16

Lindsay partageait le réfectoire désert avec Shan ; la simple exiguïté de sa cabine les avait poussées à se retrouver dans les parties communes. Les passagers étaient de sortie, avec leur escorte. Les chambres cubiques ne convenaient pas à une réunion : il suffisait de regarder par la porte pour apercevoir une plaine bleue infinie. C’était une très grande île.

— Rayat ne pourrait pas venir me voir lui-même ? demanda Shan avant de tourner l’écran vers Lindsay pour qu’elle puisse lire le mémo. Si j’avais su que nous avions des animaux dans sa boîte à malice, je lui aurais claqué la tronche. Il connaît les règles, pourtant. À quoi ils vont lui servir, ses rats ? On n’a pas des modèles de tissus en virtuel ?

Lindsay gardait les mains serrées l’une contre l’autre sur la table.

— J’imagine que c’est une mesure de précaution. Au cas où le virtuel ne serait pas concluant.

— C’est une tête de nœud.

— Tout à fait d’accord, M’dame. (Les deux femmes restèrent un instant sans rien dire, associées dans une même vision des choses.) À mon avis, on devrait laisser Aras lui en coller une, comme vous le dites si bien.

— Donc, il a pris les rats.

— Oui, dans une caisse. J’ai pensé qu’il serait malvenu de l’arrêter. Ou impossible.

— Il est plutôt grand, en effet. Ça a agacé d’autres passagers ?

— Parekh avait l’air un peu soucieuse. Mais elle a dit que Rayat l’avait bien cherché. À votre place, je ne m’inquiéterais pas trop.

Cette brève camaraderie suscitée par Rayat le haïssable tourna court. Lindsay restait assise sans bouger, les doigts croisés. Le moment n’était ni bon ni mauvais.

— Je pense que nous sommes parties sur un mauvais pied, dit Shan d’un ton conciliant et sans en penser un traître mot. Je sais que j’ai dû vous faire une sale surprise quand vous m’avez trouvée à bord. Je ne l’aurais pas mieux pris que vous. Je suis désolée.

C’était un mot facile, peu coûteux. Elle ne comprenait pas pourquoi tant de gens refusaient de l’employer.

Lindsay regarda la table comme si la structure même de l’univers en dépendait.

— Ma grossesse n’a pas beaucoup aidé la situation. Mais vous êtes… vous êtes une présence assez impressionnante.

— Je suis une vraie emmerdeuse, et ça me va parfaitement. Mais, avec moi, le travail est fait.

— Je n’ai jamais eu autant envie d’étrangler quelqu’un.

— Pas même Rayat ?

Lindsay eut un rire gêné.

— C’est une présence très unificatrice. C’était bien fait, votre arbitrage entre Paretti et lui. Ça m’a beaucoup appris.

— Mais ça tenait plus du sous-off que du vrai gradé, hein ? (Autant crever tous les abcès.) Ce n’est pas vraiment ce qu’on enseigne à l’Académie, j’imagine ?

— À mon avis, c’est pour ça que les gars vous aiment bien. Vous savez faire partie de la troupe, vous êtes l’un d’eux. Je pense que je n’en serai jamais capable.

— Ce ne serait pas approprié pour un officier naval. C’est toutefois obligatoire pour un flic, quel que soit son grade. Dire chier ou merde de temps en temps, ça ne fait pas de mal non plus.

Avec un dégel aussi rapide, la situation risquait de tourner au raz-de-marée.

— J’ai récupéré un peu de la cuvée personnelle d’Eddie. Vous en voulez ?

Elle tira une bonbonne de cinq litres de sous l’évier et Shan se demanda si elle aurait dû l’aider à la porter, vu son état. Mais elle ne le fit pas. Quand Lindsay ouvrit le bouchon, un arôme de levure sucrée s’en échappa.

Elle versa le liquide dans des tasses incassables.

— Il s’améliore. Cette cuvée-ci est presque transparente.

Shan leva son verre à la lumière. L’alcool était un signe de faiblesse, mais la bière d’Eddie paraissait contenir une forte proportion de fibres. Elle accepta et porta un toast sinistre avec Lindsay.

— Vous êtes sûre que c’est une bonne idée, dans votre état ?

Lindsay posa une main protectrice sur son ventre.

— Kris dit qu’en petite quantité, ça ne fait jamais de mal. Et cette boisson est plutôt… auto-limitante. (Elle eut un sourire triste.) Au début, j’ai cru que vous ne seriez qu’un excédent de bagage civil de plus. Mais j’avais tort. Je m’en excuse.

