L’école de Constantine occupait toute une aile du complexe souterrain. Faute de porte à laquelle frapper, Shan entra dans une salle lumineuse. Au milieu des tables et des écrans tout droit sortis d’un livre d’histoire, des enfants regardaient une femme leur expliquer la formation des nuages en 3D. Deux élèves se retournèrent pour la dévisager, bouchée bée, puis s’intéressèrent de nouveau au spectacle combien plus fascinant devant eux.
— Ne faites pas attention à moi, dit Shan en se promenant dans la pièce et en observant les dessins et les photos aux murs.
Il y avait des Cènes, des Annonciations, des Ouvertures de la mer Rouge, tout cela dessiné d’une main tremblante ou à coups de pinceau confiants mais excentriques. Il y avait aussi de grandes images peu identifiables, qui devaient illustrer la faune locale. Sans oublier un grand bipède étrange. Aras, bien sûr.
— Adorable, murmura-t-elle en se retournant vers la classe.
Incroyable tout ce qu’elle ignorait sur les nuages. La cloche du déjeuner sonna – des notes ondulantes et plaintives – et elle se retrouva soudain à nager contre le courant des enfants qui sortaient.
— Ils sont bien élevés, hein ? lança Shan en se rappelant des enfants du même âge armés de bouteilles et de couteaux, à des années et des mondes de là.
— Ils apprennent la responsabilité très tôt, dit l’institutrice. Nous devons nous occuper les uns des autres. (Elle noua un foulard dans ses cheveux et remonta ses manches.) Que vouliez-vous ?
— Josh a dit que ce serait le meilleur endroit où apprendre l’histoire de Constantine. Je pourrais avoir les fichiers ?
Elle tendit son Suisse. C’était de la technologie ancienne, qui leur correspondrait. Ici, personne n’avait le temps de développer des méthodes d’information nouvelles. Qui plus est, ç’aurait été inutile : tout le monde était concentré dans le même lieu géographique, sans autre colonie avec laquelle communiquer. La technologie du Suisse serait largement suffisante. L’institutrice l’inséra dans le port de données de la console pour charger les textes et les images que Shan lirait à loisir. Après lui avoir rendu l’objet, elle fit sentir avec politesse qu’elle devait raccompagner Shan jusqu’à l’extérieur.
Afin de profiter de cette belle journée peu nuageuse, Shan prit un paquet de rations sèches à la base. Elle les mangea dehors, tout en lisant les données.
L’histoire avait été écrite pour les enfants, mais cela ne la dérangeait pas. La vie des récoltes, les réunions du Conseil et le climat, tout cela devait être consigné quelque part. Pour commencer, elle avait besoin des renseignements de base.
Il y avait des photos de gens en train de creuser et de planter, de remonter des wagons de terre et de roche depuis les tunnels. Et puis Ben Garrod, souriant devant l’une des premières récoltes – soja, betteraves et pommes de terre. Les débuts avaient été difficiles, une lutte pour conserver les souches de levure et empêcher les bots de tomber en panne. Il fallut un miracle, preuve de la noblesse de leur cause – l’intervention d’une race qui vivait déjà sur place –, pour les sauver du désastre.
Shan n’était pas portée à apprécier les miracles. Sauf dans le cas des projectiles balistiques qui passaient à côté des artères. Ici, le miracle était douteux. Les humains étaient des animaux en réserve, parqués autant pour préserver l’avenir des espèces non humaines qu’ils avaient apportées que pour leur propre survie.
Shan pensa à toutes les colonies terriennes qui avaient prospéré sans la moindre once de noblesse. Toutes les nouvelles implantations paraissaient s’accrocher à cette illusion – la bonté du nouveau monde, la supériorité de la mère patrie, ou le droit qu’ils avaient de faire ce qu’ils faisaient. Les enfants devaient apprendre la vérité, aussi cruelle soit-elle.
Elle passait en revue l’histoire des origines quand un mot attira son attention.
Aras.
Par habitude, elle vérifia que les fichiers étaient bien dans l’ordre chronologique. Oui. Ils faisaient référence à une date vieille de plus de cent cinquante ans. Concernant Aras.
