Il y avait des betteraves en tranches dans un bol sur la table du réfectoire. Accompagnées de fanes de betterave, et de bortsch glacé pour ceux qui avaient soif. Si Shan avait été d’humeur, elle aurait ajouté de la salade de betteraves en vinaigrette et des betteraves cuites. Même les murs du réfectoire avaient une teinte rosâtre.
— Si je comprends bien, la betterave pousse facilement, par ici ?
Elle trempa les lèvres dans le bortsch. Son goût terrien était étrangement séduisant. Elle y mélangea un trait de crème de soja aigre. Ce serait bien meilleur que les rations sèches, en attendant que les cultures hydroponiques se mettent en route.
— On peut le dire, répondit Sam.
— Incroyable tout ce qu’on peut faire avec des betteraves.
— Et encore, vous n’avez pas goûté le vin de betterave et la betterave à sucre.
— Le nombre de façons d’utiliser les légumes ne cessera jamais de m’impressionner.
Shan faisait de son mieux pour rester sérieuse. Une fois que l’arôme de terre avait envahi ses papilles, elle sentit toutes les autres nuances des différentes manifestations de la Beta vulgaris.
Les colons ne gâchaient rien. Et, conformément à leur prière d’avant le repas, ils paraissaient réellement reconnaissants de ce qu’ils recevaient. Tout le monde était si raisonnable… Son instinct de flic lui criait qu’ils ne pouvaient pas être aussi sains et purs qu’ils le disaient. Dieu tout-puissant, c’étaient des gens comme les autres, et les gens n’étaient pas bons, si le mal permettait d’avancer plus vite. Ce qui était généralement le cas.
Elle mâchonna une lamelle de betterave et regarda les colons aller et venir dans le réfectoire. Toutes les couleurs, tous les âges. Ils n’avaient en commun que leurs vêtements fonctionnels et un air collectivement épuisé par la gravité. Il devait bien y avoir des différends, même dans une communauté aussi liée que celle-ci.
— Est-ce qu’il arrive aux gens de Constantine de déraper, de temps en temps ?
Si elle s’attendait à ce que la question déstabilise Sam, elle fut déçue. Il réfléchit, la tête penchée.
— Comment ça ?
— Des péchés. Des crimes.
— Oh oui. De temps en temps.
— Ça m’intéresse. Je suis officier de police. Quel genre de crimes ?
— Nous avons eu des vols. De la violence. Certains comportements antisociaux.
Et c’est tout ? Ben voyons.
— Et comment les châtiez-vous ?
— Par la mort.
— Ça n’a pas l’air très… euh… chrétien.
— On expulse le fautif de la communauté.
— Oh, une mort spirituelle. Une excommunication.
— Non, une mort physique.
— Comment ?
— Essayez de survivre hors du village sans aide. La fraternité est une chose bien pratique, Superintendante. La communauté survit grâce aux règles qui l’unissent. Surtout dans un endroit pareil. Un voleur peut nous mettre tous en danger de famine ou de maladie, sur une mauvaise année.
— Vous me rassurez.
— Et vous ? Qu’est-ce qui unit vos hommes ?
— Aucune idée. Rien du tout, si ça se trouve.
Il se leva après lui avoir resservi du jus de betterave. Pour la première fois depuis qu’elle était arrivée, elle le vit sourire. Elle répondit de même. Le monde était redevenu ce qu’elle en attendait. Même un village de saints ne comptait pas que des héros.
Elle jeta un coup d’œil à son Suisse. Une heure avant le Nouvel An. Sur Terre, bien sûr. Elle avait demandé que tout le monde se réunisse dans le réfectoire. L’air devait être à la fête. Ce qu’elle avait à leur dire changerait sans doute la donne. Elle fit le tour du camp d’un bon pas, s’imprégnant de la nuit printanière et de son fond sonore si étranger. Peut-être aurait-il fallu briefer les troupes séparément.
Non, qu’ils l’écoutent tous en même temps. Cela empêcherait les rumeurs et les soupçons. Elle fit un effort conscient pour baisser les épaules.
