12

Le lendemain, Josh arriva au camp sans prévenir. Il vit les structures hautes d’une trentaine de centimètres, de la forme des vieilles ruches à skep. On les avait plantées à intervalles réguliers dans le sol. De plus près, cela ressemblait à un nid de tubes de bronze hérissés de disques. Il y avait en outre une ouverture au sommet. Quand il en fit le tour, l’objet émit un bourdonnement et un minuscule éclair qui le surprit.

— Ne vous inquiétez pas, Monsieur, nous l’avons désactivé. Que pouvons-nous faire pour vous ?

Des soldats. Il ne les avait pas entendus arriver derrière lui. Il y avait la jeune femme à la peau très sombre, qui paraissait toujours trop frêle pour le combat. Son compagnon masculin et elle portaient des armes sur la poitrine, attachés à une toile. On aurait dit les fusils des vieilles vidéos.

— De quoi s’agit-il ? demanda-t-il en désignant la machine.

— D’un système de défense. Qui nous apprend que nous avons des visiteurs. (Elle était tout sauf détendue. Leur avait-il fait peur ?) Je vous emmène voir la superintendante Frankland.

Il se détourna de la ruche et les suivit vers l’enfilade de bâtiments carrés et verts. À l’intérieur des couloirs nus et rêches, les murs translucides donnaient l’impression d’être sous l’eau.

Frankland était à quatre pattes. Elle lavait le sol avec un chiffon. La militaire la regarda, surprise. La superintendante ne leva pas le regard.

— Oui, Qureshi ? Qu’y a-t-il ?

— Un visiteur, Madame.

Elle s’assit sur ses talons et regarda Josh.

— Confortable, non ? Un peu moins que la maison, certes…

— Vous nettoyez les sols ? demanda-t-il.

— Nous le faisons chacun à notre tour, expliqua-t-elle en écartant le chiffon et en se relevant. Autant me rendre utile.

— Je dois vous parler.

Qureshi et l’autre soldat repartirent sans qu’elle ait à leur en donner l’ordre. Frankland se sécha les mains sur son pantalon et invita Josh à s’asseoir. Il ne s’était pas attendu à ce qu’une commandante nettoie les sols. À voir leur tête, les soldats non plus

— J’ai organisé une entrevue avec l’un des représentants wess’har, dit-il.

— Ici ?

— Il vaudrait sans doute mieux vous rencontrer chez moi.

— Que dois-je savoir avant de le voir ? Un sujet à éviter ?

— Il a l’habitude des humains. Il parle un anglais parfait. Il est un peu différent du reste de son peuple.

— Dois-je apprendre une formule de salutation en wess’har ?

— Ce n’est pas ce qu’il attend. Et puis, nous ne sommes pas physiquement capables d’émettre certains de leurs sons. Nous connaissons Aras depuis bien des années, et vous pouvez être entièrement honnête avec lui. En fait, je vous le suggère. Les wess’har sont un peuple très précis. Je vous préviendrai quand il sera là.

Après cela, la conversation ne pouvait que retomber. Il se résolut à partir malgré la soudaine curiosité que l’officier lui inspirait. Chiffon à la main, Shan le raccompagna vers l’entrée. Josh se tourna vers la porte.

— Vous avez érigé des défenses.

— Les marines ont envie de sécurité. Mais ce n’est qu’une alarme. Ils ont désactivé le canon à courte portée.

— Je pense que personne ne vous attaquera ici.

— Je suis bien d’accord. C’est pourquoi je leur ai dit de le désactiver. Mais ce conflit territorial… ça les rend nerveux.

— Les isenj ? Les wess’har ne les laisseraient jamais atterrir ici. Vous n’avez personne à craindre à part vous-mêmes.

Partez, par pitié, partez, pensa-t-il en s’éloignant. Rentrez chez vous et dites-leur qu’il serait trop problématique de s’installer ici. Dites que la planète n’est pas viable d’un point de vue économique. Laissez-nous terminer ce que nous avons à faire. Josh prit son temps pour rentrer, passant par les champs, traversant les jeunes pousses de haricots. James et ses amis bavardaient tout en plantant le chanvre. Dans moins d’une centaine de jours, ce serait la récolte.

À cet instant, il redoutait davantage le changement que la mort. Sans pour autant savoir quelle génération irait restaurer la Terre, il avait eu conscience dès son plus jeune âge que cette colonie ne serait pas permanente. Lui l’aurait voulue éternelle. À quoi leur servirait la planète originelle ? On pouvait adorer Dieu et sa création n’importe où. Question de foi…

Mais c’était la main des wess’har, et non de Dieu, qui leur avait permis de vivre ici. Sans ses bienfaiteurs étrangers, la colonie serait morte, et la précieuse banque génétique avec elle. Peut-être l’intervention des wess’har suivait-elle la volonté divine, mais c’était tout de même la technologie wess’har qui les faisait vivre.

À la maison, Deborah jouait avec Rachel. La petite fille lui tendit une feuille de papier de chanvre striée de lignes bleues et vertes.

— Regarde, papa ! dit-elle en se jetant dans ses jambes jusqu’à presque le faire tomber. J’ai dessiné les champs. C’est pour Aras !

— C’est très joli, ma douce. Je pense que ça lui fera plaisir. (Il la souleva et s’approcha de Deborah, qui rangeait les pinceaux et les peintures dans leur boîte.) Il a appelé, donc ?

— Il sera là demain. Il n’a pas dit grand-chose.

— Frankland est prête.

— C’est une femme bien. Je pense que tu pourrais lui faire confiance.

— Qu’est-ce qui te fait penser ça ?

— Elle a nettoyé sa chambre avant de partir. À fond, même. C’est le genre de détail qui en dit long sur une personne.

Josh rit.

— Oui, c’est sans doute une personne qui nettoie toujours sur son passage.

— Pourquoi Aras a-t-il des griffes ? demanda Rachel.

— Parce que c’est Aras, répondit sa mère.

— Il dit que son peuple n’a pas de griffes.

— Eh bien, Aras est très spécial, même pour un wess’har, ma chérie. Mais ne parle pas de ça quand il y a des visiteurs, d’accord ? C’est notre secret, tu le sais.

— Oui, Maman. C’est un ange ?

— Non, c’est quelqu’un qui s’occupe de nous. Et nous nous occupons aussi de lui, n’est-ce pas ? On garde son secret.

Rachel posa son index sur ses lèvres, pour mimer le silence. Puis elle se dégagea des bras de son père et partit avec son dessin.

— Quoi qu’il arrive, dit Deborah, nous nous en sortirons. Le plus difficile, ça aura été de rester en vie tout ce temps.

Josh lui adressa un sourire vacillant et s’assit devant le thé et le gâteau aux agrumes qu’elle avait posés sur la table. Deborah avait généralement raison. Ce qui l’inquiétait, c’était de savoir par quoi ils devraient passer, avant d’en sortir.