— Ne confondez pas l’art de limiter les dégâts avec la compétence professionnelle. Mais merci.

— La situation n’est pas fameuse, hein ?

— Non, mais on sera bientôt rentrés chez nous. En un seul morceau, en plus.

— Je vous crois.

Lindsay remplit les verres, et un bruit humide accompagna la chute d’un grumeau méconnaissable dans le récipient. Shan hésita et le laissa couler. Elle n’avait pas l’intention de boire plus de quelques gorgées.

— Je pense que c’est ça, le plus important. Nous – le détachement et moi – nous vous faisons confiance, Madame la Superintendante. Nous avons l’impression de pouvoir nous fier à vous.

Pauvre Lindsay. Son expression de solidarité était sincère, mais Shan en avait l’estomac retourné. Elle ne voulait pas fédérer les gens, les diriger, leur inspirer autant de loyauté. Qu’ils se débrouillent tous sans elle, au lieu de lui confier leurs états d’âme. Elle n’avait jamais compté sur l’aide de qui que ce soit. Ni sa mère absente et égocentrique, ni son père rêveur, idéaliste et finalement inutile. Ni personne d’autre. Sauf, peut-être, son premier sergent, quand elle était en probation, tout juste sortie de la conscription.

J’en ai assez d’être la seule adulte, se dit-elle. J’aimerais bien que quelqu’un s’occupe de moi, pour une fois. De colère, elle eut envie d’envoyer Lindsay sur les roses. Après toute une vie à se retenir, sa rancœur menaçait d’éclater avec une violence rare.

— Je vais tâcher de ne pas vous décevoir, assura-t-elle.

Josh n’était pas chez lui. Shan fit l’impasse sur sa visite de courtoisie habituelle et se dirigea vers le deuxième centre d’autorité de la colonie : l’école.

— Pardon d’arriver à l’improviste, je cherche Josh ou Aras, dit-elle à la première adulte qu’elle trouva.

La femme balayait les marches d’un amphithéâtre, découpées dans la roche. Indifférente, elle consulta une ancienne console devant le bureau.

— Deuxième pièce sur votre gauche, par ici, dit-elle avant de reprendre sa tâche. Décidément, tout le monde veut le voir, aujourd’hui.

Shan entendit et ressentit les vibrations de la voix d’Aras avant même d’atteindre la pièce. Elle fut donc surprise de le trouver face à une cinquantaine d’enfants, tous réunis au centre de la classe à écouter les explications de l’extraterrestre. Il parlait d’une dizaine de rats qui couraient sur toute la surface de la table et s’arrêtaient parfois pour renifler l’air, assis sur leurs pattes arrière.

Les enfants étaient fascinés. Leur communauté détenait la banque génétique la plus complète jamais assemblée par la Terre, et pourtant aucun d’eux n’avait jamais vu une seule créature originaire de leur monde, à part des insectes. Pour eux, un rat était aussi magique qu’une licorne.

Aras lui fit signe d’entrer et tendit un rat beige à une petite fille pour qu’elle le caresse. L’enfant hésita, puis posa deux doigts prudents sur le dos de l’animal. Celui-ci se retourna pour renifler la main, et la petite fille gloussa.

— Adorable, dit Shan. Désolée pour Rayat. Nous pourrons en reparler plus tard.

— J’ai demandé aux enfants de prendre soin de certains de ces gens, et je m’occuperai des autres.

— Je suis sûre que la communauté des rats vous en sera reconnaissante.

Aras ne parut pas voir d’humour dans ce commentaire. Il se tourna vers les enfants.

— Je reviendrai voir si vous vous en occupez comme il faut.

Il était clair que sa parole avait encore plus de poids que celle des adultes. Les enfants hochèrent la tête avec solennité.

— Souvenez-vous : protégez-les bien. Ne les laissez pas sortir, sinon les faucons-main risquent de les attraper.

Shan remonta lentement le couloir, les bras croisés, attendant qu’Aras la rattrape. Son parfum de santal le précédait.

— Alors, vous venez me demander de ne plus remettre les pieds dans votre campement ?

— Non, non. J’ai dit que vous seriez toujours le bienvenu ; Rayat connaît les règles.

Aras entrouvrit sa tunique et deux museaux, un noir et un blanc, en sortirent pour la regarder.

— Ne sont-ils pas merveilleux ? Ils ont de petites mains humaines. Regardez.

