Le lendemain matin, Shan partit en scoot à la recherche du site de l’accident, pas tout à fait convaincue que les marines s’en seraient tenus à l’écart. Elle ne trouva rien. Ni empreintes de pas, ni débris métalliques. Rien que des piles de poussière qui se dispersèrent quand elle les toucha du pied.
C’était donc cela. Du métal à dégradation rapide. Ça pouvait intéresser certaines corporations terriennes. Mais pour l’obtenir, il faudrait demander cette technologie ouvertement. Préférant éviter que quiconque emporte un échantillon, elle laissa ses turbines disperser la poussière. Une fois que tout eut disparu, elle retourna vers le campement.
Vu l’agencement de Constantine, on savait toujours où avaient lieu les rendez-vous importants. Si ce n’était pas à l’église, c’était chez Josh. Cela dit, malgré l’importance de la demeure des Garrod d’un point de vue civique, elle ne paraissait pas plus grosse que celles des voisins. Shan frappa à la porte satinée et attendit qu’on l’invite à entrer.
Elle suivit la voix de Josh. Et aussi un parfum ténu, un bois de santal riche et apaisant. Dans la pièce centrale – à la fois cuisine, salle familiale et atelier –, l’odeur se renforça, malgré la compétition du pain sorti du four et de l’ail. Josh et Aras étaient à table.
— Bonjour, dit Josh.
Aras la salua d’un simple hochement de tête. C’était la première fois qu’elle le voyait en pleine lumière, et elle avait du mal à ne pas le fixer. Il dominait Josh par la taille. Son visage était tout en plans anguleux, à l’image d’une affiche de héros prolétaire soviétique. Comme s’il avait commencé sa vie comme bête mythique avant de se faire passer pour un humain. L’effet suffisait à la réduire au silence. La dernière fois qu’elle avait ressenti cela, c’était face à un tigre du Bengale, l’un des derniers de sa race, une mascotte de régiment qu’on sortait pour des occasions spéciales. Cette créature était presque incroyable. En trois dimensions, le tigre était exactement identique à sa photo dans l’encyclopédie, et pourtant tout à fait différent. Une vie avec ses propres impératifs, ses propres désirs, déconnectée de toute référence humaine, et incroyablement réelle.
Aras ne ressemblait pas du tout à un tigre. Le cerveau humain de Shan, fait pour la reconnaissance des schémas, pataugea encore un peu, essaya chien, chat, oiseau, et ne trouva rien à quoi se raccrocher. Au jour, ses cheveux étaient chocolat, proprement attachés en queue-de-cheval, loin de ce visage inclassable. La tresse était visible par-dessus le col crème de sa tunique.
Il portait des gants. Beige. L’image dans son ensemble était trop forte pour elle, alors elle se contenta de mémoriser ce détail.
— Bonjour Messieurs.
Aras attaqua abruptement :
— Shan Chail, quelles sont vos intentions ici ?
Shan Chail. Par le contexte, elle comprit que c’était une formule de respect, mais il aurait aussi bien pu la traiter de trou-du-cul sans qu’elle s’en doute. Elle déglutit.
— On m’a envoyée pour repérer la colonie de Constantine, localiser sa banque génétique et superviser les activités de recherche de personnes représentant plusieurs corporations et académies. (Josh avait dû lui dire tout cela.) Nous n’avions pas imaginé que des espèces conscientes se trouvaient déjà sur cette planète. Et encore moins trois.
— Deux, corrigea Aras. Nous ne tolérons pas les isenj.
— Quel que soit leur nombre, nous aurions établi un contact diplomatique avant de tenter un atterrissage. Je vous demande pardon pour toute offense que nous avons pu causer. Ainsi que pour les dégâts, bien sûr.
Aras la regardait fixement. L’odeur de santal était plus forte autour de lui. Sans doute son parfum.
— Votre peuple compte-t-il coloniser plus avant cette planète ?
— Je n’ai jamais été informée d’un projet allant en ce sens.
— Je ne crois pas que ce soit la vérité.
Il mettait sa parole en doute. Menteuse. Cela paraissait dit presque sur le ton de la conversation.