Le réfectoire n’était pas vraiment une salle. Les modules avaient été conçus pour un endroit où l’air et l’énergie étaient obtenus de haute lutte. Il y avait donc tout juste la place d’asseoir vingt personnes devant un écran. Au cours de sa carrière, il lui était arrivé d’occuper seule des bureaux plus grands que cela.
Au moins, ils y mettaient du cœur. Forcés à une intimité outrée, les marines et les scientifiques discutaient poliment, un mug incassable en main. C’était une façon comme une autre de rompre la glace.
— Vous voulez un café, Madame ? Jusqu’à ce qu’Eddie démarre son alambic, on n’a que ça, malheureusement.
— Non merci. Tout le monde est là ?
— Oui. Contente que vous puissiez vous joindre à nous.
— J’ai de nouvelles informations à vous communiquer. (Sans même qu’elle élève la voix, les conversations étaient retombées et tout le monde se retourna vers elle.) Asseyez-vous si vous voulez. Ça pourrait prendre du temps.
Elle se plaça face aux tables carrées, pour ne pas parler à des rangées d’épaules. Elle aurait besoin de jauger leur expression. Je devrais essayer de faire ça en vitesse. Mais, parfois, les mauvaises nouvelles ne pouvaient pas sortir de façon rassurante. Elle s’appuya contre la paroi, bras croisés, et se lança dans le vide.
— Mon briefing indiquait une possibilité de contact avec une intelligence non humaine sur cette planète. Je puis à présent vous apprendre que trois gouvernements extraterrestres sont intéressés par ce monde. Notez bien que j’utilise le mot gouvernement en son sens le plus courant. (Le visage de Barencoin était insondable, Louise Galvin et Vani Paretti étaient légèrement bouche bée. Eddie Michallat préparait déjà une question.) Pour le moment, tout premier contact – s’il s’en produit un – se fera par la colonie. Jusqu’à ce que nous ayons plus de renseignements, nous nous en tiendrons aux instructions, et ne quitterons pas le camp sans escorte. Je vous en dirai davantage quand j’en saurai davantage.
Le silence qui suivit était prévisible, mais beaucoup plus long qu’elle l’aurait pensé. Elle s’empêcha de croiser le regard d’Eddie, qui aurait transformé ce moment en conférence de presse. Il n’insista pas. Mohan Rayat leva la main pour attirer l’attention. On aurait dit qu’elle les avait transformés en élèves timides et obéissants. Elle adressa un signe de tête à Rayat, en se demandant si elle avait trop joué sur l’intimidation.
— Vous savez de quel genre d’extraterrestres il s’agit ?
— Une espèce aquatique. Et deux autres vraisemblablement terrestres.
— Oh. Oh…
Eddie finit par craquer.
— Qu’est-ce que vous entendez par « intéressés par cette planète » ?
Ne pas hésiter. Mais mentionner pour autant l’oblitération de la ville isenj ? Non.
— Les aquatiques sont l’espèce indigène. Une autre espèce pense avoir des droits territoriaux sur cette planète, et la troisième est ici en tant que force d’interposition. La lune qu’on aperçoit la nuit… c’est leur monde natal.
— Vous en savez donc beaucoup, dit Rayat, confirmant sa place en tête de la liste des casse-pieds. Beaucoup plus que nous.
— Je sais surtout ce que m’a appris Josh Garrod.
— Pouvons-nous demander un contact ? demanda Galvin.
— C’est déjà fait, dit Shan. S’il est autorisé, je m’en chargerai.
— Vous a-t-on formée en vue d’un premier contact, Shan ? demanda Hugel.
— Pas du tout. Et vous, Dr Hugel ?
L’utilisation de son prénom l’avait agacée. Elle était Patronne, Chef, Frankland – Shan, c’était pour les amis et les amants – et encore, pas toujours.
— Non plus.
— Alors il faudra bien que je me débrouille, hein ?
— Pouvons-nous travailler comme prévu ?