— Faites attention aux routes, conseilla Josh. Elles sont encore vivantes.

Shan suivait Bennett, Becken, Mesevy et Rayat, imitant leurs pas sur la légère courbe convexe de la végétation rase. Devant eux, Josh les guidait.

— Les wess’har construisent des routes organiques ? demanda Mesevy.

— Non. Le sol ferme dans la zone marécageuse est fait de colonies d’organismes. Nous les utilisons simplement comme chemins. (Josh avait le ton patient de ceux qui ont l’habitude des jeunes enfants qui posent les mêmes questions des dizaines de fois.) Les pistes bougent de temps en temps. Cherchez les parties plus sombres. C’est le marécage.

— Il est profond ? demanda Shan.

— De plusieurs mètres. Si vous tombez, c’est fini pour vous.

Mesevy et Rayat ne dirent rien, mais Shan remarqua qu’ils firent jouer leur sac à dos, comme pour mieux le caler sur leurs épaules. Dans leur matériel standard de survie en milieu hostile, Bennett et Becken avaient pioché des perches de métal. Peu habituée à ce genre de pratique par son environnement urbain, Shan reconnut qu’elles seraient commodes pour donner un bon coup sur le museau du premier voyou venu.

Quand elle se pencha vers lui, Bennett sentait le savon et la détermination

— Ça sert à vérifier la profondeur ? lui demanda-t-elle tout bas.

— Non, Madame. À se tirer d’affaire.

Le marais – ou le sable mouvant – paraissait d’une solidité trompeuse. Par endroits aussi riche et lisse qu’un terrain de golf, il était semé de flaques qui rappelaient le danger. Sans la toile substantielle formée par le réseau de plantes entremêlées sur sa surface, le marais aurait formé une frontière naturelle entre la colonie et le reste de l’île.

Sous la surveillance de Josh, Mesevy et Rayat s’arrêtaient de temps en temps pour sonder le sol et faire des relevés. Mesevy déroulait une bande de dix centimètres d’adhésif blanc entre ses doigts gantés et la traînait lentement sur la surface du marécage.

— Ça vous convient, Josh ? Je ramasse simplement des cellules de surface pour analyse.

Apparemment, cela respectait suffisamment l’environnement pour Josh. Le marais, lui, restait indifférent.

La bénédiction de Josh en poche, Mesevy s’arrêta dorénavant à chaque changement de couleur du chemin pour y passer sa bande adhésive et l’emballer. Rayat la suivait simplement, l’air maussade. Puis il trébucha.

— Attention, lança Becken. Ralentissez. Vous ne voudriez pas qu’on vous repêche, quand même ?

En tout cas, je ne prendrais pas cette peine, moi, se dit Shan. Pauvre emmerdeur. Elle vérifia sur son Suisse le digest des transmissions au camp. Eddie occupait la ligne, envoyant ses articles en mode vocal. Dieu seul savait comment il parvenait à écrire autant sur la construction d’un camp de base, l’installation des canalisations et l’herbe orange au loin : elle lui reconnaissait une certaine ingéniosité.

Bennett se retourna. Avec un sourire nerveux, il attendit qu’elle le rattrape avant de reprendre sa progression prudente. La route vivante devait être large d’un mètre cinquante.

Avec une exclamation de surprise, Mesevy leur indiqua un mouvement dans le marais. Devant elle, crevant la surface comme un saumon qui remonte le courant, ils aperçurent une sorte de feuille transparente et luisante. Shan leva son Suisse pour en prendre quelques images.

— Aras appelle cela un sheven, dit Josh. Faites attention. Ils chassent en enveloppant leurs proies, et certains sont parfois très, très gros. Et après, ils vous digèrent.

— Comme si on se faisait manger par du film alimentaire, commenta Shan.

— Toutes les bestioles font ça, ici ? s’étonna Bennett. Il n’y a pas de gentils petits animaux tout doux ?

Quand Shan lui avait parlé des velourocs, il n’avait pas paru fasciné. Cette fois, il réprima tout juste un frisson. Josh ne répondit pas.

Ils regardèrent le sheven flotter comme un sac en plastique puis replonger avec un bruit de succion. Il avait dû trouver une victime inconnue dans la vase. Shan ressentit un malaise familier à l’idée de ce trépas anonyme.

— Comme vous le disiez, Superintendante, nous pourrons toujours utiliser la base de données, dit Mesevy, soulagée de ne pas devoir affronter le sheven avec un morceau d’adhésif.

Shan rangea son Suisse. Cette faune prédatrice aux habitudes dérangeantes dissuaderait peut-être les passagers de tenter le diable.

La route commença à se rétrécir. Josh s’arrêta et regarda autour de lui.

— Je regrette. Elle s’est déplacée depuis la semaine dernière. Le chemin qui permettait de passer n’est plus là. Retournez-vous lentement et ne bougez plus. Je vais repasser devant.

Tournés pour présenter leur profil le plus étroit, ils laissèrent Josh reprendre la tête de la file dans l’autre sens. Sous ses pas, le chemin ondulait comme un pont de cordes. Josh dépassa Shan et se retourna vers les autres.

— Je regrette vraiment. On dirait qu’il va falloir revenir là d’où nous sommes partis. La prochaine fois, j’utiliserai l’appareil de surface. Ça devient trop dangereux.

Ils se retournèrent en entendant un jappement. Mesevy n’était plus là. Du moins pas sur le chemin. Elle était dans le marais jusqu’aux genoux, puis jusqu’à la taille en quelques secondes. Elle se débattait en silence.

— Jon ! Un de chute, là !

Bennett tendit le bras comme une aiguille de boussole en retournant vers l’arrière de la file. De son côté, Shan se demandait où était le sheven.

Becken étira la perche sur toute sa longueur et s’allongea pour la faire glisser vers la scientifique. Bennett s’accroupit à côté de lui et tira une longueur de ligne de sa veste. Mesevy nageait au ralenti. Et elle avait retrouvé sa voix.

— Oh mon Dieu je vais me noyer je vais me noyer je coule je coule.

— Ne bougez plus, dit Bennett d’un ton très calme. Arrêtez de lutter. Ne bougez plus.

— Je ne peux pas.

— Mettez-vous sur le dos. Allez. Laissez-vous aller, comme si vous vous allongiez sur de l’herbe.

— Je…

— Maintenant. Sur le dos.

Elle parvint à se retourner et à s’allonger, les yeux écarquillés de terreur. Becken poussa la perche sous son dos.

— Essayez d’y faire glisser vos hanches.

Shan s’avança. Elle savait qu’elle ne pourrait rien faire de plus que les marines, mais elle trouvait étrange de ne pas prendre le contrôle dans une situation d’urgence. Où était ce sheven ? Tout le monde devait y penser. Mais personne ne disait quoi que ce soit.

