, aux bords francs et à la surface inégale. Il était étrange de voir une plante – lichen ? champignon ? – véritablement noire, et non d’un vert ou d’un violet très sombre.
Puis une des taches bougea.
Shan recula, surprise. Le manteau noir dévala la pierre et glissa à terre. Les deux autres taches le suivirent.
— Je pense que nous leur avons fait peur, dit Josh qui se recula pour les laisser passer. À moins qu’ils n’aient senti un dîner quelque part.
Les trois… créatures ?… se déplaçaient lentement, et évoquaient des torchons animés.
Shan se dit qu’elle aurait dû les enregistrer, et prit son Suisse. Elle tint l’objectif au-dessus des spécimens et captura quelques lentes minutes de progression.
— De quoi s’agit-il ?
— Des velourocs, dit Josh. Voilà notre moyen de funérailles.
— Il va falloir m’expliquer un peu plus.
— Ils digèrent les corps. Ce sont des charognards.
— Oh !
— Nous laissons la planète s’occuper de nos cadavres. Cela vous dégoûte ?
Shan haussa les épaules.
— Les Païens aiment ce genre de solution, tout comme les Parsis. Mais je ne pensais pas que les Chrétiens s’y intéresseraient. Avec ces histoires de résurrection…
— Certains n’y tiennent sans doute pas. Toutefois, nos coutumes et rituels n’ont pas été écrits pour être appliqués dans une autre partie de la galaxie. Nous nous adaptons.
Shan compara les deux idées. Enfermée dans une boîte clouée, ou livrée aux velourocs… La lente caresse noire paraissait bienveillante, par comparaison.
— Mais votre communauté n’a pas besoin d’un… d’un monument, pour votre deuil ?
— Nous enregistrons leur nom dans l’église. Si nos aimés ont une présence physique quelque part, ce ne peut être que là.
Après avoir laissé les velourocs s’éloigner, Shan se retourna vers la colonie. C’était un tableau dans lequel elle pouvait entrer à volonté. Derrière la frontière entre herbe et ronces, même l’air paraissait différent. De l’extérieur, Shan trouva la sensation dérangeante. La main de Josh sur son épaule dissipa son malaise.
— Vous vous épuisez. Allez-y doucement. J’oublie toujours que vous n’avez pas l’habitude des conditions locales.
— C’est vrai qu’elles sont éprouvantes.
Juste au moment où le paysage lui devenait plus familier, les nuages s’écartèrent sur une lune striée de blanc. Shan l’oubliait souvent, mais le satellite se rappelait régulièrement à son bon souvenir.
— Wess’ej, dit Josh sans artifice. L’autre planète. La lune, si vous préférez. Quoiqu’il serait plus juste de parler de jumelle.
Même si la réponse lui paraissait évidente, elle posa la question qui s’imposait.
— Habitée ?
— Oui, Wess’ej est également habitée. Vous ne le saviez donc pas en arrivant ? Je m’interrogeais…
Quand le Thétis était parti de la Terre, Shan connaissait juste l’existence de plusieurs planètes autour de Cavanagh, dont deux révélaient par spectrographie des conditions approximativement terrestres. Elle acceptait tout juste l’idée d’un territoire extraterrestre, et voilà qu’on lui apprenait la présence d’une autre civilisation, à quelques heures de là.
Elle ferma les yeux. Rien ne remonta du BR. Et peu de souvenirs égarés. Si Pérault lui avait donné des détails, ils ne concernaient pas les extraterrestres. Donc, il s’agissait bien d’une inconnue de l’équation, un facteur nouveau auquel il faudrait s’adapter.
— Vous le saviez, n’est-ce pas ?
— Qu’il y avait des extraterrestres ? Oui. Enfin, c’est ce qui émerge de mon BR. Pardon, Briefing refoulé. On m’a donné des informations en état altéré par certains médicaments, pour que je ne me les rappelle qu’avec certains déclencheurs.
— Oh, un lavage de cerveau !
— Non, je reste tout à fait maîtresse de mes réponses. Simplement, il me faut un déclencheur pertinent pour que je puisse me souvenir de ce que je sais. Mais oui, j’étais au courant d’un contact avec des extraterrestres. Rien d’autre.
— Nous avons donné très peu de détails. Simplement que la banque génétique était intacte, que nous avions établi notre société modèle, et que personne ne devait venir ici. Apparemment, le message n’est pas parvenu aux bonnes personnes.
— Non, il est parvenu à Eugénie Pérault. Une ministre européenne. L’une des vôtres.
— Son nom ne me dit rien.
— Une Chrétienne. Vous destiniez ce message à vos coreligionnaires, n’est-ce pas ? Eh bien, ils l’ont reçu. Toutefois, notre présence ici n’a rien à voir avec lui. Le Hubble Deux Neuf vient d’envoyer des images sur ce système. De nouvelles données qui le rendent tout à fait irrésistible. (Elle essaya d’ignorer Wess’ej. Dans une gravité étrangère, il suffit de trébucher pour se retrouver le nez par terre.) Je pense qu’ils n’avaient pas encore compris tous les détails quand je suis partie.
— Une coïncidence, donc ?
— Ça arrive souvent. Et je suis là pour m’assurer qu’on ne vous dérange pas… À ce que j’en sais.
— Je doute que ce soit possible.
— Je jouerai franc-jeu avec vous si vous en faites autant avec moi.
Josh la précéda en silence, tête basse, les mains dans la poche ventrale de sa blouse. Ses pensées étaient presque visibles. Les colons n’étaient pas doués pour la dissimulation.