Il plaça un doigt ganté sous l’une des pattes du rat. Shan ne voulait pas penser à des mains qui n’étaient pas humaines. Elle revit la femelle gorille : Aidez-moi, aidez-moi, s’il vous plaît. Elle secoua la tête.

Aras bougea le doigt, et le rat se rattrapa au gant.

— Vous voyez ? C’est presque un pouce. Je les ai appelés Noir et Blanc pour le moment – je n’ai pas pu leur demander le nom qu’ils se donnent eux-mêmes.

— Vous savez ce que Rayat allait en faire, n’est-ce pas ? (Était-ce un test ? Josh avait conseillé l’honnêteté totale, et pour le moment il paraissait naturel de s’excuser.) L’une des petites ironies du qualificatif « humain ».

— Oui, je ne le sais que trop bien. Vous pensez qu’on peut les sacrifier sans sourciller. Ce sont des nuisibles.

— Les seuls nuisibles que je connaisse sont bipèdes.

— Josh m’avait prévenu que vous diriez cela.

— Eh bien, tout le monde sait ce que je pense. Je n’ai rien à cacher.

Lors de leurs précédentes entrevues, Aras avait paru tout à fait maître de la situation, presque intimidant. Aujourd’hui, il semblait distrait, désarmé.

— Nous ne nous imposons pas aux autres espèces.

Cela expliquait pourquoi il les appelait des gens. Son anglais était trop bon pour que ce soit une erreur. Elle trouvait cela incroyablement touchant et repoussa la rougeur qui lui montait aux joues. Noir retourna se cacher dans la tunique d’Aras.

— On dirait qu’ils vous aiment bien, dit-elle.

— Je les aime aussi.

— Pourrions-nous parler un peu plus tard ? De choses et d’autres ?

— Encore des questions ? Eddie et vous ?

— J’aimerais simplement en savoir plus sur les wess’har, c’est tout.

Il marqua une pause, les deux rats repliés contre sa poitrine. Blanc se nettoyait le visage comme s’il trouvait tout à fait normal d’être assis dans les bras d’un extraterrestre.

— Très bien.

— J’aimerais vous poser une question très personnelle. (Si elle enfreignait un autre tabou, elle l’apprendrait à la dure.) Quel âge avez-vous ?

— Je suis vieux.

— Aurais-je raison de dire que vous avez bien plus de deux cents ans ?

— Oui. Vous auriez raison.

Aucune hésitation – mais il s’était figé.

Cet Aras-ci était bien le même que dans les livres d’histoire. Heureusement qu’elle avait rendu les fichiers inaccessibles à l’équipage.

— Gardons cela pour nous. Je n’aimerais pas que les Rayat de mon monde s’intéressent de trop près à votre longévité. Ce ne sont pas des colons, après tout. (Elle attendit un moment avant de se risquer à une autre question, celle qui la rongeait vraiment.) Et qui est l’extraterrestre sur les photos de la construction ? Ce n’est pas un wess’har.

Elle commençait à déchiffrer l’immobilité qui le saisissait parfois. C’était de la surprise. La pente diplomatique était glissante, et elle se demandait si elle n’avait pas déjà commencé à tomber.

— Je vous expliquerai plus tard.

— Très bien. Cette conversation n’a jamais eu lieu. D’accord ?

Oublie. Oublie. Il fallait qu’il l’emmène à la banque génétique, et ce n’était pas en le poussant dans ses retranchements qu’elle gagnerait sa confiance.

— J’apprécie votre prévenance. Retrouvez-moi dans une heure. Puisque vous voulez tant apprendre, je vous montrerai le reste de l’île.

Bien joué. Aras ne paraissait pas rancunier. Tant mieux. Avec le ressentiment qui se développait chez les chercheurs, et Rayat qui ne cachait rien de son opinion sur les devoirs de Shan, elle avait déjà les mains pleines de problèmes. Au moins, les marines comprenaient qu’on ne provoque pas une puissante autorité extraterrestre sur son terrain. Mais, cette fois, elle prendrait garde à ne pas trop s’impliquer.

Elle devait trouver un moyen de demander à Aras de lui montrer la banque génétique. Puis le BR lui dirait ce qu’il fallait faire.

Shan se tenait sur le point culminant de l’île. Elle reprenait son souffle en regardant la lande gris-bleu devant elle. Qui n’était pas une lande, mais elle était trop fatiguée pour trouver un autre mot. Son cerveau pouvait faire toutes les associations oiseuses qu’il voulait.

