25

Shan se sentait bien. Non, elle se sentait très bien. Un vague soupçon de migraine, une faim dévorante, mais la pleine forme.

Comme si elle se réveillait après une fête débridée. Elle avait sauté l’étape gueule de bois, et se demandait comment elle avait pu finir sur le canapé de quelqu’un. Les grandes soûlographies, ça n’avait jamais été son truc. Mais elle avait entendu suffisamment d’excuses venant de ses collègues.

Et elle était à Constantine. Les murs de la pièce étaient lisses, d’un doré apaisant, et la lumière filtrée par le toit était douce. Chez Josh.

Oh merde. Elle était nue. Qui ? Comment ? Mystère. Son dernier souvenir, c’était les isenj qui levaient leurs armes, et elle qui se jetait sur Aras pour dégager la ligne de tir. Oui, elle avait fait tomber un extraterrestre de cent soixante-dix kilos presque sans élan. Elle était encore en forme. Cette idée la rassura autant qu’une bonne tape dans le dos.

C’était ça. Elle avait percuté l’équivalent d’un mur de briques, et, en général, ça ne faisait pas que du bien. Elle tâta son épaule. Au moins, Aras était indemne. Elle se rappelait vaguement l’avoir aperçu dans sa chambre, debout au-dessus d’elle, souligné par la lumière dorée et par son odeur de santal.

— Vous êtes réveillée, avait-il dit.

Avec le Briefing refoulé qui continuait d’épousseter ses souvenirs dans les recoins oubliés de son esprit, ce vide de souvenirs était rafraîchissant. Enfin, elle avait survécu. Le petit déjeuner lui paraîtrait meilleur que jamais, ce matin.

Elle se lava dans le lavabo, plaçant la tête sous le jet pour se rincer les cheveux. Quelqu’un – sans doute Deborah – avait laissé des serviettes et des vêtements de travail pour elle. Qu’était-il arrivé à son treillis ? Elle vit son Suisse et le contenu de ses poches bien alignés sur la table de chevet, dans un coin. Si on avait pris soin de son équipement, ses vêtements devaient être en de bonnes mains. Elle s’inquiétait surtout pour son gilet pare-balles – extra-léger, flexible et très coûteux. Elle l’avait payé de sa poche – ce n’était pas le matériel réglementaire. Elle aimerait bien le récupérer.

Qu’était-il arrivé à Galvin et Rayat ?

Attirée par l’odeur du petit déjeuner, elle alla jusqu’à la cuisine, se séchant les cheveux avec une des serviettes fines mais efficaces qu’on fabriquait à Constantine. Les Garrod n’étaient pas là, mais Aras se leva en la voyant arriver, et commença à poser de la nourriture et du thé sur la table.

— Vous lisez dans mes pensées, dit-elle. Bon sang, je pourrais manger un chat pouilleux, avec ses poils.

— C’est une plaisanterie, c’est ça ?

— Une image pour dire que je meurs de faim.

— Comment vous sentez-vous ?

— Terriblement bien, en fait. Dites-moi ce qui s’est passé. J’ai quelques vides.

Thé, porridge et une montagne de fruits formaient un appétissant paysage devant elle. Elle attaqua, sous le regard d’Aras.

— Vous êtes inconsciente depuis sept jours. Le capitaine Neville a mis au monde un enfant mâle prématuré. Le Dr Galvin est morte. Le marine Qureshi se remet de ses blessures, et le Dr Rayat est confiné à ses quartiers.

Il en fallait beaucoup pour la déstabiliser. Là, il y en avait juste assez. Elle encaissa les nouvelles lentement.

— Il y a quelque chose qui m’échappe, là, non ?

— De quoi vous souvenez-vous ?

— De tout, jusqu’à ce que je vous plaque à terre.

Aras s’arrêta pour peser ses mots, ce qui n’était pas une réaction très wess’har.

— On vous a tiré dans la tête.

Elle porta la main à ses cheveux humides, par réflexe. Pas de point de suture.

— Blessure mineure ?

— … Relativement.

Il avait mis du temps à répondre. Shan n’aimait pas ça.

— Et Galvin ?

— Abattue par le sergent Bennett durant la fusillade.

— Oh, mon dieu, pauvre Ade. Il doit mal le vivre.

— Pas autant que Galvin.

— Je ne vais pas la regretter, celle-là. Elle nous aurait tous fait tuer. J’imagine que les isenj non plus ne vont pas bien ?

— Tout le groupe est mort. Je dois en trouver d’autres.