Bennett essayait encore de placer la perche sous Mesevy.

— Arrêtez de lutter, dit-il. Plus vous bougez vite, plus le marais est liquide. C’est l’effet de la pression que vous y mettez. Ça vous connaît, la pression, non ? Sabine, parlez-moi. La pression. Regardez-moi. Détendez-vous. (Il se retourna vers Shan et lui tendit le bout de la ligne.) Assurez la corde, Madame. Vous savez faire un nœud de chaise ?

A priori oui.

Shan se détacha de la réalité. Elle enroula tant bien que mal la corde autour de sa taille. La vieille comptine lui revint, aussi efficace qu’un BR. Elle était avec son père au bord de la mer, et elle le voyait qui lui apprenait à faire un nœud. Elle étudiait ses mains. Le lapin sort de son trou, fait le tour de l’arbre, et rentre dans le trou.

Elle tira sur le nœud, qui tint bon. Détachée ou pas, elle se rappelait aussi comment le défaire s’il le fallait. Bennett déroula la corde entre ses mains et se pencha à côté de Becken. Mesevy recommença à se débattre, incapable de contrôler sa panique. Du coup, elle glissa de la perche et recommença à couler.

Et le sac plastique fit surface à quelques mètres de là.

— Merde, souffla Bennett.

S’il hésita, ce fut une fraction de seconde, pas plus. Il roula jusqu’à la surface du marais avec sa perche et se laissa flotter, poussant lentement vers Mesevy pour finalement l’attraper d’un coup. Tout le mouvement fut lent, presque silencieux, à part les sanglots de Mesevy. Bennett lui enroula la corde autour de la taille, et Becken commença à la tirer.

— Restez inerte, lui cria Bennett. Allez. Faites l’étoile de mer. Écartez les bras et les jambes, et arrêtez de vous débattre.

Puis elle se retrouva à moitié sur la terre ferme. Becken la saisit et la fit rouler sur le sol. Bennett, sur le dos contre la perche, attendit que Becken lui jette la ligne et le hisse.

Une partie du sheven refit surface. Il était peut-être gros, ou petit. Ils ne le sauraient jamais. Shan était encore cramponnée à la corde nouée à sa taille.

— C’était juste, dit Rayat en relevant Mesevy.

Les deux marines avaient le souffle court ; ils étaient épuisés, et couverts de plus d’échantillons que Mesevy n’en aurait besoin.

— On rentre à la base, dit Shan en repérant le moment où on s’attendait à ce qu’elle reprenne le contrôle. Je pense que cela met fin à notre excursion. Suivez Josh.

Elle posa la main sur l’épaule de Bennett.

— Bien joué.

Il ne répondit pas. Le regard braqué devant lui, le visage blanc comme un linge, il paraissait sur le point de tomber. Il fallut un moment à Shan pour reconnaître la terreur. C’était encore plus choquant que de voir Mesevy s’enfoncer dans le marécage. Elle le rattrapa par le coude. Il ne fallait pas que les autres le voient s’écrouler.

— Ça va ?

— Oui, je vais bien.

— Non, pas du tout, Bennett. (Elle lui saisit le visage à deux mains et le força à la regarder dans les yeux, fixes et larges au milieu de la boue et de la vase.) Allez. Respirez lentement.

Les autres marchaient un peu en avant ; Becken se retourna. Puis il pressa les autres de continuer, comprenant apparemment que Bennett n’aurait pas besoin d’un public.

— Tout va bien. Allez. Respirez à fond.

— Je suis désolé, Madame.

— Pas de souci, mon vieux. Ne bougez pas.

— OK. OK.

Il dégagea sa tête et vomit sur le côté du chemin. Une peur abjecte, purement animale. Elle ressentait une partie de sa gêne. Mais il avait tenu bon le temps de sauver Mesevy, et pour ça il fallait plus de cran qu’elle ne pouvait l’imaginer. Le sheven aurait été une mort désagréable. Elle ne l’aurait pas risquée pour sauver une inconnue.

— Je vais en entendre parler pendant des années, dit-il en s’essuyant les lèvres. Je fais un beau marine, tiens, putain. Euh, pardon Madame, sauf votre respect.

Il repartit d’un pas raide. Son estomac n’était pas le seul à l’avoir trahi. Il s’était fait dessus. Shan resta à sa hauteur, et regretta de ne pas être douée pour rassurer les gens.

— Ne soyez pas idiot. Vous croyez que ça ne m’est jamais arrivé ? Il faudrait être complètement malade pour ne pas avoir peur.

— Mais je craque tout le temps. Et tout le monde le sait, quand ça arrive. (Il tendit la paume gauche, éclairée et couverte de transmissions – battements de cœur, adrénaline…) Ce putain de machin transmet tout le temps. Dès que je pète, tout le monde le sait.

— Vous n’avez jamais d’intimité ?

Il secoua la tête.

— Diagnostic complet, en permanence, et transmission vocale. Assez résistant pour tenir sur le champ de bataille. Je ne peux pas le désactiver sans un technicien. Sauf la vidéo, bien sûr.

Elle lui saisit le bras avec douceur.

— La peur n’a rien de honteux, Ade. (À utiliser son prénom, elle sentit entre eux une familiarité réelle.) C’est la façon qu’a la nature de te dire de ne pas jouer au con.

— Non, je panique, c’est comme ça. C’est pour ça que je suis là, pour apprendre à me tenir.

— Je ne vous ai pas vu paniquer au moment où il fallait agir.

Il haussa les épaules avec tristesse. Elle faillit le prendre dans ses bras en voyant combien cela lui aurait fait du bien. Il n’existait pas beaucoup de héros, dans son monde. Bennett, capable de fonctionner et d’agir alors que la peur lui avait fait perdre le contrôle de son corps, en était devenu un.

Avant qu’ils arrivent au camp, la réalité du bioécran vigilant de Bennett lui fut rappelée. Qureshi et Balwant Sling Chahal approchèrent d’eux avec un grand sourire.

— Bien joué, sergent, lancèrent-ils. Dommage qu’on ait pris le temps de vous faire un petit déjeuner, hein ?

Bennett ignora la pique et continua sur sa lancée.

— Oh, foutez-lui la paix ! riposta Shan, figeant les deux marines sur place. Ce n’est pas une blague, OK ? Ayez un peu de respect !

Elle regretta immédiatement sa colère, et fut surprise de voir les deux marines se redresser d’un coup. Ils se retinrent tout juste de la saluer.

Bennett se tourna vers elle.

— C’est très gentil à vous, Madame, mais ils savent que je me suis chié dessus. Ça m’est déjà arrivé. Mais merci beaucoup.

— Ce foutu machin enregistre tout ce que vous dites, tout ce que vous faites ?

— Tout.

— Vraiment tout ?

Bennett comprit.