Aras tira de son sac divers morceaux de tissu gris foncé.

— C’est l’heure. Tenez, des bottes. Plaquez le tissu contre votre mollet un moment.

— J’ai déjà des bottes.

— Oui, et elles finiront en très mauvais état si vous ne les protégez pas.

Le tissu, une sorte de fibre compressée couleur charbon, se drapa sur les chaussures de Shan à un rythme tranquille. Elle décida qu’elle devenait l’image même du pragmatisme wess’har.

— Le terrain est difficile ?

— Très. Et attention aux routes.

— Oui, maman, dit Shan en regardant l’étendue sauvage. Trop de circulation ?

— Non, je veux dire, attention aux routes. Souvenez-vous, elles bougent.

— Et moi qui trouvais que les infrastructures terriennes allaient à vau-l’eau…

Elle repensa à Bennett, capable de maîtriser sa peur le temps de sauver Mesevy du marais. Ces prédateurs cristallins, les constructions en verre… C’était un monde transparent.

Toutefois, Shan tint compte de la mise en garde. À certains endroits, les routes vivantes étaient assez larges pour qu’ils marchent de front. Ailleurs, elles devenaient si étroites qu’elle devait suivre Aras pas à pas, comme elle l’avait fait avec Josh. Aras avait eu raison, bien sûr. Sur les routes poussait une belle plante argentée dont les feuilles cachaient des milliers de crochets minuscules. Sans ses protections, elle y aurait laissé ses bottes, puis ses pieds.

— Nous sommes moins rigoureux ici, observa soudain Aras qui devenait presque bavard. Vous n’avez pas vu la Cité temporaire, mais elle ne ressemble pas à ce que j’aurais voulu qu’elle soit. À Baral, là d’où je viens, nous ne construisons pas en surface. Même nos routes sont souterraines. Quand nous marchons au dehors, c’est au hasard, pour ne pas laisser de chemin. Nous construisons nos maisons dans la pierre. La Cité temporaire est très… visible. Évidente.

Ainsi, c’était lui l’architecte de Constantine.

— Les humains aussi se soucient du paysage. Enfin, certains.

— Ce n’est pas une question d’esthétique. Nous le faisons parce que nous n’avons pas le droit de marquer la nature davantage que les autres animaux.

— La Grande Muraille de Chine n’a pas dû vous plaire… On la voit depuis l’espace.

Aras émit un sifflement animal de contrariété. C’était très clair. Elle n’avait pas besoin de comprendre son dialecte pour saisir son intention.

— Ce sont les idées de Targassat, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

— Entre autres. Vous avez entendu parler d’elle ?

Elle ? Elle avait imaginé un homme, comme le font les humains la plupart du temps.

— Josh en a parlé. J’aimerais en savoir plus.

— Je vous apprendrai.

— Cela me ferait très plaisir. Merci.

— Votre sac. Targassat.

— Pardon ?

— Un des fondements de son enseignement. Ne possédez rien de plus que vous ne pouvez porter.

— Je voyage beaucoup. Enfin, je voyageais. J’ai appris à ne pas m’encombrer. Peu de possessions. C’est plus logique.

— Certes. Videz votre sac.

— Ici ?

Elle regarda autour d’elle et s’avança sur un tapis de végétation, pleine de confiance à présent qu’elle savait différencier la route changeante du marécage. Aras la rattrapa par le bras juste avant qu’elle s’enfonce dans la boue vivante et sans fond. Elle sentit ses tripes se nouer, et elle se retrouva pressée contre la poitrine de son compagnon, d’une poigne qui lui faisait mal. Il la relâcha immédiatement.

— Ici, ce serait mieux, indiqua Aras.

Secouée, Shan essaya de se mettre dans l’état d’esprit de la leçon. Elle s’assit sur ses talons et sortit le contenu de son sac, un objet après l’autre, en les disposant et en commençant à les nommer.

— Vêtements de rechange dans un sac étanche, rations concentrées pour trois jours, trousse d’hygiène, quinze mètres de corde microfibre, et quatre chargeurs.

— Vous portez toujours une arme ?

— Par habitude. Vous savez ce qu’est un agent de police, n’est-ce pas ? C’est pour ça. (Elle indiqua le couteau passé à la ceinture d’Aras, une lame magnifique au bout incurvé et denté.) Ça, c’est purement cérémoniel ? Un insigne de guerrier ?

Tilgir. C’est un outil de récolte. Je m’en sers pour cueillir des fruits sans toucher aux épines.