— Il y a eu d’autres contacts avec l’Actaeon ?

— Le capitaine Okurt nous a appelés pour exprimer son regret devant cet accrochage, et nous rappeler qu’il a pour ordre de ne pas contrarier les isenj.

— Attendez, ils avaient capturé deux des nôtres, même si ce sont des emmerdeurs. Ce n’est pas vraiment de la franche camaraderie, il me semble !

— D’après ce que nous ont expliqué les ussissi, les isenj considèrent les gethes présents ici comme des alliés des wess’har, surtout à présent que des tirs ont été échangés. Quel est le mot juste… ? Désavoué. L’Actaeon a désavoué nos actes.

Au moins, ça réglait la question. Pérault, le BR et la grande mission n’avaient plus lieu d’être.

— La banque génétique est-elle en sécurité ?

— Tout se trouve à présent sur wess’har.

— Merci. Merci beaucoup.

— Ne me remerciez pas tout de suite.

— Je vous ai contrarié ?

— Pas du tout. (Il poussa vers elle un panier de petits pains durs.) Mais n’essayez pas de retourner au campement trop tôt. Promettez-moi de rester ici. Ou je vous enferme.

— Il n’y a pas de verrous à Constantine. Et je devrais voir Lin. Comment va le bébé ?

L’inquiétude d’Aras la soulageait. Ce qu’il pensait d’elle était important pour Shan. C’était une nouveauté, d’ailleurs. D’habitude, elle se fichait de ce que les gens pouvaient dire.

— C’est un environnement difficile pour un enfant humain. La première génération des colons a perdu beaucoup d’enfants de la même façon, mais ils se sont vite adaptés.

Elle savait qu’il n’était pas indifférent. Il avait simplement une perspective à long terme, qui paraissait brutale. Enfin, pas plus brutale que de s’attendre à ce que Lindsay interrompe sa grossesse.

Mais c’était un sujet d’émotions. Elle le contourna et continua de manger, en se demandant pourquoi elle avait si faim.

Tu t’inquiètes trop, se dit Lindsay. Deborah Garrod en connaissait bien plus long sur les bébés que Kris Hugel et toutes ses références mises bout à bout. Qu’elle s’en occupe. Mais elle avait du mal à se concentrer sur la crise diplomatique alors que son corps la poussait vers d’autres priorités bien plus urgentes. Dès qu’elle en aurait fini avec Bennett, elle retournerait voir David à Constantine.

— Bon, comprenons-nous bien… Qui a tiré le premier ?

Cela faisait quatre fois qu’elle analysait cet incident, et ce n’était toujours pas clair. La seule preuve qu’elle avait, c’était le corps de Galvin, avec cinq balles FEU dedans. Au moins, Parekh ne se sentait plus seule. Les isenj morts avaient disparu sous des velourocs efficaces, et bien plus rapides qu’elle l’aurait cru.

Bennett adopta l’air fixe de ceux qui se replongent dans leurs pensées.

— Je dirais que ç’a été les isenj, mais seulement parce qu’ils ont dégainé plus vite qu’Aras. Une cartouche isenj a abattu Frankland, et nous avons riposté. Qureshi a lancé une grenade sur le véhicule, et j’ai neutralisé les autres isenj. Un deuxième coup venu de l’arrière a touché Frankland à la tête ; j’ai repéré le tireur et l’ai mis hors de combat. Galvin…

— Galvin était une pauvre conne qui vous a mis en danger. Ne vous inquiétez pas. Dommage que Rayat n’y soit pas resté, lui aussi.

— Vous êtes un peu dure, chef.

— J’en ai marre de risquer mes hommes pour des civils qui ne respectent pas les mises en garde. Je les emmerde.

— Comment va Frankland ?

— Bah… Josh dit qu’elle est consciente et mobile. Mais ils la gardent pour le moment.

— C’est un putain de miracle.

— Quoi donc ?

— Elle avait un trou dans le crâne, on aurait pu y glisser trois doigts. Je n’ai jamais vu quelqu’un se remettre d’une blessure pareille sans neurochirurgie extensive, et le résultat n’était quand même pas beau à voir. Sauf si on aime les plantes vertes.

— Les wess’har ont une meilleure technologie chirurgicale que nous. C’est peut-être une réponse. Je suis sûre que c’est le cas.

Bennett paraissait plus reconnaissant que méfiant. Il adressa un salut impeccable à sa supérieure avant de sortir. Lindsay se dit qu’elle enverrait le rapport à l’Actaeon quand elle serait capable de réfléchir un peu plus clairement.