— Oui, à l’intérieur du périmètre de la colonie. Il est assez bien matérialisé. C’est moi qui déciderai du moment où vous pourrez aller au-delà. Pour cela, vous serez toujours accompagnés d’un colon. Pas seulement pour votre protection, mais surtout parce qu’ils connaissent les conditions locales et qu’ils peuvent vous donner des conseils utiles sur ce que vous pouvez ou non toucher. En conséquence, leurs conseils seront à suivre à la lettre. Pour les remercier et les dédommager, nous travaillerons un peu pour eux. Ils ne peuvent pas se passer longtemps de main-d’œuvre.
— Bordel de Dieu, souffla Mesevy, les yeux écarquillés.
— Et si on peut éviter de dire ça devant eux, ce ne sera pas plus mal, commenta Shan. Lindsay, des problèmes ?
— J’aimerais installer un périmètre de défense, Madame.
— D’accord, mais seulement d’alarme. (Cela empêcherait toute excursion non accompagnée. Ce qui l’inquiétait plus qu’une perspective d’attaque.) Désarmez les contre-mesures.
— Je pense…
— Désarmez, j’ai dit. Et on ne monte le périmètre qu’autour du camp. Ne prenons pas le risque de provoquer un incident.
Shan s’était attendue à pire. Elle ne savait pas trop comment, mais ça aurait dû être pire. Tout le monde reprit son verre, l’air pensif. Elle avait l’impression qu’ils attendaient son départ avant de réagir. Elle avait souvent ce genre d’effet sur les gens.
Eddie l’intercepta avant qu’elle soit sortie.
— Je sais que ce n’est pas le meilleur moment, mais vous savez que je suis anthropologue, n’est-ce pas ? Je pourrais être utile pour le contact.
— Merci. J’y penserai.
— Puis-je soumettre cet article tout de suite ?
Elle réfléchit.
— Allez-y. Personne ne le lira avant vingt-cinq ans.
— Bonne année, Superintendante, lança-t-il derrière elle.
Elle se demanda si ce dernier rappel de leur isolement avait été un peu trop brutal.
Et quand bien même…
Lindsay briefa ses marines avec soin. Ils ne devaient pas laisser les passagers prendre le moindre échantillon vivant de quoi que ce soit, ni endommager quoi que ce soit, pas même une feuille. De la pierre, d’accord. Du moment qu’ils étaient sûrs qu’il s’agissait de pierre.
— Comment on peut le savoir, Chef ? demanda Barencoin. On ne sait pas du tout comment ils travaillent. On n’a pas été formés pour ça.
Il était assez brun pour ne jamais avoir l’air rasé de frais. Les quelques coupures sur ses joues montraient qu’il avait au moins essayé de contrôler les dégâts avec un rasoir mécanique. Ça devait être la première fois qu’il utilisait ce genre d’accessoire.
— Eh bien, improvisez. S’ils ramassent quoi que ce soit, ils le reposent après. Vous ne connaissez pas le code de la compagnie ? On ne laisse que des empreintes, on n’emporte que des souvenirs. (Le reste du détachement rit de bon cœur.) Sérieusement, ils ne doivent rien tuer ou endommager. Même pas pour cueillir une plante. Frankland dit qu’ils peuvent utiliser des scans non intrusifs.
— Oui, j’ai entendu. Les passagers ont dit qu’elle était folle. Je pense qu’on va bien se marrer pour les faire obéir.
— Je comprends que ça les gonfle de ne pas pouvoir gambader et prendre ce qu’ils veulent. Mais, vu la situation… Nous sommes potentiellement en zone de guerre. Deux des hostiles ont découvert le voyage spatial, et savent probablement où se trouve la Terre. Pas besoin de vous faire un dessin, j’imagine ?
— Non, Madame.
— Alors au boulot.
Si seulement ç’avait été aussi simple. Rayat, le pharmacologue, était déjà en pleine conversation avec Sam. Il voulait tenter de cultiver n’importe quelle plante possédant un intérêt pharmaceutique. Sam refusait. Les deux hommes se tenaient très près l’un de l’autre, presque nez à nez au sommet de la rampe principale qui descendait dans la colonie.