— Ah… Oui. Il n’y a pas que les médicaments qui nous forcent au célibat en mission. Une fois branché, tout le monde sait ce que vous êtes en train de faire.

Leurs regards se croisèrent juste trop longtemps pour qu’ils soient tous les deux à l’aise, et Shan fut surprise de sa déception à l’idée d’une étreinte en diffusion large. L’idée était donc avortée, alors qu’elle se rendait tout juste compte de l’intérêt qu’il suscitait chez elle. Dommage. C’était un bon gars, un brave gars, mais ça n’irait jamais plus loin. Elle lui fit une tasse de café dans le réfectoire, pas dans une cabine, pour éviter ces idées indisciplinées. Après tout, elle pouvait bien se contrôler.

— Devinez… dit Champciaux. L’IA a rétabli le scanner de cartographie.

Son visage délicat s’encadrait dans l’ouverture de la cabine de Shan. À présent qu’il avait rasé ses cheveux clairsemés, il était plutôt séduisant.

— Je sais. J’ai vu la transmission s’activer.

— Oui, mais j’ai travaillé sur les scans. Vous avez cinq minutes ?

Elle replia l’écran et se renfonça dans sa chaise, sans trop savoir si les images d’un géologue pourraient l’intéresser. Champciaux avait une certaine innocence. À moins qu’elle la lui projette parce qu’il était financé par des organisations moins agressives que les autres. C’était un pur académicien. Il examinait des rochers, voilà tout. Il regardait la création. Il ne modifiait pas les gènes ou ne jonglait pas avec les maladies par appât du gain ou pour défier la nature.

Sous ses yeux, l’image sur papier intelligent paraissait plus réelle que les affichages habituels sur écran. Pourtant, Shan ne savait pas trop ce qu’elle devait y voir. Des rouges, bleus et vert acide, très vifs, en trois dimensions. Une image de paysage dans laquelle on pouvait s’immerger, une terre peu accidentée et couturée de petits ruisseaux. À ce monde miniature, on avait surimposé des lignes jaunes et violettes, très régulières, tout sauf naturelles. Une grille. Ce tartan bizarre couvrait toute la feuille.

— La ville, dit-il.

— Je ne comprends pas l’échelle.

— Du genre d’Angkor Vat, dit Champciaux. Une cité de plusieurs millions d’habitants. Même si les traces physiques, comme les murs et les routes, ont disparu avec le temps, elles laissent des dépressions et des variations du paysage naturel. Parfois, on ne peut les voir qu’avec des imageries par laser ou des sonars.

— Oui, j’ai vu des documentaires d’archéologie. Dites-moi où c’est.

— Ce sont les îles de la chaîne où nous nous trouvons. Non seulement ça, mais j’ai les mêmes images de la côte, jusqu’au continent. Dans le passé, ça a été une planète très habitée. Bon, je ne suis pas un expert, parce que je m’intéresse surtout aux cailloux, mais ce genre de données géophysiques, je les lis aussi bien que tout le monde.

Shan se rappela soudain Josh Garrod à côté d’elle, debout dans la lande extraterrestre. Il lui disait qu’il y avait eu une ville, une ville effacée. Pas détruite, ni rasée, mais effacée. Elle voulut s’orienter sur la carte.

— Et nous, où sommes-nous ?

Champciaux toucha l’icône en marge de la feuille intelligente, et une nouvelle image apparut.

— Juste ici.

Il toucha de nouveau l’icône, et l’échelle s’agrandit.

Shan voyait la côte, la petite tache que faisaient leur campement et le lacis à peine identifiable des dômes cachés de Constantine. Tout cela sous une couche de lignes plus pâles, un filet recouvrant toute l’île. Et quand elle changea d’échelle, elle la retrouva sur l’île suivante, et la suivante.

Le réseau de ces traces aurait pu être plus ancien que la ville disparue. L’histoire de la planète, après tout, faisait partie de ces vides qu’elle devrait remplir. Pour ce qu’elle en savait, cela pouvait être comme sur la Terre, des bâtiments construits les uns sur les autres, siècle après siècle. Mais, au fond d’elle-même, elle savait que ce n’était pas le cas.

Les wess’har n’avaient pas seulement éliminé une ville. Ils avaient détruit une nation.

— Je peux le garder ? J’aimerais le montrer à quelqu’un.

Champciaux hocha la tête.

— Qu’est-ce que vous en pensez ? Je sais qu’on ne vient pas pour l’archéologie, mais ça doit être une sacrée découverte.

— Ça dépend. Si ça se trouve, ces routes-là étaient organiques, et pas du tout artificielles.

Et ça dépendait de la façon dont les villes avaient cessé d’exister. Shan avait l’impression que les wess’har ne plaisantaient vraiment pas. Champciaux paraissait un peu déçu.

— Je vais voir ce que les gens du coin pourront m’apprendre.

Elle s’efforçait de paraître simplement prudente. En réalité, ses pires angoisses se confirmaient. Mais les civils – les vrais civils – accueillaient rarement ce genre de nouvelle avec sérénité.

Au moins, elle connaissait à présent l’échelle de ce qui l’attendait. Elle se demanda si Josh pourrait l’aider dans ses recherches. En général, tout dépendait de la façon dont on posait la question.

Elle avait rarement besoin de la poser deux fois.

— Vous avez un moment ?

Hugel passa la tête par la porte de Shan, qui leva les yeux de son Suisse. Ça n’en finissait plus de défiler…

— Un problème ?

— Pas vraiment un problème, mais je voulais vous prévenir d’une situation potentiellement délicate. (Hugel entra et ferma la porte.) Et je romps le secret professionnel.

— Allez-y. Je ne dirai rien à la commission d’éthique.

— C’est à propos du capitaine Neville.

— Oui, je sens qu’elle a un problème, mais quoi ? On dirait qu’elle a la tête ailleurs.

— Elle est enceinte.

Shan se renfonça dans sa chaise et grogna.

— Oh. Fantastique. Génial.

— Vu les circonstances, vous devriez être au courant. Ce n’est pas la fin du monde – mais il faudra faire preuve de prudence. Les femmes de la colonie parviennent à mener une grossesse à terme, mais elles sont habituées au manque d’oxygène.

— Elle n’est pas colon. Elle est censée commander un putain de navire de guerre.

— Eh bien, rien ne l’empêchera de continuer son travail pendant encore quelques mois. Elle n’est pas en situation de combat, après tout.

— Donc, elle a décidé de le garder ?

— Oui.

— Eh bien, on ne peut pas choisir à sa place. Mais c’est vraiment stupide. (Shan se rejoua leur conversation précédente en accéléré, et en garda un arrière-goût de trahison.) Elle m’a assuré que ses hommes étaient des pros disciplinés, qui sauraient la garder dans leur pantalon. J’en doutais déjà, à l’époque.