Dans le dispensaire de Constantine – labyrinthe de petites pièces éclairées et dallées –, Kris Hugel et Deborah Garrod étaient penchées sur le berceau de David. Lindsay les regarda en silence avant de s’avancer à pas délibérément bruyants. Si elles avaient parlé d’un aspect de la santé de son enfant qu’elles ne voulaient pas mentionner devant elle, elles auraient le temps de se taire. Mais en fait, elles étaient silencieuses.

— Salut Lin ? dit Hugel. Ça va ?

— Vous avez l’air fatiguée, commenta Deborah.

Lindsay n’avait pas envie de se reposer. Elle voulait David. Elle se pencha et le prit dans ses bras, toujours aussi émerveillée par ce petit bout d’homme. Presque aussi fascinée que quand elle avait vu Aras, ou les isenj, ou la luminescence bezeri. Il était tellement étranger à son univers que c’en était quasiment effrayant. Il soupirait en rythme, avec un petit bruit humide.

— Il a encore un peu de mal à respirer, dit Hugel. Il a trente-deux semaines. Sur Terre, ce ne serait pas un problème, mais avec les niveaux d’oxygène locaux et l’absence de soins spécialisés en néonatalité, je refuse de prendre des risques. Donc, je lui fais prendre des antibiotiques, parce que son système immunitaire n’est pas complètement développé. Et Webster est en train de monter une tente à oxygène à partir du revêtement réactif de la serre. Je regrette que ce soit aussi grossier. Mais je n’ai même pas de médicaments surfactants.

— Et l’Actaeon ? Bah, sans doute pas…

Après tout, les navires de guerre étaient équipés pour les blessures, la chaude-pisse et les problèmes de dépendance, mais rien d’autre.

— Il aurait besoin d’un peu de lait, si vous pouviez en tirer plus.

Encore des tubes ? Il était trop faible pour se nourrir comme il fallait. Elle l’allongea de nouveau dans son berceau, le cœur brisé. Son instinct lui disait qu’elle aurait dû oublier tout sens commun et l’emmener dans un endroit calme pour s’occuper de lui. Mais Hugel était médecin, et savait ce qu’il fallait faire. De plus, à présent que Shan était hors jeu, Lindsay devenait l’officier la plus gradée. C’était elle la responsable.

— Je m’en occupe.

Hugel la mena vers la cuisine. Lindsay n’avait pas besoin d’un public ou de compagnie, mais le docteur ne l’accompagnait pas pour la soutenir.

— J’ai demandé à voir Frankland, mais Josh Garrod a failli me jeter dehors. Elle va peut-être moins bien qu’ils nous le disent.

— Bennett a dit qu’elle a été salement touchée.

— Tout à fait. Donc, puisque vous détenez le commandement, puis-je vous demander si nous allons être évacués ? Nous avons déjà perdu deux personnes, voire trois. Ça suffit !

— Je pense que c’est ce qui est prévu, de toute façon. Cela dit, Shan n’est ni morte, ni hors jeu.

— Eh bien, vous pourriez peut-être lui parler.

— Bien sûr. (Maintenant laissez-moi tranquille.) Je pense que vous devriez jeter un œil sur Qureshi.

Hugel paraissait avoir compris exactement ce qu’elle entendait par cette remarque, et se raidit.

— Qureshi va bien. Mais si Bennett a correctement décrit les blessures de Shan, elle ne devrait pas être en vie. Pas avec le niveau de soins disponible ici.

Lindsay résista à cette relance de la conversation, et laissa Hugel sortir. Si le médecin pensait à la supériorité médicale wess’har et au meilleur moyen de copier leurs techniques, elle n’aurait pas pu choisir de pire moment. Peut-être était-elle comme Rayat, prête à tout risquer pour une dernière chance de rapporter des résultats intéressants de cette mission.

— Il arrive parfois des miracles, dit Lindsay en espérant qu’il en viendrait rapidement un autre pour David.

— Il faut que tu le lui dises.

— Je vais le faire, dit Aras.

— Je suis sérieux. Et si elle décidait de rentrer au camp et que son médecin l’examine ? Tu ne pourras pas la retenir éternellement.

Aras adressa à Josh un regard de mise en garde. Deborah était au dispensaire, Rachel et James étaient en classe. Ils pouvaient se crier dessus sans crainte qu’on les entende.

— Tu n’as pas la moindre idée de ce que l’éternité représente.

— Je regrette. Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Tu as passé ta vie entière à préserver l’isolement de la c’naatat.

