Derrière la chambre froide où les colons entreposaient les derniers oignons et les citrouilles de l’automne, il y avait un cabinet de composite gris, grand comme un réfrigérateur de restaurant. Il aurait pu contenir des quartiers de jambon. Mais c’était tout à fait hors de question.
Shan le toucha et regarda le cadre, un peu plus élevé que sa tête. Le Briefing refoulé ne disait rien.
— C’est ça ?
Josh était nerveux. Il s’agitait dans sa vision périphérique, jetant quelques coups d’œil à Aras.
— C’en est une partie.
— Vous pouvez l’ouvrir ? S’il vous plaît ?
— Maintenant ?
— Josh, je dois savoir. Avec le vaisseau qui arrive, notre voyage à tous pourrait être écourté violemment si les wess’har pensent que nous allons nous allier aux isenj. On m’a envoyée voir ce truc, et je ne partirai pas avant de savoir pourquoi.
Aras posa la main contre la porte et appuya sur le panneau en creux. Il s’ouvrit avec un claquement de vide d’air rompu, et une brume se déversa dans la cave. Quand Shan tira les portes, elle se trouva baignée dans une lumière rouge incongrue qui disait danger, chaleur, alors qu’elle ne sentait que le froid.
— Elle est passée en énergie autonome. Vous avez une heure. Je pense qu’il vous en faudra moins.
En effet. Dès qu’elle vit les couches d’étagères peu profondes, à quelques centimètres les unes des autres, et les ports de transfert de données sur chaque étagère, le BR se mit en branle. Comme si elle se souvenait qu’elle avait laissé un robinet ouvert. Un sursaut de réalisation et de panique.
Inventaire. Téléchargez l’inventaire et vérifiez l’intégrité des groupes de spécimens suivants : avoine, riz, maïs…
Une longue liste de cultures commerciales. Quid des oiseaux rares, orchidées menacées ou des autres espèces qui auraient pu recréer le paradis ? Mais sa liste de courses valait des milliards.
Eugénie Pérault, toujours aussi morte, se tenait derrière elle et lui expliquait les projets de l’Union fédérale européenne.
Shan savait. Tout. Comment Pérault avait pu la convaincre de renoncer à sa retraite alors qu’elle y avait droit, de s’impliquer dans une mission étrange et incertaine dont elle n’était pas sûre de revenir.
Le travail de cette équipe de biodiversité morte depuis longtemps était un don du ciel. Chaque souche de céréales était pure. Donc vierge de brevet, et n’appartenait à aucune corporation agricole. Sur Terre, cela faisait longtemps qu’elles avaient été remplacées par les transgéniques et autres cultures modifiées et payantes.
Ces plantes pourraient être cultivées et répandues par n’importe qui.
La FEU prendra ces souches et les brevettera elle-même pour briser le cartel des corporations. Puis elle les donnera gratuitement aux fermiers et aux propriétaires agraires dans toute l’Europe. Pérault était juste devant elle. Ce sera la première fois depuis plus d’un siècle que n’importe qui pourra faire pousser ce qu’il voudra sans permis ou restriction.
Pérault la connaissait très bien, apparemment. Pour un projet pareil, elle aurait donné sa vie. Elle pensa à ses graines de tomates volées et frissonna.
— Tout va bien ? demanda Aras.
— Parfaitement.
Mais c’était faux. Elle aurait dû exulter, sauter dans tous les sens : elle avait enfin vaincu les agricorporations qu’elle détestait tant. Si l’on répandait assez de ces cultures, l’agribusiness serait privé de sa puissance financière et de son influence sur les gouvernements.
C’était à la fois une carte au trésor et un retour vers un passé moins bouché. Le problème était que Shan ne savait rien du gouvernement présent auquel elle allait remettre cette manne.
— Il y en a d’autres ? demanda-t-elle.
Oui, forcément. Des dizaines de milliers d’espèces et de souches ne pouvaient pas tenir dans un seul frigo. Josh regarda de nouveau Aras, et cela commençait à énerver Shan.
— Bon sang ! Je ne vais pas détruire ces réserves ! Je dois les protéger. Y en a-t-il d’autres ?