— Je pense qu’elle l’a conçu avant le départ, sans le savoir. (Hugel paraissait mal à l’aise.) Tout le monde peut se tromper.

— Désolée. Je sais que ma réaction n’est pas très professionnelle, mais ça rajoute une complication, non ?

— Médicalement, oui. C’est une grossesse à risques, même pour une femme jeune et en forme comme elle.

— Vu. Prévenez-moi quand il faudra qu’elle abandonne son commandement. Qui d’autre est au courant ?

— Personne. Vous ne mentionnerez pas cette conversation, hein ? S’il vous plaît…

— Non. Et merci de m’avoir prévenue.

Et voyons combien de temps Lindsay mettra à m’en parler.

— Tant que je suis là, Eddie m’a dit qu’il voulait parler à Aras, pour une interview.

— Je transmettrai sa demande.

Hugel eut un petit sourire, comme si elle se demandait comment quitter la cabine.

— Vous ne serez pas trop dure avec Lindsay, hein ?

— Je garderai en esprit tout ce qu’on m’a inculqué pour gérer mes hommes.

— C’est bien ce que je craignais. Vous êtes dans un environnement de travail assez macho et sévère.

— Vous voulez dire que je ne comprends pas les femmes ?

— Peut-être.

— Si des filles veulent jouer avec les garçons et être payées comme les garçons, il faut qu’elles se comportent comme des garçons. Je n’ai pas le droit d’avoir ce genre d’opinion de façon officielle, mais je me trouve dans ma cabine, à vingt-cinq ans du Bureau central, alors s’ils veulent me réprimander, qu’ils viennent. (Elle se rendit compte qu’elle aurait aussi bien pu se faire tatouer Néandertalienne sur le front.) Les équipes dépendent de l’autonomie de chacun.

— Les gens comme Lindsay dépendent aussi de vous.

— Oui, et j’ai accepté cela, ainsi que tout ce qui va avec. Y compris le coût personnel.

— C’est bien ce que je pensais, répondit Hugel en hochant la tête.

Shan retint une réplique. Si Hugel tirait une quelconque satisfaction de son analyse à l’emporte-pièce, très bien. Elle savait pourquoi elle se sentait si en colère : Lindsay n’avait pas fait ce que Shan Frankland aurait fait dans la même situation.

Les gens commettaient des erreurs. Elle repensa à Green Rage, et cela la détourna de Lindsay. Malgré la version officielle et ses conséquences, il n’y avait pas eu de faute. Sa fierté professionnelle passait après l’accomplissement de la mission. Et puis, ça n’avait plus aucune importance. Tous ceux qui risquaient de perdre des plumes dans l’opération étaient morts ou oubliés.

Pauvre conne, se dit-elle. Tu l’as fait parce que c’était important, pas pour pouvoir dire à tout le monde comme tu étais noble. Pourtant, elle se sentait spoliée, et coupable à cause de cela.

Pour une quelconque raison – sans doute en rapport avec le Briefing refoulé – le nom d’Helen surgit dans son esprit. Elle joua un moment avec, puis le laissa disparaître.

Comment je peux lui en parler ?

Il n’était pas très rassurant de savoir que son second n’avait pas jugé bon de lui dire qu’elle était enceinte en pleine mission.

Shan n’arrivait pas à dormir. À part réfléchir, il n’y avait rien à faire pendant une insomnie. Bon, la petite était furieuse de voir qu’on lui avait retiré son commandement sans explication. Tout son entraînement était chamboulé par les événements, mais c’était son affaire. Elle allait apprendre que Shan Frankland n’aimait pas qu’un subalterne lui cache des informations. Ça alimentait sa méfiance naturelle.

Les marines, eux, paraissaient accepter la situation. C’en était même gênant. Ils témoignaient à Shan une déférence immédiate, de même que les passagers. Pour la plupart. Quand elle passait, ils se redressaient comme si on avait tiré en l’air. Je suis plus vieille, se dit-elle. J’ai passé vingt-cinq ans à apprendre comment avoir l’air intimidante, et ils ne me connaissent pas du tout. J’ai l’avantage. Pour l’instant.

Mais Lindsay n’appréciait peut-être pas. Ici, on lui demandait de refaire ses preuves, et elle avait un problème personnel assez gênant en prime. Ça devait être exaspérant. Il était encore temps de rattraper le coup entre elles. Et Shan ferait le premier pas, parce qu’il fallait que quelqu’un le fasse.

Allongée dans son lit, les yeux au plafond, elle se demandait comment aborder le sujet, quand le sol trembla.

Après l’écho sourd, le silence. Shan se leva d’un bond et commença à remonter le passage. Son pas se transforma en course. À l’entrée des bâtiments, la plupart des marines de repos et la moitié des scientifiques fouillaient la nuit noire du regard.

— C’était quoi, ça ? demanda-t-elle.

— Le périmètre de défense, répondit Chahal. Ça ne peut être que ça.

— Je croyais qu’on l’avait désactivé. Où est le capitaine Neville ? Allez me la chercher.

Les pas de Chahal s’éloignèrent au petit trot, et d’autres s’approchèrent. Bennett, fusil en main. Il indiqua l’horizon du pouce.

— Bon sang, on a touché quelque chose. Le defnet a été activé.

— Je prends le scoot, dit Shan. Vous pouvez trouver le point d’impact ?

— Vert 65 depuis ici, dit-il en indiquant le zéro subjectif d’un geste brusque, puis la direction. Attendez-moi, Madame, je vais chercher Webster.

— Non, allez plutôt chercher Josh Garrod. (Ce qu’ils avaient touché ne devait pas venir de la colonie, et cela ne laissait qu’une seule possibilité.) Je pense qu’il va falloir le faire intervenir.

— Je ne pense pas, Madame.

— Eh bien moi, je le pense, Sergent. Il connaît les locaux bien mieux que nous. Je vous promets de rester en contact vocal en permanence.

Shan retourna dans sa cabine prendre son Suisse, une trousse de premiers secours et une veste. Elle ne pouvait pas attendre Josh. Hugel l’arrêta dans le passage.

— Vous auriez l’usage d’un médecin. Vous savez vous servir de ça ?

— Je vous appellerai si j’ai besoin de vous.

Même si Hugel avait su soigner un extraterrestre, il était sans doute trop tard pour les premiers secours.

Pour une personne habituée à l’environnement urbain, la nuit était choquante. Wess’ej, leur lune, n’était pas encore levée, et elle n’avait pas de GPS pour se guider. Le scoot enregistrerait l’itinéraire pour faciliter son retour, mais l’aller ne reposait que sur son pilotage. Elle mit le contact.

À la lumière de son Suisse, Shan finit par trouver un sillon de terre et de débris métalliques. Elle suivit la piste au pas jusqu’à ce que les fragments deviennent plus gros et qu’elle y lise des inscriptions.

