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Eddie Michallat nourrissait à l’égard de Graham Wiley une antipathie tenace. C’était un Brahmane de la télé. Un professeur qui servait de correspondant scientifique principal pour plus de trente canaux du web. Il traitait Eddie comme un branleur des tabloïds. Sans doute parce qu’il ne considérait pas sa maîtrise en anthropologie comme une formation rigoureuse. En tout cas, c’était l’avis d’Eddie. Ils se retrouvaient rarement en présence l’un de l’autre, mais cette conférence était importante. Tous ceux qui méritaient ne serait-ce qu’une note de bas de page dans les livres d’histoire de la science contemporaine étaient présents.

Les techniciens allaient et venaient, pour assurer les centaines de méthodes de dissémination de l’information. Livraison express dans le cerveau et le nerf optique du public, en général. Mais, pour une conférence, il fallait un public. Sinon, personne ne pourrait profiter du buffet qui suivait. Eddie était content que les traditions soient respectées.

— Je me suis inscrit pour la mission de docu dont on parlait sur le staffnet d’Ariel. Vers Cavanagh, ajouta-t-il pour mettre fin à la conversation avec Wiley.

Il avait parlé pour se débarrasser de Wiley, sanglé aujourd’hui dans sa veste de tweed tout aussi traditionnelle. Mais ce dernier le toisa d’un air condescendant.

— Il fallait bien que quelqu’un s’y colle.

— Ça pourrait nous mener à des trucs extraordinaires !

— Ou à une mise sur la touche de cent cinquante ans.

— C’est vrai, mais… et si les planètes autour de Cavanagh étaient vraiment habitables ? Sur le long terme, je veux dire. Si la colonie avait tenu bon… Ça ferait un article sensationnel…

Tourné vers les rangées de sièges occupés, Wiley répondit par un long silence. Très long. Pour un journaliste, c’était l’équivalent de ces moments d’observation entre duellistes du Far West. La main métaphorique d’Eddie attendait, juste au-dessus de son revolver verbal. Exaspéré, il combla le silence que le professeur avait laissé s’ouvrir entre eux comme un piège.

— Ça m’intéresse, en tout cas, quoi que vous ayez à dire. Ça reste la mission la plus importante de tout le programme spatial. Le réseau ne financerait pas autant, sans ça. J’y vais.

— C’est une mort lente. Une mort lente… Et où est ce bon dieu de déjeuner ?

Wiley regarda autour de lui, guettant les serveurs qui, d’un instant à l’autre, il en était sûr, commenceraient à faire défiler des dessertes entières de délices.

— Vous ne savez pas quel genre de public vous écoutera dans vingt-cinq ans, quand le signal commencera à nous arriver. Ou même sur quel réseau il sera repris. Il suffirait qu’on détecte une autre planète après votre départ, et vous aurez perdu votre temps.

— Je pensais que vous vous inquiéteriez de savoir que je dois quitter ma douce moitié.

— J’ignorais que vous en aviez une…

Enfoiré…

— Je n’en ai pas. La mission est réservée aux célibataires.

— Alors je suis sûr que vous mettrez cette période à profit.

Après cela, la conférence fut rasoir au possible. Eddie partit avant l’ouverture du buffet.

La colère qui couvait en lui depuis cette conversation ne se réveilla qu’au milieu du dîner, dans un de ses restaurants préférés. Il avait horreur de cette habitude. Il craignait que la reprise des il a dit et après j’ai dit… qui se jouait derrière ses yeux vagues soit évidente pour les autres convives. Peut-être même qu’il bougeait les lèvres. Il prit une gorgée de vin, au cas où.

Sale petit frimeur de Wiley. Lui gagnait peut-être sa croûte comme un pacha, sans faire d’enquête. Mais dans vingt-cinq ans, s’il était encore là, les premières transmissions lui montreraient qui avait eu raison. Ce serait un vrai drame. Des tribus perdues, un Nouveau Monde attendant la manne de la Terre. D’accord, ça devait être la 67 450e planète détectée, mais le facteur humain était immense. Il était logique d’y aller, d’observer et de faire son rapport, même si personne ne devait jamais entendre ce qu’il aurait à dire. Comment pouvait-on ignorer cet instinct ?

Après tout, ce n’était pas l’inconnu qui avait rebuté les premiers explorateurs, hein ? Il n’y avait pas grande différence avec les Vikings qui avaient traversé les eaux inconnues de l’Atlantique en croyant approcher du bord du monde. D’un autre côté, il en savait peut-être déjà trop. Peut-être plus que les marins du passé n’en avaient jamais imaginé. Même si son voyage prenait des mois – des années –, le monde qu’il quitterait vieillirait bien plus vite. Une mort lente, comme Wiley l’avait dit.

Eddie eut soudain du mal à déglutir. Il avait toujours pensé que des expressions comme « sueurs froides » étaient un cliché. Du genre qu’il refusait d’utiliser dans son travail. Mais c’était bien ce qu’il ressentit à ce moment. Il se rassura – simple contrecoup de l’adrénaline. Son corps faisait circuler des hormones pour le préparer au stress. Rien de plus. De la physiologie toute bête. Rien de prophétique ou de prémonitoire. Pas du tout. Vraiment.

Il se répéta tout ça en boucle.

Et pourtant, il avait encore froid.

Et pourtant, il allait partir.