— Oh.

— Et ça ?

— Un Suisse. Oh, ça va vous plaire. Regardez combien de fonctions il possède. (Elle pensa qu’elle pourrait sauver la situation en montrant comment ouvrir l’écran, et le regarda éjecter ses lames et sa lampe par accident.) Ce panneau à l’arrière, ce sont les communications ; on peut insérer des perles de données dans ce port. Cette partie-là accueille le stylet et le clavier. Cent deux fonctions distinctes.

— Cet objet est important, pour vous.

— Je l’ai depuis que je suis sortie de la fac. (Au moins elle l’avait acheté elle-même. Son passé ne le rattachait pas à des souvenirs douloureux.) C’est une technologie très ancienne. Autant que vous. Peut-être même plus. Oh pardon, je ne devrais pas dire ça… Enfin, il fonctionne encore. Heureusement, d’ailleurs. Je refuse d’avoir des implants, ou un bioécran comme les marines.

Elle avait aussitôt regretté sa remarque sur son âge. Aras examina l’outil de prise de vue et la fixa de son regard animal.

— Pourquoi voulez-vous me protéger ?

— C’est beaucoup plus complexe que ça. Je suis de l’EnHaz. Ce n’est sans doute pas comme ça qu’on s’attendait à ce que je travaille, mais je vois ici un désastre potentiel, autant au niveau environnemental qu’économique. S’il y a quoi que ce soit dans votre physiologie qui aiderait les humains à vivre plus vieux, cela nuirait à ma planète. Chez nous, les riches s’accrochent déjà trop longtemps à l’existence. Si nous pouvons transformer ce qui vous donne cette longévité en médicament, ou en thérapie, tout l’équilibre de la population terrestre basculera. Je peux vous montrer des calculs. Et je ne pense pas que mes collègues seraient trop regardants quant à la façon dont ils prélèveraient ce principe actif, Aras. Les médicaments de prolongement de vie représentent des sommes colossales, depuis toujours, depuis l’époque des alchimistes. Bien que vous soyez bipède, pour eux, vous restez un animal. Alors on garde tout ça pour nous. D’accord ?

Un bruit de bulle qui éclate la fit de se retourner. Un sheven avait percé la surface derrière elle et levait sa forme pas tout à fait dressée à un mètre au-dessus de l’eau, comme un iceberg fragile. Elle était tout à fait certaine que son attitude égalitaire envers les non-humains ne changerait rien à l’appétit de la créature. Et elle se tenait là, accroupie sur un ruban de matière organique précaire, dans un marécage plein de créatures qu’elle ne pouvait même pas imaginer.

Aras commença à ranger les objets dans le sac. Elle espérait que son explication l’avait convaincu.

— Je pense que vous comprenez parfaitement les bases de Targassat, dit-il. Le reste, comme le fait remarquer votre Hillel, n’est qu’un commentaire.

C’était tout Aras, ça. À un moment il paraissait entièrement étranger, guidé par une éthique rigide concernant les plantes et la façon dont on pouvait ou non construire. L’instant d’après, c’était presque un homme, avec une meilleure connaissance des philosophes et religions terrestres que la plupart des humains. Et il ne semblait toujours pas perturbé par la destruction de villes entières.

— Je n’avais pas compris que vous étiez professeur, dit Shan pour relancer la conversation. Je pensais que vous étiez soldat.

— J’ai beaucoup de fonctions, comme tous les wess’har. Mais ce n’est pas ce que je suis. Quand vous vous regardez, voyez-vous d’abord un officier de police ?

— Vous trouvez que je pose trop de questions. Je suis désolée.

— Non, vous me troublez. Vous êtes trop de choses, et vous ne le savez pas.

Qu’est-ce que ça voulait dire ? Elle voulait lui parler, lui offrir son honnêteté, mais il semblait simplement la pousser à poser plus de questions. Il avait raison. Elle n’était que ça, une série de poursuites ponctuées par de la colère. Depuis toujours, elle était fière de sa discipline, de sa ténacité, de sa complète indépendance. Mais seul le voyage l’intéressait, et l’arrivée la laissait perpétuellement inassouvie. Cette faim de se lever, de remplir son temps, ne l’avait jamais quittée.

Réessayons.

— Je ne vous interroge pas, Aras. J’essaie de vous comprendre.

— Que voulez-vous de moi ?

— Je veux voir la banque génétique. (Inutile de tourner autour du pot.) Et je veux que nous soyons amis. Parce que, tout comme vous, je me sens très, très seule ici.