Ça ne ressemblait pas à des débris d’obus. Donc, c’était étranger. Noir, mat, et couvert de symboles bleus, hermétiques.

Un pilote extraterrestre mort l’attendait au bout de cette piste. Elle arrêta le scoot et suivit le reste de la piste à pied. Derrière elle, elle entendait des pas précipités. Josh Garrod ralentit quand il l’eut rattrapée.

Son visage stupéfait confirmait les pires craintes de Shan : ils avaient sans doute abattu l’un des pacificateurs wess’har. Les colons sortaient rarement la nuit, et tout le personnel de la mission était dans la base.

— Vous aviez dit qu’il ne tirerait pas.

— Josh, vous n’avez pas idée comme je suis désolée.

— Je pensais qu’il viendrait à pied. Je ne pensais pas qu’il utiliserait un transport.

Juste une fois, rien qu’une fois, faites que j’aie tort. Elle se maudit de ne pas avoir vérifié elle-même le système de défense, de ne pas avoir appris comment le désactiver. On ne peut se fier à personne.

Josh courait, un peu en avance sur elle. Son souffle audible tenait plus du sanglot retenu que de l’essoufflement. Je n’accepterai plus jamais la moindre assurance de leur part. Son vieux sergent instructeur, mort depuis longtemps, lui marmonnait encore que rien ne remplacerait jamais ses propres yeux. Ce n’était que la deuxième fois qu’elle oubliait ce conseil.

— Ô mon Dieu, dit Josh.

Mais c’était une prière.

Le petit véhicule avait assez bien résisté. Intact, il aurait été de la taille d’une grosse Jeep. Le dossier d’un siège dépassait du sol meurtri, avec ce qu’elle crut reconnaître comme des stabilisateurs avant. C’était le plus dur : il fallait chercher le corps. Elle retourna prendre une pelle dans l’équipement du scoot pour aider Josh qui creusait avec ses mains. Shan avait le souffle coupé par l’effort, et son nez coulait.

Voilà. Elle avait assez de place pour entrer et allumer sa lampe. Elle se prépara au choc. Il n’était jamais agréable de découvrir des entrailles et des membres, même si cela faisait des années qu’on voyait des accidents. Mais plus on s’attendait à l’horreur, mieux on gérait la réalité.

Elle braqua la lampe.

— Oh, bordel de Dieu, souffla-t-elle en oubliant tout respect culturel et en manquant tomber.

Une main gantée dépassait de la carcasse accidentée.

Elle posa le Suisse sur une partie plate du cockpit pour que la lumière tombe sur le corps. Josh saisit l’objet et l’approcha. Si elle ne retirait pas les débris avec prudence, elle risquait de faire beaucoup plus de dégâts à la créature. Un frottement métallique l’arrêta. Des morceaux de coque s’ouvrirent de force, comme pour l’éclosion d’un très gros oiseau. Une silhouette complètement disproportionnée par rapport au vaisseau émergea. Elle voulut s’extirper de la carcasse, mais tomba à genoux dès qu’elle fut libérée du siège. Josh se précipita à son secours.

— Aras, Aras, répétait-il. Aras, tout va bien ? Le projectile n’aurait pas dû te toucher.

L’extraterrestre était gros. Vraiment gros. Shan leva les yeux quand il se déplia sur toute sa hauteur. Ses mouvements n’étaient pas humains, son odeur n’était pas humaine, les sons qu’il émettait n’étaient pas humains. C’était un extraterrestre, un vrai. Très peu d’humains en avaient vu. Tout à sa joie incrédule, Shan faillit en oublier l’urgence et la peur.

Un extraterrestre. Grand Seigneur, Grande Dame, elle se tenait devant la merveille de la création.

Un son bas, juste à la limite de son audition, lui irritait l’arrière de la langue et la poussa à se boucher les tympans. Puis cela cessa.

La créature avait deux membres supérieurs, deux membres inférieurs, et une tête là où doivent se trouver les têtes. Cela la rendait à la fois plus dérangeante et plus merveilleuse. Elle écarta les mains en espérant qu’il comprendrait le geste : je ne vais pas utiliser d’arme.

— Je suis désolée. C’était une erreur. Nous ne voulions pas vous blesser.

La comprenait-il ? Ses yeux – très sombres, bordés de blanc, comme un animal, comme tous les animaux qu’elle avait regardés dans les yeux, avec un plongeon dans une autre intelligence – étaient fixés sur les siens. C’était tout ce qu’elle voyait de son visage. Le reste était couvert de tissu.

— Vous êtes des gethes. Vous tirez d’abord, c’est bien connu.

Sans la résonance dans cette voix, sans les infrasons qui lui avaient heurté les oreilles, il aurait paru presque humain. Son anglais était sans accent. Il entreprit d’ôter sa cagoule. Shan s’attendait presque à voir un homme, malgré tout, mais non. Sa peau était couleur bronze irisé. C’était le visage d’un fauve idéalisé, incroyablement fin.

— Vous me comprenez. Vous comprenez ce que je dis ?

Shan était soulagée. Inutile de craindre la responsabilité du premier contact, il avait déjà rencontré des humains. Mais c’est un extraterrestre, un vrai extraterrestre, lui rappelait sans cesse son esprit.

— Malgré votre accent, oui. Vous êtes Shan Frankland. Vous ne pouvez pas contrôler votre peuple ?

— Je ne peux que vous présenter mes excuses. (Et éventrer quelqu’un à la base, quand je saurai qui est responsable.) Ne bougez pas. Je vais demander une aide médicale.

L’extraterrestre eut un soupir presque humain, comme une expression de mépris.

— Je me remettrai.

— Vous pourriez être en état de choc. Laissez-moi…

Josh tendit la main pour l’arrêter. L’extraterrestre la regardait sans ciller.

— Vos médecins ne pourraient rien faire pour moi, même si j’en avais besoin. (Il plia prudemment le bras droit, puis le gauche.) Tout ira bien.

Josh pressa les paumes l’une contre l’autre, comme en prière. Il paraissait craintif.

— Rentrons à Constantine, Aras. Reste chez nous jusqu’à ce que tu sois complètement remis.

— C’est votre ami le pacificateur, n’est-ce pas ? demanda Shan.

— Oui. Voici Aras Sar Iussan.

Aras opina du chef, et une épaisse natte de cheveux bruns glissa de son col. Il la remit en place d’un geste presque embarrassé.

Shan Chail, dit-il. Ce n’est pas une façon idéale de nous rencontrer, n’est-ce pas ?

— Le mal que nous vous avons fait est de ma responsabilité, et j’en accepte les conséquences, dit Shan.

Elle tendit la main. Aras faillit la serrer, puis parut changer d’avis.

— Je ne vous en tiens nulle rancœur. Vous êtes la matriarche, c’est bien cela ?

Le titre en valait bien un autre.

— Oui, en effet.