— Je ne vois pas comment la propagation d’une plante pourrait lui nuire, dit Rayat. Je ne me suis pas tapé vingt-cinq années-lumière juste pour prendre des photos.
— Il s’agit quand même d’emporter des échantillons vivants.
— Comment voulez-vous que je travaille ? En peignant des aquarelles des nouvelles plantes ? Ça ne se fait plus depuis Tradescant. Il faut les examiner.
Lindsay fit volontairement beaucoup de bruit en approchant. Cela ne parut pas les distraire de leur confrontation. Elle devait intervenir.
— Dr Rayat, voulez-vous réunir vos collègues et les amener au réfectoire ? Je serai ravie de vous briefer sur toutes les procédures que nous avons accepté de suivre.
D’un regard, Rayat lui rappela qu’on ne l’avait consulté en rien. Les civils pensaient que tout était négociable. Elle voulait le guérir de cet a priori fallacieux.
— Dix minutes, Rayat.
Elle avait pris un certain plaisir à ne pas ajouter s’il vous plaît. Elle n’éprouvait pas une grande affection pour le docteur.
Dans le réfectoire, les huit passagers attendaient, assis aux deux tables. Leur silence trahissait divers degrés de ressentiment. Shan était déjà là, les fesses posées sur le bord d’une caisse de stockage, les bras croisés. Elle portait encore sa veste multipoches par-dessus son treillis, et elle trimballait clairement un objet métallique en dessous. Une arme. Vu l’injonction de discrétion à ce sujet, Lindsay trouvait ce geste particulièrement provocant, mais ne dit rien. Shan la salua d’un hochement de tête.
— Bien, nous sommes tous là, dit Lindsay.
— Oui, Mademoiselle. Champciaux, présent.
Certains des civils rirent. À bien y regarder, Lindsay se dit qu’il ne lui manquait que des cheveux pour être beau.
— Très bien, alors je vais vous expliquer notre arrangement. L’espèce indigène et ses alliés paraissent très pointilleux sur l’extraction d’échantillons biologiques, et nous devons respecter leur décision. Cela ne signifie pas que vous ne pourrez pas tirer de données précieuses de cette mission. Vous pourrez observer ce que vous voulez, et le, euh… représentant wess’har – notre voisin étranger – a accepté de fournir des données sur la flore et la faune locales.
— Quel genre de données ?
— Nous l’ignorons. Nous le saurons bientôt.
— On peut déjà aller dans la zone naturelle ?
— Bientôt. Mais vous aurez une escorte en permanence.
— Pour notre sécurité ?
Shan se redressa avec une lenteur délibérée et s’approcha de Lindsay, sans rien dire.
— Pour nous assurer que vous n’irez pas à l’encontre des instructions de nos hôtes, et pour les rassurer, expliqua Lindsay. Je comprends que c’est une grosse restriction, mais notre sécurité pourrait en dépendre.
Rayat et Hugel échangèrent un regard.
— Nous avons parcouru deux cent cinquante mille milliards de kilomètres pour nous retrouver dans une zone unique. Vous ne croyez pas qu’on attend un peu plus que des cartes postales, sur Terre ?
— Bon, Dr Rayat, intervint Shan, que voulez-vous apprendre ? La valeur pharmaceutique des plantes locales ? Il y a une base de données des composants chimiques. (Elle sortit son Suisse, et en déroula un écran plasma entre deux curseurs dépassant d’un bord.) J’ai ici un résumé d’une base de données d’histoire naturelle détaillant à peu près tout ce que la planète compte d’important.
— Mais qui a décidé de ce que je trouve important ? insista Rayat.
Shan se balança deux ou trois fois sur ses talons tout en parlant, les bras croisés sur la poitrine. Ses avant-bras étaient musclés, et apparemment pas parce qu’elle jouait au tennis.