— Une fois ma mission terminée, mes ordres sont de ramener tout mon équipage sur Terre. L’évaluation de cette planète en tant qu’habitat éventuel n’entre pas dans le cadre de mes affectations.
— Faux.
Pour l’heure, il paraissait très important de ne pas lâcher son regard. Il était d’une immobilité surnaturelle. Josh, limpide dans sa vision périphérique, était tout à fait calme. Et pourtant il paraissait très agité par rapport à son ami extraterrestre.
— Êtes-vous télépathe ?
— Non, mais vous mentez très mal, Chail.
Cela l’énerva. Elle essaya de ne pas réagir, mais il avait changé d’expression.
— Traitez-moi de ce que vous voudrez, mais tels étaient bien mes ordres.
— Pensiez-vous néanmoins que cela pouvait être envisagé ? intervint Josh.
— Oui, bien sûr. Quoi qu’il en soit, nous savons maintenant que cette planète appartient déjà à quelqu’un d’autre.
Aras bougea sur sa chaise, la faisant grincer. Elle devait être très inconfortable pour une créature de sa taille.
— Les isenj le savaient aussi.
Le silence s’installa, comme s’ils partageaient soudain tous les trois la même opinion : les désastres ne se produisent que lorsque les gens agissent sans avoir réfléchi.
— Et maintenant ? demanda-t-elle soudain.
Elle espéra que ses actes n’avaient pas provoqué un autre malentendu. Josh versa du thé dans trois verres opaques aux anses rubis, et les fit glisser l’un après l’autre sur la table. Ils furent suivis par un plateau de petits pains. Encore un repas ? Quand même pas… Tout le monde passait son temps à manger, ici. Peut-être à cause des travaux physiques. Par politesse, Shan tendit le plateau à Aras. Il se figea de nouveau, puis tendit la main et prit un pain avec un geste très décidé. Il la fixa de nouveau. Malgré sa masse et ses manières, il était étrangement réconfortant, comme quand on a un chat qui ronronne sur vos genoux. Un chat qui pouvait se retourner et vous arracher la tête d’un coup… Toutefois, les infrasons qu’il émettait avaient un effet presque apaisant.
— Je vous rappelle qu’aucun échantillon vivant ne doit dépasser les frontières de Constantine. Vous pouvez observer tout ce que vous voulez, bien sûr, si vous êtes escortés. Je vous fournirai même des données sur l’écologie locale.
Non, il ne faut pas rapporter les récoltes ici. Le retour du BR, ou du moins une pensée qui en découlait. Pourquoi ? Aucune réponse.
Avec huit passagers morts d’impatience de se mettre au travail, cet interdit lui faisait craindre le pire. Les sociétés de biotech finançaient presque toute la mission. D’un autre côté, ce problème-là ne surgirait que dans soixante-quinze ans au moins. D’ici là, qui, sur Terre, s’en soucierait ? Qui même se rappellerait la mission ? Soixante-quinze ans, d’un point de vue commercial, c’était une éternité. Cela suffisait à voir s’effondrer les empires, les sociétés. Non, le risque immédiat, c’était d’énerver les populations locales, et de retenir huit hommes et femmes venus ici pour explorer.
Elle devait aborder le sujet de la banque génétique avec ce wess’har.
— Ni spécimens ni échantillons, accepta-t-elle.
— Pas en dehors de la colonie. Pour l’intérieur, cela dépend de Joshua.
— Nous ne prendrons pas d’échantillons des cultures. (Pourquoi ? Fais confiance au Briefing.) Et le reste, c’est votre planète. Nous le comprenons.
— Non. Ce monde est celui des bezeri, entre autres, répondit Aras. Et, même s’ils n’utilisent pas la surface, ce qui s’y passe les affecte. Nous avons accepté de les aider à empêcher les isenj de prendre ce monde, et cela vaut aussi pour vous. J’ai lu suffisamment de votre histoire. Vos habitudes sont mauvaises en ce qui concerne les nouveaux mondes.