— Je n’ai pas votre paradis en tête. Quand les gens auxquels je tiens meurent, ils disparaissent. Pas d’éternité ni de deuxième chance.

— Mais tu l’as condamnée !

— À quoi ? À vivre comme un monstre ? À vivre comme moi ?

Comme Shan, Josh n’avait pas peur d’Aras. Ou peut-être craignait-il davantage la colère de son Dieu que celle du wess’har.

— On ne la laissera plus jamais en paix. Tôt ou tard, quelqu’un découvrira ce qu’elle est, et elle deviendra une ressource. Tu n’avais pas le droit de faire ça.

— Ne me donne pas de leçon sur les droits et les responsabilités.

— Mais pourquoi maintenant ? Tu ne la connais que depuis sept mois. Cela fait des générations que tu vis avec nous, et tu n’as jamais été tenté.

— Parce qu’elle tient à moi.

— Mais nous tenons aussi à toi. Depuis toujours.

— Non, vous tenez à l’idée de moi, à l’icône. Votre communauté a du respect pour moi, mais le soir, vous rentrez auprès de vos familles, et je suis de nouveau seul. Vous refusez même de me toucher. Je suis une idée, pas un homme.

— Je pense que c’est très sévère.

— Est-ce que tu donnerais ta vie pour moi ?

— Ce n’est pas juste.

— Vos fables disent qu’un homme devrait donner sa vie pour son ami.

— La parole du Christ n’est pas une fable.

— Si, et elle le restera tant que vous ne la vivrez pas comme une réalité. (Aras se leva et se dirigea vers la porte. Il se laissait emporter par sa colère.) Shan Chail a risqué la mort pour moi, sans réfléchir, qu’elle ait été bien avisée ou non. Et j’ai arrêté cette mort, ce qui était peut-être tout aussi malavisé. Cela la place sous ma responsabilité, et je veillerai sur elle. Si elle peut vivre avec les conséquences de cet acte, moi aussi.

— C’est de l’égoïsme.

— Oui, il est question de moi. Quelle que soit mon apparence, je suis un mâle wess’har. Ma race a besoin de gens sur qui veiller, et qu’il faut aimer. J’ai besoin d’appartenir à quelqu’un. Après cinq cents ans sans cela, un acte de générosité inconditionnelle m’a rappelé ce que je suis vraiment.

— Tu ne devrais pas pour autant interférer avec l’ordre naturel.

— Si j’avais respecté cette idée, vous ne seriez pas ici. Si j’avais laissé vos ancêtres mourir, il n’y aurait ni Thétis ni Actaeon ici. Réfléchis-y, gethes.

Aras partit à grands pas. À mi-chemin dans l’escalier, il entendit tout de même la voix de Josh derrière lui.

— Que feras-tu si elle refuse de vivre avec ces conséquences, Aras ? Que feras-tu ?

Les humains disent souvent pour se faire pardonner qu’ils n’avaient pas eu l’intention de prononcer de cruelles paroles. Aras avait pensé chacun de ses mots. Pour l’heure, à part Shan, chaque humain était gethes à ses yeux.

Dans ses appartements, Aras sortit Noir et Blanc de leur nid de lin déchiré dans l’alcôve et les garda au creux de ses bras. Ils étaient chauds, somnolents. Blanc bâilla et s’étira de tout son long, puis s’allongea sur Noir et s’endormit.

Aras gardait ses gants. Il tenait aux rats, mais il savait très peu de chose sur eux. Il ne voulait pas que la c’naatat récupère d’autres éléments d’ADN.

D’ailleurs, après tout, que savait-il sur les humains ? Impossible de prévoir comment la c’naatat s’exprimerait dans un hôte humain. Elle pourrait juste réparer les dégâts, ou alors opérer une reconstruction génétique grandiose et incessante, comme chez lui. Quoi qu’il fasse, Shan Chail partageait désormais une certaine ancestralité génétique avec lui. Toutes les créatures qui avaient hébergé sa c’naatat avant lui faisaient à présent partie d’elle. Et tous les ancêtres amphibiens, lémuriens et simiesques de Shan étaient devenus ceux d’Aras.

Elle était encore plus proche qu’une amie. Qu’une parente. Il l’avait dans le sang.

Lindsay jeta un coup d’œil dans la chambre d’ami de Josh.

— Comment ça va ? demanda-t-elle.

Shan leva les yeux de l’écran de son Suisse et se leva pour la saluer.

— Je m’emmerde comme un rat. Ça me fait plaisir de vous voir, je…

Lindsay recula, les mains tendues comme pour une barrière.