— L’espèce intelligente de la région. N’allons pas trop vite. Sur ce monde, la philosophie dominante impose la non-interférence. À ce que je comprends, ce sont les wess’har qui gèrent la surface, et c’est donc eux qu’il va falloir amadouer en premier. Ils sont comme des végétaliens. Ils n’exploitent pas d’autre espèce, à part les plantes comestibles, et ne tolèrent pas ceux qui agissent différemment. Les colons sont entièrement végétaliens, eux aussi. Vous devez repenser votre façon de travailler si nous voulons accomplir nos différents objectifs.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire, Monsieur Rayat, que je compte repartir d’ici sans m’être fait de nouveaux ennemis. Et vous, vous voulez repartir d’ici avec des connaissances rentables. Je veux vous ramener sur vos pieds, plutôt que dans un sac à viande, Dr Rayat. Vous comprenez l’idée ?
— À vous entendre, on pourrait croire que les wess’har sont dangereux.
— Ils le sont. Si vous avez besoin de preuves, je peux vous montrer un site où se dressait autrefois une ville. Elle n’y est plus. Comprenez-moi bien : elle n’est pas tombée en ruines. Ils l’ont tout bonnement effacée. Réfléchissez-y.
Shan avait une façon d’être très menaçante rien qu’en parlant moins fort. Rayat baissa la tête et Hugel se détourna, gênée. Lindsay fulminait en silence. Shan aurait dû lui parler du risque militaire. Ce n’était pas le genre d’info qu’on lâchait dans un briefing civil. À moins de vouloir la faire passer pour une imbécile.
Shan balaya tout le groupe du regard.
— Nous avons l’habitude de classifier la vie entre animaux et végétaux. Ici, ce n’est pas si simple. Je ne veux pas énerver les locaux en coupant une tranche de radis qui s’avérerait en fait être un être conscient. Vous imaginez le potentiel de quiproquo. Des questions ? (Silence. Elle se tourna vers Lindsay.) Capitaine, j’ai fini.
Lindsay hocha la tête et la regarda sortir. Et c’était à cette femme qu’elle devait apprendre sa grossesse ? Comment allait-elle s’y prendre ?
Deux semaines après l’atterrissage, le groupe était prêt à faire une sortie. Chaque passager avait une carte, et un marine comme chaperon. Ceux-ci trouvaient très amusant d’assurer la sécurité des fleurs locales. L’un d’eux avait soigneusement écrit Parcs et forêts au-dessus de l’entrée de leurs quartiers. À part ça, ils prenaient leur rôle aussi au sérieux qu’un débarquement. Shan vit Matt Barencoin et Ismat Qureshi penchés sur un guide de pratique biologique. À lire ainsi sur l’écran qu’on leur avait incrusté dans la paume, ils avaient l’air de chiromanciens.
— Vous aurez tous votre maîtrise, à la fin de la mission, plaisanta Shan.
— Il faut bien qu’on sache ce qu’ils font, Madame. Ça ne fait pas de mal, hein ? dit Qureshi avant de reprendre son étude de la capture et des échantillonnages non intrusifs.
— Certes.
Elle commença à longer le périmètre, qui n’était pas une clôture mais en avait toutes les fonctions. Même Champciaux, qui avait beaucoup de pierres pour s’occuper, avait passé les trois derniers jours à essayer de comprendre comment elle fonctionnait et ce qu’elle faisait. De temps en temps, Shan tendait la main et sentait un changement dans l’air. Les poils qui se hérissaient sur son bras lui rappelaient la barrière qui séparait les deux écologies.
Tandis qu’elle marchait, elle aperçut un treillis, qui devint Adrian Bennett en approchant. Il n’avait sans doute pas emporté des vêtements conçus pour se fondre dans du orange et du bleu. Dans son camouflage de jungle, il était aussi discret qu’un phare.
— Je pensais qu’on portait des tissus caméléons, à notre époque, dit-elle.
— Bonjour, Madame.
Il la saluait sans faute, chaque fois. Quand il leva la main, elle vit dans sa paume un bioécran à la transluscence malsaine. Elle détourna le regard. Même s’il ne filmait pas, l’objet paraissait indiscret. Avec autant de biotech sous la peau, restait-on vraiment humain ? Elle écarta cette question.