C’est exactement ce que j’aurais dit à ta place. Ce wess’har commençait à lui plaire. Il était direct, et semblait partager sa vision sinistre de l’humanité. En plus, il sentait délicieusement bon.
— Alors pourquoi avez-vous laissé atterrir la colonie ?
— Ils seraient morts si personne ne les avait recueillis. (Il rompit le petit pain et en mangea la moitié.) Et beaucoup d’autres personnes avec eux. Toutes ces différentes races de personnes que le vaisseau transportait en suspension cryogénique.
— La banque génétique. Les plantes et les animaux.
— Oui. Nous la conservons. Ne vous y trompez pas – sans notre intervention pour créer une biosphère locale, la colonie n’aurait pas pu faire pousser de cultures.
La voix de Pérault la harcelait. La banque génétique. Récupérez-la.
— Vous auriez pu les éliminer et vous épargner beaucoup de soucis.
— Ils ne nuisent à personne. Ils comptent retourner un jour sur votre monde, avec ces espèces préservées. Pour l’instant, ils ont tenu parole.
C’était la première fois qu’on lui confirmait que la colonie était un environnement contrôlé et fermé, même si elle paraissait faire partie du paysage. Cela répondait à sa question du premier jour, comment ils avaient pu faire pousser des cultures. L’ensoleillement et l’irrigation ne suffisent pas. Il faut des bactéries, et le bon équilibre d’acidité et de minéraux.
— Vous avez terraformé une zone pour eux ? Comment cela s’intègre-t-il dans votre volonté de ne pas interférer avec l’écologie locale ?
— La colonie doit être contenue pour éviter qu’une de vos espèces puisse perturber l’écologie extérieure. D’où la barrière. Quand la colonie repartira, nous rétablirons les conditions d’origine sur cette île.
Elle repensa au scan géophysique de Champciaux.
— Ai-je raison de penser que vous avez déjà restauré une grande partie de ce monde par le passé ? (Elle tira le papier intelligent de sa poche pour le lui montrer.) Toutes ces villes ?
Aras pencha la tête, indifférent.
— Oui, toutes.
— Isenj ?
— Oui. (Il saisit la feuille et la considéra, toujours sans réaction.) Nous pouvons contenir les écosystèmes. Et les rétablir.
Ses réponses étaient très directes. Quand elle interrogeait des suspects, cela signifiait qu’ils voulaient tout avouer. Elle prit le pari que cela fonctionnerait aussi avec les wess’har.
— Ces villes ont-elles été détruites par la guerre ?
— Si par guerre vous entendez destruction planifiée, oui. Pour vous, la guerre implique un conflit entre armées, n’est-ce pas ? Il n’y avait pas d’armée isenj. Rien que la nôtre. Nous avons tout effacé.
Demandait-il pardon pour les actes de sa nation, ou énonçait-il simplement un fait ? Sérénité absolue. Elle avait l’impression d’interroger un psychopathe. Rien n’indiquait qu’il pensait avoir mal agi.
— Bon, dit-elle. Que voulez-vous de nous ?
— Je compte avoir un libre accès à votre camp. Dont les défenses seront désactivées, bien sûr.
— C’est déjà le cas. (De toute façon, il possédait la technologie nécessaire pour prendre toutes les données qu’il voudrait. Il avait encalminé le Thétis… Inutile de chercher à garder des secrets.) Je mettrai mes hommes au courant. Vous êtes le bienvenu.
— Merci.
— Aras, puis-je vous demander une faveur ? Avant notre départ de ce monde, pourrai-je rencontrer votre peuple et l’espèce aquatique ?
— Les bezeri ?
— Oui. J’aimerais établir un contact. Vraiment.
Il la regardait toujours droit dans les yeux. Entre humains, ce genre de langage corporel aurait déclenché une bagarre, mais personne n’aurait été assez fou pour s’attaquer à Aras. Pas même elle. Il devait peser au moins cent soixante-dix kilos.
— Je vais me renseigner, répondit-il.