Ce devait donc être un nom générique pour les wess’har. Puis elle reformula sa conclusion. Était-il si vieux que cela ? Rien n’indiquait que la durée de vie humaine était la norme. D’ailleurs, ce n’était même pas le cas pour les espèces terriennes. Pourquoi un extraterrestre ne pourrait-il pas vivre depuis des siècles ? Du coup, les wess’har risquaient d’intéresser fortement les scientifiques. Autant ne rien dire tant qu’elle n’aurait pas vérifié les faits.
Elle parcourut les images en vitesse. Des portraits, avec parfois un cliché des champs, et toutes les vues possibles de l’église Saint-François. Elle agrandit une photo et admira l’approche inventive des échafaudages utilisés pour la voûte. Puis elle repéra une créature qu’elle ne reconnut pas, à l’arrière-plan d’une des images.
Autant qu’elle puisse le constater, elle paraissait bipède. Haute comme un homme, sans rapport avec la largeur et la solidité d’Aras, elle possédait une sorte de long museau. Un isenj ? Mais ils n’avaient plus le droit de poser le pied sur la planète. Pourquoi les colons auraient-ils accepté la compagnie d’un tel être pendant qu’ils construisaient l’église ?
Décidément, rien ne serait simple. Elle se releva, épousseta son pantalon et retourna vers le campement.
En passant devant la porte ouverte des quartiers des marines, elle surprit quelques mots indistincts portés par le vent. Elle n’écouta pas, mais quelques paroles jaillirent avec une clarté soudaine.
— T’as le béguin pour elle, mec, dit Barencoin avec un sourire dans la voix.
— Va chier. Je ne veux plus en entendre parler.
Dommage. C’était Bennett. Elle l’avait reconnu tout de suite. Mais elle sourit tout de même.
Dans la petite alcôve de sa cabine, à la fois toilette et douche, Eddie tenta de se rafraîchir. En prévision des conditions extrêmes, les concepteurs avaient alloué deux litres d’eau par douche. Pendant les six semaines du programme de familiarisation, le sergent-chef Duncan, des Royal Marines, avait expliqué comment laver tout le corps, cheveux compris, par l’utilisation intelligente d’une grosse éponge et d’un minimum d’eau. Ils pourraient, disait le sergent-chef, se laver entièrement avec une simple pinte. Mais, puisqu’ils étaient des coqs en pâte, ils disposeraient de presque quatre pour se bichonner. Ce n’était pas le genre d’homme qui parlait en litres. Eddie était heureux de ne pas avoir vraiment suivi l’entraînement des marines, comme son rédacteur en chef l’avait suggéré. L’hygiène personnelle était assez délicate comme ça.
Donc, le système était prévu pour deux litres. La canalisation qui les reliait à la colonie leur permettait autant d’eau qu’ils voulaient. Eddie décida de trouver l’un des marines ingénieurs, peut-être la gentille Susan Webster, pour la persuader de régler sa douche.
Le temps qu’il arrive au réfectoire, tout le monde mangeait. Rayat se glissa jusqu’à lui pendant qu’il décidait si l’œuf reconstitué lui donnerait de nouveau envie de vomir.
— Vous sortez, ce matin ? demanda-t-il tout bas.
— Oh que oui, Doc ! Première vague.
— Vous êtes la seule personne que Frankland laisse s’éloigner sans escorte.
— Parce que je ne vais pas loin. Et je ne prends que des photos.
Rayat baissa encore la voix.
— Si vous reveniez avec quelques feuilles collées à vos bottes, vous me le diriez, n’est-ce pas ? Je ne serais pas ingrat.
Eddie le regarda droit dans les yeux.
— Pas la peine d’en reparler. Ça ne m’intéresse pas.
Eddie se demanda combien de temps il faudrait pour qu’un autre membre d’équipage – lui n’en faisait pas partie, bien sûr – lui demande de faire entrer des échantillons en douce dans le camp. Shan devait se douter qu’on lui soumettrait ce genre de proposition, et il ne voulait pas être confiné avec les autres. Quoi qu’il en soit, ça aurait été mal. Les règles avaient été expliquées à tout le monde. Il repensa à ces immeubles effacés, aux routes. Aux isenj, dont le seul mémorial était un scan géophysique de tracés fantômes.
Il avait très envie de savoir à quoi les isenj ressemblaient, et qui ils étaient. Mais il avait de quoi s’occuper en attendant.