— Beaucoup, sur Wess’ej, dit Aras.
— Très bien. C’est parfait pour le moment.
— Vous avez conscience de votre objectif.
Elle ne risquait rien à le leur dire. En fait, elle ne pourrait pas réexpédier tout ça vers la Terre sans leur aide. Elle ne pourrait pas vraiment embarquer le frigo sur le Thétis à dos d’homme. Il faudrait des préparatifs et du matériel.
— Oh que oui… Chez nous, toutes les cultures sont brevetées. Elles appartiennent à des corporations, qui ramassent beaucoup d’argent avec. Les fermiers n’ont plus le droit de développer leurs propres variétés comme ils le faisaient avant. Ni même de garder des graines pour la saison suivante. Nous avons laissé faire, quelques souches par-ci, quelques autres par-là, année après année. Et après ça… il était trop tard pour réagir. Aucune des espèces stockées ici n’est déposée. Mon gouvernement voulait les breveter lui-même pour les distribuer gratuitement, et ainsi briser le système.
Elle étendit les mains comme si elle avait réussi une invocation. Si seulement elle avait pu se réjouir ! Aras la regardait comme s’il la découvrait de nouveau.
Il posa la paume sur la porte et la referma.
— Cela suppose que votre gouvernement ne se comporte pas aussi mal que les corporations.
— C’est bien le problème, dit Shan. Qui est mon gouvernement, à présent ?
C’est en voyant les premiers chasseurs qu’Eddie se rendit compte à quel point le camp wess’har devait être proche.
Un sifflement dans le ciel lui fit lever le nez. Petit et étroit, l’appareil n’émettait qu’un chuintement ténu. Même sans rien connaître en technologie militaire wess’har, son œil de journaliste savait identifier un chasseur. L’appareil disparut vers l’est en l’espace de quelques secondes. Soit ils jetaient un œil sur la base en chemin, soit ils montraient aux singes qu’ils étaient sérieux. Quoi qu’il en soit, c’était impressionnant. Il décida de toujours garder sa caméra abeille active à l’avenir, pour ne pas rater une autre bonne image. Il ferma son dossier de notes et retourna à sa cabine.
Il croisa Qureshi.
— Vous avez vu ça ? demanda-t-il au cas où elle apprécierait les machines volantes. Très sympa.
— J’ai juste vu le sillage. Vous sortez du camp ?
— J’y pensais.
— N’allez pas traîner près des wess’har, et attention aux routes, dit-elle. Vous devriez vous faire accompagner par Frankland ou quelqu’un d’autre. Ade est disponible.
— Ça ira. Si je tombe, la caméra peut rentrer toute seule. Pas la peine de me sauver.
— Aucun risque, faites-moi confiance, répondit Qureshi avec un sourire.
Les deux scooters étaient de sortie et la base wess’har devait être trop loin pour qu’on puisse s’y rendre à pied. Donc, il ne restait qu’à se méfier des routes mouvantes et vivantes. Eddie cala son sac à dos et partit d’un bon pas.
La caméra était réglée pour fixer le premier mouvement venu, le laissant libre de profiter de la journée. Qui aurait cru qu’il finirait par tourner des documentaires sur la faune ? Bon Dieu, que Wiley aurait été énervé ! Dommage que cet enfoiré soit mort. À moins qu’il soit vivant… Eddie se ferait une raison, s’il devait se moquer de ce vieillard. Quand il rentrerait sur Terre, il serait peut-être même accueilli par un prix…
Il se demandait comment une récompense pourrait profiter au dégel de sa carrière quand un autre chuintement, puis un troisième, le figèrent net.
Cette fois, la caméra avait tout vu. Et même dans le cas contraire, Eddie n’aurait pas eu besoin de s’inquiéter : cinq autres appareils passèrent au-dessus de lui dans l’heure suivante. Au moins, ce n’était pas le facteur. Captivé par le paysage, il mangea ses rations sous l’œil de la caméra abeille. Il l’écarta. Les chasseurs, au moins, ce serait digne des actualités. Ça le maintiendrait à flot jusqu’à ce qu’il vienne à bout de la timidité des colons. Il lui fallait de la chair fraîche. Shan avait accepté qu’il se rende à Constantine une fois par semaine, même si elle le suivait comme un flic. Ce qu’elle était, d’ailleurs. Mais les colons paraissaient différents, à présent. Encore moins bavards qu’avant, et mal à l’aise. Eddie se demanda ce qu’on lui cachait. C’était sans doute en rapport avec la soudaine apparition des chasseurs.