— Je ne l’ai pas activé. Je me disais qu’on aurait l’air très agressifs, à vouloir se cacher. (Il appuya la paume contre sa poche poitrine, et les verts de la jungle dansèrent, hésitant entre plusieurs teintes avant de se décider pour un motif aléatoire de bleu et d’ambre.) Vous voyez, ce n’est vraiment pas ma couleur.
La tenue reprit sa teinte par défaut. Bien loin du marine invulnérable qu’elle imaginait, il parut hésiter, immobile. Shan rompit le silence, plus par gêne que par envie de conversation.
— Quelle est votre spécialité, Sergent ?
— Montagne et arctique, Madame.
— Vous allez être déçu, par ici.
— Bah, on se sent comme à la montagne… (Il lui adressa un sourire crispé et ils repartirent vers le camp.) Et le cadre est vraiment extrême.
— Ça vous ennuie de servir avec un officier qui ne porte pas le même uniforme que vous ?
— Non. On a déjà travaillé avec la police civile. Antiterrorisme, humanitaire, évacuation…
— Je parlais du capitaine Neville.
— Oh, on travaille tout le temps avec la Navy, Madame. C’est une tradition. C’est comme un bateau miniature, si vous voulez. La Navy commande, pilote et nous déploie. C’est pareil ici, si ce n’est qu’on nous a tous sélectionnés pour nos spécialités multiples, parce que la place était comptée. Je suis formé au pilotage. Qureshi est spécialiste en comm et EOD. Et ainsi de suite.
— EOD ?
— Déminage.
— Charmant. Espérons que ça ne nous servira à rien. Et au niveau de l’équipement ?
— Fusils multifonctions ESF670, défense rapprochée et un peu de produits de nettoyage.
— Quel genre ?
— Plastic, grenades. De quoi faire des trous, en fait. On n’a pas été équipés pour une mission de combat. Juste pour parer à toute éventualité.
Elle devait avoir l’air dubitative. Bennett partit d’un grand éclat de rire. Il semblait si… ordinaire. Mais en y regardant de plus près, on se rendait compte à quel point il était entraîné. Ses cheveux étaient châtain clair, ses yeux noisette, sa taille et sa corpulence on ne peut plus moyennes. Il lui paraissait un peu nerveux, et même craintif. Toutefois, c’était un marine, qui plus est spécialisé en Guerre en Environnement extrême. On ne donnait pas ce genre d’insigne juste pour décorer l’uniforme. Elle le traitait avec le respect qui lui était dû.
— Ça doit être frustrant. Vous veniez en vous attendant à évacuer ou à récupérer des cadavres, non ?
— Il reste quand même beaucoup à faire. La maintenance, le nettoyage, l’exercice, le ravitaillement… On a de quoi s’occuper.
— Je pense qu’on va devoir improviser, tous autant qu’on est.
— Je n’ai encore jamais vu une mission qui se déroulait comme prévu, Madame. C’est comme ça. Et c’est pour ça qu’on nous envoie. C’est notre travail. Tout et n’importe quoi.
Shan le regarda repartir et disparaître le long du périmètre. Comme les passagers, il avait un but. Elle ne savait simplement pas en quoi il consistait.
En reprenant sa marche, elle laissa ses pensées dériver au cas où un souvenir remonterait de son BR. Pourtant, la fameuse démangeaison mentale avait disparu. Il y avait quelque chose d’important, mais pas de capital. Elle laissa couler. C’était peut-être ce qui l’avait décidée : Pérault avait joué sur son côté vert, l’avait envoyée sauver les derniers vestiges de forêt vierge, de prairie, de savane et de récifs de corail. Une banque génétique protégée par un groupe de fous de Dieu à plusieurs années-lumière de la Terre.
La mission était plutôt noble. Ses parents auraient été fiers qu’elle s’en charge, plutôt que de rester vieillir chez elle. Et, pour des fanatiques, ces Chrétiens paraissaient plutôt raisonnables et tolérants.
Elle espérait simplement que les faits nouveaux – les complexités de la politique extraterrestre – ne viendraient pas leur mettre des bâtons dans les roues. Dans ce cas, elle devrait trouver un autre moyen de préserver l’héritage de Constantine.