— Alors nous parlerons des conditions de votre séjour ici. Demain.

— Demain, ce sera très bien.

Les trois places théoriques du scoot n’étaient pas conçues pour une masse comme celle d’Aras. Shan lui céda la sienne.

— Je peux marcher, insista-t-elle. Nous viendrons examiner votre vaisseau quand il fera jour, et nous verrons ce que vous pouvez en récupérer. Bien sûr, nous vous aiderons autant que possible pour les réparations.

— Le véhicule se débrouillera tout seul, répondit-il. Et je peux marcher également.

Josh intervint.

— Ramenez le scoot, Superintendante. Nous vous rattraperons.

— D’accord, je vais prévenir de notre arrivée.

Aras ne paraissait pas garder de traumatisme après l’accident. Shan ne voyait pas comment il aurait pu survivre à l’attaque, et pourtant… C’était étrange. Et, à cause de cette étrangeté, elle garderait cela pour elle, pour le moment. Elle ouvrit son Suisse et appela Bennett.

Elle regardait Aras. Complètement immobile, il la contemplait fixement. Non, elle n’en parlerait pas.

— Pas de bobo, dit-elle. Juste de la casse matérielle. Nous rentrons.

— Vous allez bien ?

— Oui, très bien. Vraiment. Merci, ajouta-t-elle avec un petit sourire.

Elle croisa le regard de l’extraterrestre. Il affichait peut-être du soulagement, ou de la méfiance – comment savoir ? Mais elle sentait une entente tacite entre eux.

— À tout à l’heure, dit-elle en démarrant le scoot.

Avec un large virage, elle fit le tour de l’appareil accidenté et vit des coulures de liquide sombre sur le siège et la verrière. Ç’aurait facilement pu être du sang. Aras et Josh étaient déjà assez loin et parlaient vivement. Elle les dépassa – lentement, pour ne pas faire voler de poussière – et remarqua les taches sombres sur les vêtements clairs d’Aras. Si ce n’était pas du sang, en grande quantité, elle était l’Aga Khan.

Et pourtant, le pas d’Aras était aussi assuré que celui de Josh. Elle avait vu des voitures entièrement détruites par des accidents dont le chauffeur s’était tiré indemne, et des urgentistes tirer des cadavres de véhicules à peine bosselés. Mais une attaque au canon avait rarement un effet bénin.

Et pourtant, Aras était capable de marcher. Si Josh n’avait pas exprimé de surprise devant sa récupération, elle en ferait autant. Il valait mieux ne pas en parler pour le moment.

Lindsay l’attendait devant sa cabine, a priori de mauvaise humeur. Shan lui fit signe d’entrer et ferma la porte derrière elles. La cabine était trop petite pour faire un esclandre.

— C’était quoi ? demanda Lindsay. Qu’est-ce qu’on a touché ?

— La force d’interposition. Ou une partie. On a abattu un pilote.

— Oh merde.

— Heureusement, il a accepté la possibilité d’un tir ami. Ce qui est aussi bien, vu leur capacité de destruction massive.

— Et quand alliez-vous m’en parler ?

— Quoi ?

Lindsay leva la main comme un agent de la circulation, et les couleurs vives du relevé géophysique de Champciaux illuminèrent sa paume.

— Le fait que quelqu’un a éliminé tout un réseau de villes sur la côte. Quand alliez-vous m’informer de l’échelle de cette menace militaire ?

Shan ne sourcilla même pas.

— Sans doute au moment où vous alliez me dire que vous êtes enceinte.

Silence. Lindsay ne l’interrompit pas. Shan attendit trois secondes pour renforcer son effet. La vache, je sais encore y faire.

— Soyons claires. Nous disposons d’un vaisseau sans capacité offensive, pas assez de monde pour un match de foot et des armes basiques. Ils ont une armée, et ils jouent sur leur terrain. La solution militaire n’existe pas.

— Vous auriez quand même dû m’en parler.

Shan faillit expliquer que rien ne prouvait que les traces relevées par ce scan provenaient d’une guerre, et s’arrêta net.

— Je n’ai pas besoin d’une leçon sur la procédure de la part d’un officier dépourvu de discipline personnelle. Dorénavant, le camp va fonctionner un peu différemment.

Tout ce speech en disait sans doute plus long sur elle-même que sur Lindsay Neville. Cette conversation avait assez duré.

La voix de Lindsay se fendilla, mais son expression restait neutre.

— D’après Bennett, il n’y a pas de blessé. Soit nous avons touché l’appareil, soit nous l’avons raté. On ne se relève pas d’un coup direct !

— Alors soit ils sont très solides, soit nous ne sommes plus les tireurs d’élite que nous pensions être. Cela dit, nous avons de la chance qu’il ne soit pas réduit en cendres. Je dois le voir demain matin. Pour discuter. Il va sans doute m’expliquer comment nous allons être autorisés à vivre, et je vais accepter, de bonne grâce. En m’aplatissant s’il le faut.

Au moins, Lindsay ne demandait pas pourquoi le pilote était encore en un seul morceau. Shan aurait posé la question. Lindsay, elle, devait supposer qu’il s’était éjecté. Encore une différence, petite mais significative, entre leurs façons de voir le monde.

— Au moins on discute, on ne se tire pas dessus.

— L’extraterrestre – Aras – parle anglais mieux que vous ou moi. Il a l’habitude des humains, mais il est évident que nous ne sommes pas le genre de gens qu’il apprécie. Josh lui a dit pourquoi nous sommes ici.

— Ce n’est sans doute pas le meilleur moment pour lui demander un peu de latitude sur la prise d’échantillons…

— Je ne vais même pas y penser. Maintenant, trouvez-moi le macaque qui a activé le périmètre.

— Avec tout le respect que je vous dois, Madame, c’est la procédure standard en territoire potentiellement hostile. C’était à moi de prendre la décision.

— Je vous avais dit de le désactiver. Je vous l’avais demandé expressément, et vous avez enfreint… cet… (Elle retint le mot ordre. La bataille devait cesser. Ce serait un front de trop, une perte de temps.) Trouvez-moi ce marine.

Lindsay se détourna et murmura dans son bioécran. La lueur verdâtre fit frissonner Shan. Personne ne lui implanterait un machin pareil sous la peau. Pas moyen. Plus elle voyait ces engins, plus ils la dégoûtaient. Elle resterait telle qu’on l’avait faite, merci beaucoup.

Elles attendirent, en silence, les mains dans les poches. Quelques minutes plus tard, on entendit arriver Jon Becken, un blond carré avec une cicatrice sur le nez. Plus personne n’était obligé de garder ses cicatrices. Il se disait sans doute que ça le rendait plus viril. Il avait raison.

— Qu’est-ce que c’était que cette idée, Becken ? demanda Shan calmement.

— Le périmètre l’a interprété comme une menace, Madame.