Il avançait tête baissée dans la lumière mourante, et elle eut du mal à ne pas se laisser distancer. Avait-elle vu trop juste ? Elle crut un instant qu’il voulait la semer, la laisser seule pour qu’elle glisse de la route vivante jusque dans l’étreinte d’un sheven. Puis il se laissa rejoindre. Le reste du voyage se fit en silence.

Le Suisse sonna alors qu’ils étaient à un demi-kilomètre de Constantine. Elle ouvrit l’écran et vit Eddie qui lui cherchait encore des poux dans la tête.

— Un problème ? demanda Aras.

Elle ne s’était pas rendu compte à quel point il percevait bien les réactions humaines.

— Pas vraiment. Eddie veut me parler de mes erreurs passées.

— Des erreurs graves ?

— Ça dépend de qui en parle, dit Shan. Je vous raconterai un jour.

Elle ne savait pas si elle était soulagée ou si elle mourait d’envie de dire à Aras à quel point elle était martyrisée. Je suis une bonne humaine, vraiment. Je ne suis pas une gethes.

Pas de réaction.

— J’apprécie votre patience. Merci de m’avoir accompagnée pour la visite.

Aras paraissait toujours indifférent. Elle avait vraiment perdu sa confiance.

— Au fait, vous devriez demander à vos hommes de vous préparer une combinaison de plongée, dit-il soudain. Les bezeri ont accepté de vous rencontrer. Bonne nuit.

Tout n’était peut-être pas perdu. Saurait-elle s’habituer un jour à ses abrupts changements de sujet ? À ses révélations capitales ? Il fallait réagir vite, avec Aras. Elle suivit le faisceau lumineux de son Suisse jusqu’au camp, prête à affronter Eddie. Elle était si profondément perdue dans ses pensées qu’elle ne remarqua Bennett que quand il lui toucha le bras.

Elle sursauta et se retrouva prête à lui décrocher une droite.

— Pardon, Ade. (Elle eut une grimace d’embarras.) Vous m’avez fait peur. Je réagis mal aux mouvements brusques. Vieille habitude.

— On s’inquiétait, Madame. Dans le marais, la nuit…

— Oui, je sais que vous seriez plus heureux si j’étais câblée. (La lumière de son bioécran illuminait sa jambe de pantalon. Combien de détails embarrassants retransmettrait-il au reste du détachement ?) Mais j’étais tout à fait en sécurité avec Aras.

Bennett marcha à ses côtés vers la constellation difforme du campement.

— Vous avez mangé, Madame ? Qureshi a fait un korma de haricots, il en reste peut-être.

— Vous savez quoi ? Même ça, ça me fait envie.

— Je comprends, Madame.

— Par pitié, appelez-moi Shan. J’ai l’impression d’être la reine Victoria.

Sur Terre, la distance qu’elle maintenait avec les gens était une défense, un rempart. Ici, loin de tout ce qu’elle avait toujours cru évident, c’était un handicap. Elle avait vraiment besoin d’un ami.

Dans le réfectoire désert, la bande d’éclairage d’un jaune cruel agressait ses yeux fatigués ; les murs verts, d’habitude si apaisants, commençaient à évoquer une administration. Bennett réchauffa deux portions de curry pendant qu’elle préparait du thé. Ils s’assirent de part et d’autre d’une table et mangèrent. Shan avala le plat dévastateur avec un sourire canaille.

— Je sens que je vais le regretter, demain, dit-elle en pensant à sa digestion.

— Oui, mais je vous respecterai quand même.

Bennett rit. Le rouge qui monta au front de Shan ne devait rien au curry. Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas montrée aussi effrontée.

— Vous êtes sûr que votre écran enregistre tout ?

— Battements de cœur, pression sanguine, température, la totale.

— Intéressant.

La conversation ralentit et mourut. Elle s’affaira à manger son curry, consciente des bruits de mastication et de son cœur, incroyablement fort dans sa tête. Elle avait intérêt à repartir.

— Je ferais bien d’aller me coucher. (Elle rinça le bol, posa la main sur l’épaule de Bennett, chaude et très ferme…) Bonne nuit, Ade.

Une pause.

— Dors bien, Shan.

Discipline. Son mantra l’accompagna dans le couloir désert jusqu’à la porte de sa cabine. Discipline. C’était une belle règle de vie, mais parfois c’était tout sauf satisfaisant.

Technologie de merde