— Josh m’a dit que vous avez peut-être une infection. Ne le prenez pas mal, mais… David… vous voyez.

Shan sentit un regret instantané. Deborah la tenait au courant de l’absence d’amélioration pour l’enfant. Cela lui rappelait à quel point ils étaient loin de la Terre et de la protection des hôpitaux.

— Pardon. Oui, j’ai encore de la température. Je peux vous aider ? Je sais, c’est pathétique. Je ne suis pas très douée pour ce genre de choses.

— Chaque jour le rapproche des quarante semaines. Pas de changement, ce n’est pas négatif. Il survit.

— Je ne sais pas comment je tiendrais le coup, à votre place.

— Vous tiendriez. Croyez-moi. Enfin bon, vous avez l’air plutôt en forme pour quelqu’un qui a pris une balle dans la tête.

— Personne n’est plus surpris que moi. J’aimerais vraiment me remettre au travail.

— Pour avoir Kris Hugel accrochée à vos basques ? Non, restez ici autant que vous pouvez. Elle est folle de curiosité à propos des techniques médicales wess’har, depuis qu’Ade Bennett lui a dit à quel point la blessure était grave.

Un grognement intérieur – une intuition de policier – mit Shan mal à l’aise, sans qu’elle sache pourquoi. C’était peut-être son éducation païenne, sa méfiance des sciences artificielles, qui parlait.

— Si elle s’approche de moi avec une sonde, elle la portera en suppositoire, répondit-elle avec un sourire. Dites-le-lui de ma part.

— Vous avez besoin de quoi que ce soit ?

— L’Actaeon a répondu à la demande d’évacuation ?

— Ils réfléchissent. J’imagine qu’ils cherchent un moyen de convaincre les isenj que nous ne sommes pas des mercenaires wess’har.

— Le capitaine Okurt doit encore avoir envie de me parler de Surendra Parekh.

— Je lui ai dit d’aller se faire voir.

— Merci, mais je le lui répéterai moi-même.

— Et Eddie vous envoie son bonjour. Il a fait une intervention en direct depuis Constantine, et il est aussi content qu’un chien à deux bites.

— Oui, j’ai vu ça. La Terre n’a plus l’air si familière, hein ?

— Les choses changent, en soixante-quinze ans. Je ferais mieux d’y aller.

C’était une étrange quarantaine. Shan fit le tour du périmètre et décida qu’elle était effectivement très en forme pour une femme avec un trou dans la tête. Sans la faim constante et la fièvre persistante qu’elle ressentait, elle se serait déclarée bonne pour le service, mais Lindsay avait raison pour Hugel. Si Aras avait employé une technologie wess’har pour traiter ses blessures, c’était une bonne raison de rester loin du docteur. Il y avait trop de risques. De toute façon, ils seraient certainement évacués dans quelques jours. Elle était à quelques jours de se retirer de ce monde sans que sa pire crainte se soit réalisée.

Et à quelques jours du dernier contact avec Aras. Cela lui faisait de la peine. Elle s’était trop attachée à lui. Il incarnait tout ce qui l’avait convaincue de rester dans la police au moment où elle aurait pu partir : une impression d’appartenance, de loyauté, de famille. D’utilité. Elle se demanda où elle trouverait le prochain sens de sa vie. Nulle part, peut-être.

Elle pensa un instant à la c’naatat. Non, c’était de la folie. Elle connaissait trop bien Aras. Tuez-moi si je risque de les mener au parasite. Elle le lui avait dit, et il le ferait, si besoin était.

Elle observa un groupe de velourocs qui prenaient le soleil. Il n’aurait pas été désagréable de passer un peu plus de temps ici. Elle fut saisie par leur beauté. Malgré leur régime alimentaire, elle trouvait leur lente progression hypnotique. Quelques-uns étaient étendus sur un rocher proche, se chevauchant parfois comme s’ils se tenaient la main.

Elle n’avait jamais remarqué les cercles concentriques pâles qui marquaient leur surface. C’était peut-être leur parure de parade amoureuse, ou leur sexe, ou leur âge. Et puis, il y avait les alyats. Accroché à un arbre comme un sac plastique abandonné mais élégant, cette feuille d’un bleu vif attendait de se laisser tomber sur un repas innocent qui passerait là, pour le fondre et le digérer.

Elle n’en avait encore jamais vu un de cette couleur.

Bezer’ej était pleine de choses qu’on pouvait à peine voir mais qui valaient la peine d’être regardées.