Eddie attendit une heure de plus. Plus un seul appareil. Quand il retourna au camp, au milieu de l’après-midi, il découvrit une grappe de marines et de scientifiques autour de Shan et Lindsay. Quoi qu’elle dise, c’était assez important pour que les passagers suspendent leur haine et l’écoutent. Shan croisa le regard d’Eddie et continua de parler au groupe. Mais Qureshi s’éloigna pour le rejoindre au petit trot.
— Vous voilà, dit Qureshi. Vous n’avez pas croisé de fusillade, alors.
— J’ai combattu deux monstres de plus de trois mètres, si ça vous intéresse.
— Pff, non, c’est nul, ça. On a un souci, dit-elle comme si le mot avait un S majuscule. Militaire qui plus est. La patronne nous fait son briefing.
Eddie se dit tout d’abord qu’elle parlait de Lindsay, ce qui serait normal pour des marines, mais elle regardait Shan. Eddie essaya de se fondre dans la masse à l’arrière du groupe.
— … donc, l’évacuation n’est pas immédiatement nécessaire. Mais soyons raisonnables, dit Shan. Restez près de la base, le temps que ça se calme.
Pour Eddie, Shan était le genre de policière qui pourrait écarter la foule d’un cadavre de licorne, en disant qu’il n’y avait rien à voir. La grappe se dispersa. Shan regardait Eddie, qui la regardait.
— Qu’est-ce que j’ai raté ?
— Une légère difficulté locale, répondit-elle.
— Une difficulté du genre hostile ?
— Les isenj réaffirment leurs prétentions territoriales, et les wess’har souffrent d’une pénurie de sens de l’humour. Apparemment, ça arrive de temps en temps. Comme Gibraltar. Un vaisseau isenj a été abattu dans l’espace contesté. Si abattu est bien le terme, bien sûr. Mais vous comprenez l’idée.
— D’où le trafic aérien.
— Nous ne sommes pas vraiment en danger. Il y a juste un brin de nervosité chez les wess’har.
— Mais pourquoi les isenj se sont-ils dit que cela valait le coup de réessayer, après la dérouillée qu’ils ont prise la dernière fois ? Ils ont peut-être la mémoire courte.
Du pouce, Shan coupa le sifflet à la sonnerie insistante de son Suisse.
— Peut-être à cause de nous. Ils ont pu penser que les restrictions officielles se relâchaient.
— Ce ne serait pas la première fois. L’Histoire est remplie de ce genre d’erreurs. (Eddie suivit Shan dans le campement. Elle paraissait se diriger vers Constantine.) Mais les wess’har ne sont pas aussi subtils, les isenj auraient dû le comprendre. D’un autre côté, si nos gouvernements à nous peuvent jouer aux idiots, pourquoi pas des extraterrestres ?
— Les wess’har nous ont fait une grande faveur en nous laissant atterrir. En temps normal, tout intrus est abattu. Espérons qu’ils n’ont pas eux-mêmes mal interprété la situation.
— Même les dieux font des erreurs.
— Comme nous tous. (Elle lança un regard méprisant à Rayat, qui parvint à le soutenir pendant pratiquement cinq secondes avant de se réfugier dans le réfectoire.) Vous avez soumis votre article sur moi ?
— Non… (Eddie ne voulait pas qu’elle croie qu’il avait peur d’elle. Mais il n’arrivait pas à lui dire qu’il l’admirait.) Je ne pense pas que ça intéresse la chaîne. Et vous ?
Elle eut un regard de révélation soudaine, comme quand il avait lâché le nom d’Helen Marchant.
— Je comprends, dit-elle.
Son expression se referma, et elle s’éloigna.