Eddie ramassa son nécessaire et rejoignit tant bien que mal le périmètre de la colonie à l’est, là où il pourrait se tenir au milieu des champs, avec un arrière-plan d’arbres orange et de buissons lavande. Le trajet fut infernal, mais ça n’avait pas d’importance. Il régla sa caméra pour qu’elle le suive, comme une grosse abeille domestiquée.
— Plan américain serré, et zoom arrière à « derrière moi ».
Il vérifia le cadrage sur son moniteur portable et se déplaça de quelques mètres sur la droite. Beaucoup mieux.
— Cela ressemble à un jardin typique, un peu chaotique. Un arpent planté de cultures ordinaires. Mais le paysage derrière moi n’a rien de familier. (Une respiration.) Je me trouve sur la deuxième planète de Cavanagh, C2, une planète si semblable à la Terre que je peux marcher et respirer. Oui, je suis un peu essoufflé, car l’air est un peu moins riche en oxygène, et la gravité est légèrement plus élevée que celles que nous connaissons. Mais c’est le meilleur foyer que l’humanité ait trouvé. Et c’est ici que, contre toute probabilité, un groupe international de Chrétiens a construit sa colonie. C’est aussi une planète à l’histoire violente, une histoire de guerres qui ont effacé des cités entières…
Il n’était pas au mieux de sa forme, il le savait. Il pourrait toujours arranger ça au montage. Il n’avait pas enregistré de direct depuis longtemps. Ici, il disposait de tout le temps nécessaire. Personne ne pourrait lui voler son scoop. Ce luxe était si enivrant qu’il faillit en rire. Il avait un nouveau monde pour lui tout seul. Merde à Wiley et merde aux chaînes : quoi qu’il se passe sur Terre quand ses transmissions arriveraient, il serait le premier homme à parler à l’humanité depuis la surface de Cavanagh II.
Il récupéra la caméra et la rattacha à son casque, en se tournant lentement pour trouver le meilleur angle. Les arbres orange en forme d’ananas étaient extraordinaires. Ils témoignaient mieux que personne de l’étrangeté de cette autre planète. De grandes feuilles transparentes volaient entre eux à un rythme majestueux. Qu’est-ce que c’était que ces machins ? Il enregistra un commentaire sur ses sentiments, puis se dit qu’il faudrait ajouter une réflexion plus scientifique par la suite.
Le temps qu’il retourne à sa cabine, il ne savait plus s’il allait mourir rapidement de son mal de crâne ou s’il devait manger à s’en faire éclater la panse. Tous les équilibres de son corps étaient encore chamboulés. Fatigué, disaient-ils. Manger. S’allonger. Dormir. Il n’écouta rien de tout ça et se posa devant son banc de montage.
Quoique « banc » soit un terme un peu trop noble. L’écran était une feuille de polymère de 20 centimètres sur 15, facile à punaiser au mur ou à étaler sur une table – voire sur ses genoux. Eddie tira le rabat du mur conçu pour accueillir une station de travail et plaça l’écran à 45°, puis il transféra les images de la caméra abeille. Les choses lui paraissaient étrangement plus réelles sur écran que dehors.
Il avait déjà une idée de l’article qu’il voulait avant même de tourner. À présent, il montait les plans, coupait, posait ses transitions, décidait où iraient les hypercaptures ; puis il se demanda comment il pourrait insérer toutes ces données de deuxième couche sur un système aussi archaïque que celui de Constantine. Il aurait pu créer tout le décor s’il l’avait fallu, mais il avait sa fierté. Ce n’était pas simplement du journalisme, c’était l’Histoire. Il avait un devoir.
Il lui manquait aussi le nom que les habitants donnaient à cette planète. C2, ce n’était pas un monde, ni un lieu sur une carte. Il voulait capturer l’essence de cet endroit. Aras l’extraterrestre pourrait peut-être le renseigner.
L’article représentait près de trois minutes. Il voulait absolument inclure le sous-menu sur la ville isenj disparue. Mais ça pouvait attendre, de même que les scans que Champciaux hésitait à lui laisser transmettre, pour « raisons de copyright » – comme si quelqu’un allait se soucier de ça quand il rentrerait.
Après tout, pour l’instant il ne s’agissait que de spéculations. Et cela ajoutait quarante-cinq secondes à un sujet de trois minutes. Un peu lourd pour la BBChan. Que faire ? Personne d’autre ne raconterait l’histoire avant lui. Il coupa ce segment et le mit en réserve.