— Superintendante, la situation politique est délicate. Je peux vous le dire, car c’est tout à fait séparé des autres problèmes que nous pouvons avoir. Cette planète appartient aux bezeri, cette lune appartient aux wess’har, et les isenj ont des prétentions territoriales sur ces lieux. Donc, les wess’har maintiennent sur cette planète une sorte de présence militaire pour protéger les bezeri, qui ne peuvent pas se défendre.
— Mais où sont-ils ? Pourquoi n’en ai-je pas vu la moindre trace ?
— Parce que vous ne regardez pas là où il faut. Les bezeri sont aquatiques. Cela pose un problème quand il s’agit de lutter contre un ennemi terrestre. Sans aide, en tout cas.
Shan essaya de forcer ses souvenirs, mais il n’y avait rien.
— Ah, dit-elle. Cette présence militaire devrait-elle m’inquiéter ?
— Vous voyez la plaine ? demanda Josh.
Elle regarda l’étendue de terrain vierge. Elle ne voyait rien. Rien du tout, à part les broussailles.
— Ils sont là ?
— Ce qui compte, c’est ce qui n’est pas là. Autrefois, c’était une ville isenj. Elle s’étendait d’une côte à l’autre. À présent, il n’en reste rien. Les wess’har l’ont effacée de la surface de la planète. Ils ne bluffent pas, ils ne négocient pas. Gardez ça en tête. (Difficile de faire autrement. Shan regardait l’endroit où aucune ville ne se dressait.) Bienvenue au front, Superintendante…
Dans la bande de ronciers entre Constantine et le camp, la brise charriait des voix haut perchées. Des rires, parfois des chants, voire un cri. Ces êtres étaient exactement ce que Lindsay se serait attendue à voir sur une planète extraterrestre. Et maintenant, elle en portait un dans son ventre.
Ces enfants – les plus âgés d’entre eux – pesaient et enregistraient les boîtes de chou frisé et d’autres légumes. Les plus jeunes, à l’évidence censés apprendre à lire une balance analogique, s’en désintéressaient de temps à autre pour partir jouer avec la terre ou examiner telle ou telle attraction dans les buissons. Lindsay entendait parfois un rappel à l’ordre :
— John, ne touche pas aux fleurs ! (Un adolescent assez sérieux posa son bloc-notes et son stylet et alla chercher ledit John.) Si tu cueilles les fleurs, nous n’aurons pas de fruits l’année prochaine. Maintenant, emballe !
Lindsay doutait de devenir un jour une mère aussi capable. Elle releva sa visière longue distance et laissa la scène disparaître. Que fallait-il apprendre à un enfant ? Par où commencer ? Serait-il juste de l’élever ici ? Non, bien sûr, c’était bien pour les colons, mais le sien méritait mieux. D’un autre côté, ces enfants paraissaient sains. Ils ne faisaient rien de mal, ne traînaient pas en bandes. Ils étaient si loin des risques qu’un enfant trouverait sur Terre…
Pour la première fois de sa vie, son envie première ne concernait pas sa carrière dans la marine. Peut-être même plus. À présent que la surprise retombait, elle se demandait ce que serait sa vie avec un enfant.
Après tout, elle n’était pas sur Terre. Avant son passage devant la commission de promotion, elle aurait utilisé l’injecteur sans même y réfléchir. Et maintenant elle regardait ces enfants, si différents de ceux de la Terre. Utiles, bien élevés… Un enfant n’était pas forcément synonyme de chaos.
Elle abaissa de nouveau sa visière. Quelques adultes apportaient des caisses et les empilaient là où l’adolescent prenait ses notes. Une fois les caisses pesées, on les transférait sur une camionnette pour les descendre sous terre, sans doute dans un grand garde-manger. Un adulte s’arrêta pour courir après un enfant, un grand sourire sur le visage. La petite fille hurla de plaisir avant de se retrouver attrapée et serrée contre la poitrine de l’adulte.
Non, je ne veux pas que tu traînes avec des garçons. Tu vas gâcher ta vie. La voix de sa mère, pourtant morte depuis longtemps, restait assourdissante. Lindsay, douze ans, interdite, essayait de comprendre quel désastre pourrait se produire si elle continuait d’aller patiner avec Andrew Kiernan. Si je ne t’avais pas eue, je serais une des associées du cabinet, à l’heure qu’il est. Ne fais pas la même erreur que moi. Le message, répété avec assez d’insistance, avait fini par pénétrer : les enfants étaient une nuisance. Lindsay elle-même était coupable d’avoir détruit la carrière de sa mère.
Lindsay n’avait jamais aimé l’idée d’une vie après la mort, d’un au-delà. Elle aurait risqué d’y retrouver sa mère. Une éternité à l’écouter rabâcher à quel point elle l’avait déçue. Si seulement sa génitrice avait pu rester dans sa tombe, au lieu de s’inviter sous son crâne aux pires moments.
Mais je ne suis plus une enfant, se dit-elle. Je suis assez grande pour commettre mes propres erreurs. Le temps et la distance permettaient de se décider bien plus facilement. Elle roula la visière bien serrée et la rangea dans sa poche poitrine, puis repartit vers la base.
Elle dépassa rapidement le réfectoire et la conversation qui y ronflait, et se dirigea vers la cabine / cabinet de Hugel. La porte était ouverte. Et Hugel était sortie.
Ce n’était pas plus mal. Lindsay posa l’injecteur en évidence sur la table. C’était plus facile que de dire tout haut qu’elle avait décidé de donner le jour à un enfant, à des millions de kilomètres de chez elle.