L’entrevue paraissait terminée. Elle finit son thé et prit congé, beaucoup plus optimiste que la veille. Sur le chemin de la base, elle savoura la chaleur du soleil, l’odeur de la terre humide et de l’herbe. Elle avait de bonnes chances de réussir sa mission sans perturber la vie des colons.
Banque génétique. Le BR n’arrêtait pas de la lui rappeler. Que voulait-il d’elle ? D’après ce qu’Aras Sar Iussan avait dit, elle était intacte. Récupérez-la. Pourquoi ? Et comment ? Pérault n’avait pas pensé aux wess’har, aux isenj et à tous les autres.
Le reste – car il y avait un reste – ne voulait pas sortir. Elle décida de patienter.
Aras ramassa méticuleusement les miettes de la table pour les déposer sur le plateau. Shan Frankland ne correspondait pas à ce qu’il avait imaginé. Malgré ses excuses et sa politesse docile, il y avait chez elle une franchise qu’il trouvait étrangement… wess’har.
— Je la pense honnête, dit-il.
Josh lui resservit du thé.
— Tu pensais qu’elle était en train de mentir.
— Elle avait une odeur de dissimulation. Mais ça ne concernait pas ses ordres. Seulement ses opinions.
— Devons-nous lui faire confiance ?
— Ce n’est pas d’elle qu’il faudra se méfier. Mais des autres.
— Je m’en voudrais d’avoir mis en danger tes intérêts et ceux de nos hôtes en les conduisant ici.
— On ne peut pas défaire l’histoire, Joshua. Tu es ici, ils seraient venus de toute façon. C’est moi qui vous ai permis de rester. Je m’occuperai des conséquences.
Aras se leva et s’étira. Tous ses tissus endommagés avaient été remplacés, et la c’naatat avait achevé l’entretien de sa propre biosphère – son corps. Il se demanda quelles petites améliorations elle avait cru bon d’inclure dans sa dernière itération. Peut-être avait-elle généralisé les qualités d’absorption d’impact de son crâne et de sa colonne vertébrale. Ou pratiqué un réarrangement de son système circulatoire, pour faire face à une hémorragie soudaine. Il l’apprendrait en temps utile.
Ça l’avait effrayé, au début. Ne pas savoir ce que le parasite allait faire de lui d’un jour sur l’autre. Mais, à présent, la c’naatat ne s’occupait que de détails. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas enrichi son ADN par un élément glané ici ou là. Et l’idée d’être devenu un monde à lui tout seul lui paraissait presque agréable.
Puis une boule de flamme blanche roula vers lui, ne laissant qu’un sillon d’édifices calcinés. Où est ma famille ? Il secoua la tête pour se débarrasser de cette question. Elle ne l’avait pas hanté depuis longtemps.
— Je devrais partir, dit-il. Je dois parler aux bezeri. Assure-toi que les scientifiques ne tentent pas une traversée de la mer, s’il te plaît. Je vais faire renforcer le cordon de sécurité. Il y a une biologiste marine, et cela signifie qu’elle voudra une embarcation, tôt ou tard.
— J’imagine les conséquences s’ils s’emparaient d’une c’naatat. Laisse-moi faire.
— Qu’est-ce que Shan Chail en ferait, à ton avis ? Reculerait-elle comme vous, ou y verrait-elle un don du ciel pour l’humanité ?
— Nous n’avons pas peur de toi, Aras, soupira Josh. Vraiment. Mais nous voulons quitter ce monde pour aller vers Dieu. Tu le comprends, n’est-ce pas ?
— Je crois. (Aras empocha le dernier petit pain du plateau. Il voulait changer de sujet. Quand Josh lui expliquait pourquoi il ne devrait pas s’offusquer d’être traité en lépreux, il en était toujours peiné.) À ton avis, Shan Chail savait-elle ce qu’elle faisait en m’offrant de la nourriture ?
— J’en doute, répondit Josh en riant avec une odeur de soulagement. Vas-tu le lui expliquer ?
— Certainement.
Josh avait raison. Elle devait ignorer le sens de ce geste, tout comme l’influence qu’elle avait sur un mâle wess’har, simplement en étant forte, agressive et féminine. Plus le temps passait, plus il se trouvait vulnérable aux promesses d’affection et de compagnie. La c’naatat n’avait pas touché à cela.
