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Le ciel trembla.

Eddie ne voyait pas d’autre façon de décrire ça. Le battement d’infrasons l’avait réveillé avant l’alarme, et il était sorti du camp d’un pas hésitant pour voir ce qui se passait. Il aperçut Chahal et Paretti blotties sous une table.

— Qu’est-ce que vous foutez ?

— Tremblement de terre ! répondirent-elles à l’unisson.

Eddie ne venait pas d’une région sismique. N’ayant pas ce réflexe de panique, il les ignora. Ce n’était pas le sol qui tremblait.

Arrivé dehors, il leva les yeux. Et sa respiration se bloqua dans sa gorge.

Deux grands appareils survolaient lentement les champs, projetant une ombre froide. Eddie n’avait jamais rien vu de comparable à ces tubes lisses et pointus, comme des balles bleues. Hors de tout repère, leur taille ne lui parut pas tout de suite évidente. Puis un oiseau passa sous l’un d’eux, rendant à la scène sa perspective. Eddie se rendit compte qu’ils volaient bien plus haut qu’il l’avait pensé. Et donc – donc qu’ils étaient immenses au-delà de sa compréhension. Il ne les entendait pas. Leur passage, il le sentait dans sa bouche et dans ses os. Une peur primitive s’empara de lui.

Quelqu’un lui tapa sur l’épaule. Surpris, il se retourna. Les cernes que Shan affichait comme un compte rendu heure par heure montraient qu’elle n’avait pas dormi.

— Isenj ? cria-t-il par-dessus la vibration.

— Je vous entends très bien. Non, ce sont les wess’har.

— Où vont-ils ?

— Ils renforcent la garnison. Encore. Je pense que nous avons un problème.

Elle avait peur. C’était une expression bizarre. Il avait vu sa colère, son mépris, et même sa surprise, mais sa peur… ça, c’était nouveau. Ce n’était sans doute pas le bon moment pour lui poser des questions. Il leva de nouveau les yeux vers les gros vaisseaux majestueux qui disparurent lentement dans l’éclat du soleil levant.

Eddie ne sentit pas Shan partir. Il ne vit donc pas où elle allait. Il s’était accroupi quelques instants pour se réorienter. Cette expérience avait totalement brisé sa perception du monde. Un an plus tôt, il appartenait à l’espèce la plus avancée de la création. À présent, il n’était plus qu’une petite miette isolée sur un monde étranger, à regarder des vaisseaux gigantesques – loin de la technologie humaine – le survoler pour des affaires qu’il ne pouvait pas comprendre. Les humains ne comptaient pas. Il ne faisait pas partie du jeu. Dans la guerre civile italienne, il était resté au milieu des rues au mépris du danger, protégé des événements par sa caméra. Le casque et le viseur formaient un bouclier impénétrable, comme le pensaient bien des reporters juste avant de se faire tuer. Aujourd’hui, cette protection lui manquait.

Puis vint la colère. Il avait raté son plan. Ç’avait été l’un des rares moments de son existence où son instinct n’avait pas été de courir chercher sa caméra.

— Et merde.

Sabine Mesevy passa à côté de lui, sur son trente-et-un militaire : treillis propre et repassé, cheveux nattés. Toute cette activité militaire la laissait froide.

— Où vous allez ? Vous êtes toute belle…

— À l’église. Nous sommes dimanche, au cas où vous l’auriez oublié. Venez avec moi…

— Non merci. Le Ciel se réjouirait peut-être de l’arrivée d’un pécheur repenti, mais grincerait quand même des dents pour un journaliste.

— Dommage. (Elle lui sourit.) Les vitraux sont magnifiques. Ça ferait une très belle image.

Les matriarches n’en revenaient pas. Après 495 ans, le blocus de Bezer’ej était tombé.

Aras suivait les couloirs encombrés de soldats de la Cité temporaire. Ils avaient été trompés par la taille. Les isenj avaient fait atterrir trois petits appareils à moins de trente kilomètres d’eux. La grille de défense était réglée pour empêcher les débarquements, et donc détecter des vaisseaux bien plus grands. Une petite force commando ne pouvait avoir qu’un seul objectif : une opération sur des cibles spécifiques.

Finalement, les isenj avaient retenu leur leçon : la victoire ne dépend pas forcément du nombre.

Mestin Chail est occupée, dit l’un des nouveaux mâles fraîchement arrivés de F’nar sans lever les yeux de son écran.

Aras le frappa à la tête. Il trébucha et regarda Aras bouche bée.

— Vous devez être nouveau par ici, mais vous savez qui je suis. Je vais donc voir Mestin immédiatement.

Sa simple existence conférait à Aras Sar Iussan certains privilèges. Restaurateur de Bezer’ej, dernier des soldats c’naatat, il pouvait voir n’importe qui, même une matriarche commandante. Dans une hiérarchie sociale où les mâles tiraient leur rang de l’âge et de l’expérience, Aras était presque aussi respecté qu’une femelle. Il comptait bien utiliser cet avantage.

Au centre de la salle, Mestin regardait ses maris, cousins et enfants organiser les lignes de ravitaillement et préparer les installations pour les clans qui allaient arriver. Elle invita Aras à la rejoindre.

— Êtes-vous certaine qu’ils ont atterri ? demanda-t-il.

— Les informations ussissi sont très fiables. Ils disent que les isenj ont préparé leur action pour qu’elle coïncide avec l’arrivée de l’Actaeon. Ils pensaient que nous serions préoccupés.

— C’était le cas.

— Toujours d’après les ussissi, les isenj ont également envoyé deux équipes détruire les défenses de la Cité temporaire. (Un mouvement de sa main appela une carte de la région. À voir la constellation de points de lumière – deux bleus, et douze ambrés – elle avait déjà déployé des unités de fantassins.) Nous emploierons la manière lente pour les trouver. Pour l’heure, les armes de destruction sont exclues dans cet environnement. Si nous échouons, nous aurons assez de troupes et de matériel pour repousser une invasion.

— Et la troisième équipe ?

— Sur votre île, Aras. Ils en ont après vous.

Pour Aras, c’était un gaspillage idiot de ressources militaires. Envoyer des troupes régler une ancienne rancœur. Le genre de geste qu’il aurait gardé pour un moment de calme, si les wess’har avaient été du genre à s’intéresser à la vengeance. Ce qui n’était pas le cas. Mais les gènes d’Aras avaient au moins une fraction d’humain et d’isenj. Ces envahisseurs étaient dans son protectorat, près de Constantine. Dangereusement proches de ses deux amis et des gethes imprévisibles.

— Alors ils vont me trouver. Je vais faire en sorte qu’ils ne se soient pas déplacés pour rien.