— Je vous avais dit de désactiver le système de défense automatique. Nous n’en avons pas besoin.

— Madame, avec tout mon respect, tout objet inorganique aussi proche se déplaçant à une vitesse pareille, et d’origine clairement étrangère, est une menace.

— Bon sang de bois, désactivez-moi ce putain de machin et ne le réactivez que si je vous en donne l’ordre. Et, demain matin, vous me montrerez comment on le désactive, pour que je puisse vérifier moi-même.

S’il était mécontent de cette engueulade, il n’en montrait rien. Il ne regardait rien en particulier, fixé sur un point du mur, et attendait.

— Vous pouvez disposer.

Elle lui désigna la porte d’un mouvement de tête, et fut surprise de recevoir de sa part un salut parfait.

Lindsay adressa à Shan un regard de reproche.

— Si ç’avait été un des extraterrestres qui veulent s’approprier cet endroit, le réseau de défense vous aurait rendu un fier service.

— Mais ce n’était pas les isenj. Et quand bien même, nous aurions quand même eu plus de chances de survie sans présenter de danger.

— Ça nous donne du temps.

— Ça nous donne des emmerdes. Réfléchissez. Quand allez-vous arrêter de me résister sur ce point ?

— Très bien, Madame.

— Soyons claires sur vos ordres. À moins qu’un extraterrestre s’amène, sorte un couteau et vous dise « Bonjour la Terrienne, je vais vous tuer », vous ne faites rien, compris ? Rien du tout. À part courir, éventuellement. Quelle que soit la provocation. Expliquez bien ça à vos hommes. On ne doit énerver les propriétaires sous aucun prétexte.

— Nous sommes un peu rouillés en diplomatie. Toutes mes excuses. Mais, puisque nous parlons d’ordres, laissez-moi clarifier un point à mon tour. C’est moi qui dirige les marines. En leur donnant des ordres, vous sapez ma position.

— Je suis votre supérieure pour cette mission. Et si cela entrave votre protocole militaire, c’est tant pis. (Tu l’as perdue. Tu aurais dû t’en douter.) Faisons preuve de bon sens. Ils sont en avance sur nous, techniquement, et ils savent où nous vivons. Donc, on laisse passer.

— Compris, Madame. (Lindsay tentait une expression neutre, mais sa colère – ou un sentiment approchant – lui rougissait la gorge.) Que pouvons-nous faire d’autre pour l’instant ?

— Rien. On attend. Ne dites rien aux passagers.

— Devons-nous récupérer l’épave ?

— Comment réagiriez-vous si quelqu’un abattait votre appareil puis en volait les débris ?

— Il vaut sans doute mieux le laisser là où il est.

— Il pourrait aussi être intelligent de demander aux hommes de ranger leur fusil à l’armurerie.

— C’est vraiment sage ?

Ça, c’est un ordre.

Les lèvres de Lindsay se crispèrent.

— Je pense qu’il est de mon devoir de vous informer que c’est d’une dangereuse inconscience.

Shan n’avait encore jamais justifié un ordre, mais si elle voulait sauver sa relation avec son officier en second, malgré tous les dégâts qu’elle avait déjà provoqués, c’était sa meilleure chance. Elle ravala sa colère.

— Merci. C’est noté.

— Madame, vous êtes-vous déjà retrouvée dans une situation aussi volatile que celle-ci ?

Shan serra les poings et les dents.

— Attendez, laissez-moi réfléchir… (Elle releva sa manche et montra à Lindsay une cicatrice fripée qui courait de son poignet à son biceps.) J’ai reçu des cocktails Molotov. On m’a tiré dessus six fois. On m’a retiré de la cuisse une lame d’acier de dix centimètres. Je n’ai pas encaissé tout ça en dressant des contraventions, ma chérie. Quand vous aurez affronté deux cents émeutiers d’aussi près, avec un pauvre bouclier en résine et une matraque, vous pourrez me faire la leçon sur les situations volatiles. Je suis flic, d’accord, mais je ne suis pas une imbécile.

Elle était assez proche de Lindsay pour sentir le café dans son haleine. Face à face, et bien trop proche. Lindsay ne recula pas.

— Toutes mes excuses, Madame. Si j’avais mieux connu vos états de service, je n’aurais sans doute pas eu à poser cette question.

Une longue pause. Aucune des deux ne bougea. Puis, avec un pas en arrière, Lindsay salua dans les règles et sortit. Shan laissa retomber ses épaules et appuya la tête contre la paroi fraîche de sa cabine. Eh bien, j’ai magnifiquement bien joué, on dirait. C’était un territoire étranger, et elle avait mal navigué. Ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas participé à un combat de coqs. La plupart des gens paraissaient comprendre, sans qu’elle ait besoin d’entrer dans les détails, qu’elle gagnerait haut la main. Elle avait l’impression d’avoir perdu quelque chose en s’expliquant.

Mais elle s’inquiéterait plus tard. Ce qu’elle allait dire et faire durant ces prochaines heures déterminerait le sort de toute la mission. Soit ils y resteraient tous, soit ils pourraient rentrer chez eux. Non, c’était même plus que cela. Cela déterminerait leurs rapports futurs avec au moins trois civilisations. La petite avait raison, elle n’était pas formée pour ça. Les armées, c’était nouveau, pour elle. Mais, après tout, une armée, c’était un peu une bande d’émeutiers avec un plan de bataille. Et, de toute façon, personne n’était formé aux relations extraterrestres…

C’est comme une enquête… On analyse, on simplifie, et on résout morceau par morceau. Et le problème immédiat, c’était d’empêcher la situation d’empirer. Ha ! En territoire contesté, à soixante-quinze années du soutien le plus proche, avec un vaisseau en rade, sept militaires, des scientifiques assez peu bienvenus, des hôtes humains récalcitrants, une écologie délicate et une numéro deux qui la détestait cordialement, la situation était déjà sympathique. Mais ils s’étaient offert le luxe de tirer sur l’extraterrestre dont leurs vies dépendaient sans doute. Le foirage total.

Elle retourna sur sa couchette. Les vagues fractales qui dansaient devant ses yeux étaient uniquement l’œuvre de ses nerfs optiques. Au-delà du hublot, la nuit était parfaitement noire. Sans point de référence pour s’orienter, elle se trouva soudain perdue. Allongée, ou debout ? La brève sensation de chute résumait assez bien la mission.

Mais elle avait parlé à un extraterrestre, un vrai extraterrestre, qui lui avait répondu. Pas des algues, pas des bactéries ou de la mousse. C’était un miracle. Le BR lui tapota sur l’épaule. Les non-humains détiennent une partie de la banque génétique. Vous devez établir le contact.

— Je pense que c’est fait, Madame Pérault, murmura-t-elle au hublot. Et maintenant ?

Comme elle s’y attendait, le reste fut silence.