Il se demanda brièvement si le symbiote lui faisait délibérément désirer la compagnie d’autrui pour pouvoir se répandre dans de nouveaux hôtes. C’était un mécanisme courant. Le toxoplasma gondii terrien rendait les rongeurs surexcités, afin de faciliter leur capture par des chats, dont le parasite dépendait pour achever son cycle de vie. Les humains étaient souvent porteurs de cet organisme. Si sa c’naatat l’avait croisé dans son éternelle chasse aux génomes nouveaux, elle l’avait peut-être copié.
Tant mieux pour la c’naatat, et cela ne changeait rien pour lui. Mais c’était une menace énorme pour l’écologie et l’équilibre de toute planète ou civilisation qu’il pouvait imaginer. Hormis pour les wess’har, si réservés.
Aras remonta à la surface. Il fut accueilli par des hochements de tête respectueux. Les enfants lui adressaient des sourires timides, mais gardaient leurs distances. Il se demanda ce que les parents racontaient sur lui pour leur inculquer ce degré de prudence.
Leurs craintes étaient disproportionnées. Il n’avait jamais vu un humain infecté. Leur génome fixe les empêchait de modifier leurs caractéristiques en dehors de la reproduction. Mais les wess’har, de par leur échange de matériau génétique lors de la copulation, leur génome malléable qui se modifiait du vivant même de l’individu, étaient beaucoup plus susceptibles d’être atteints. La c’naatat avait récupéré des bactéries, détruit des cellules de derme et des virus humains, et attaché d’autres matériaux aux gènes sensibles d’Aras, tout comme elle avait accumulé des fragments de tous les grands hôtes qu’elle avait colonisés.
Dont les isenj.
Dans le périmètre évanoui de la ville isenj, autrefois appelée Mjat, Aras remonta l’ancienne rue principale flanquée de maisons. Il en restait moins que rien, mais chaque détail demeurait gravé dans sa mémoire. Il n’avait pas eu besoin de voir les ingénieuses images gethes pour se rappeler ces routes.
Il les avait détruites. Tel était son ordre. Il avait mitraillé ces villes et abattu les isenj, puis libéré les nanites de récupération qui avaient dévoré les maisons désertes. Le calendrier de Constantine affirmait que cinq siècles s’étaient écoulés depuis. Mais lui se souvenait de tout.
Les isenj, qui se répandaient plus loin et plus vite que jamais auparavant grâce à la c’naatat. Des milliers qui vivaient indéfiniment dans leurs villes qui s’agrandissaient de plusieurs mètres chaque jour. La pollution se diffusait dans les mers et tuait des millions de bezeri. Brûlée par l’air, plus un seul brin d’herbe bleue et ambre sur les îles. La désolation, en moins d’une année planétaire. S’il ne les avait pas arrêtés sur-le-champ, tous les mondes à portée des isenj auraient subi le même sort.
Si les isenj avaient écouté l’avertissement et quitté Bezer’ej avant de trouver la c’naatat, ce massacre n’aurait pas été nécessaire. Mais une fois l’infection commencée, le parasite s’était répandu comme de la moisissure sur le pain humain.
Il ferma les yeux. Était-ce de la culpabilité ? Malgré les explications de Ben, Aras n’avait jamais compris ce concept. Non, il recommencerait s’il le fallait. Sans pitié, mais sans colère. C’était une nécessité.
Une boule de flamme blanche qui roule dans la rue en avalant l’air. Les cris assourdissants des isenj agonisants. Une impression de panique et de haine. Où est ma famille ? Caché sous une porte effondrée, trop terrifié pour sortir et voir les corps calcinés.
Tout cela, il l’avait aussi vu par les yeux des isenj. Pas par empathie, mais dans ses souvenirs. Ô combien réels !
La c’naatat lui avait apporté des extases, mais aussi des tourments, bien plus nombreux. La mémoire génétique des isenj faisait partie des pires.
La vie est plus lourde quand on porte une de ses victimes dans sa tête.