Cela faisait des années qu’Aras n’était pas parti chasser l’isenj avec une telle colère.
— Vous n’êtes pas obligé de faire ça, dit-il.
Bennett arrivait incroyablement bien à rester à sa hauteur, à peine en sueur.
— Je vous en prie, Monsieur. Je dois supposer qu’ils représentent également un risque pour notre équipage, quoi que l’Actaeon ait décidé.
— Mais vous me laissez faire. C’est compris ?
— Tant que vous serez debout, Monsieur, c’est à vous de décider. S’ils vous abattent, je fais ce que je veux.
— C’est légitime.
— Nous ne devrions pas garder le silence, Monsieur ?
— Je veux qu’ils me trouvent. Raison de plus pour me laisser agir à ma façon.
Les isenj n’étaient pas idiots. Le premier groupe avait essayé de l’attirer avec un appât humain, et s’était cruellement trompé. Les autres ne seraient pas aussi directs. Il avait espéré que les bezeri le préviendraient s’ils détectaient des traces de déchets isenj dans leurs eaux, mais la pollution d’un petit groupe serait trop faible et lente, même pour la biologie bezeri si sensible.
D’ailleurs, les bezeri étaient partis dans les profondeurs. On ne voyait presque plus de lumière.
— Quel est le nom qu’Eddie me donne ? demanda Aras, les yeux fixés sur l’horizon.
Un vol de faucons-main avait attiré son attention. Délogés par les isenj ?
— Je ne pense pas qu’il soit sérieux, Monsieur. Il ne l’a pas utilisé dans son reportage. D’ailleurs, il n’a pas parlé de vous du tout.
— Le nom !
— Le Bourreau de Mjat.
— C’est ainsi que vous baptisez les criminels de guerre.
— Ce n’est qu’un journaliste, Monsieur. Vous savez ce que c’est.
— Vous connaissez la raison pour laquelle les isenj me cherchent ?
— Ça ne me regarde pas.
— Vous savez combien de temps s’est écoulé depuis ?
— Quelle importance ? (Bennett était le genre d’homme qui s’occupait de ses affaires : la guerre. Aras le respectait pour cela, aussi.) Nous ne pigerons jamais, et vous n’avez pas à nous fournir d’explication.
— Vous avez une compréhension louable de la diplomatie.
— Je ne suis qu’un marsouin, Monsieur. On m’équipe, on me pointe dans la bonne direction et on me dit ce que je dois faire. Et moi, je le fais.
Les faucons-main s’étaient reposés un peu plus loin. Aras s’arrêta pour tendre l’oreille, imité par Bennett. Le marine vérifia sa paume pour lire la lumière vivante qu’elle émettait, aussi magique que les bezeri.
— Et voilà, dit-il en tendant la main. Trois cibles qui approchent, à quinze cents mètres. Sur cette trajectoire, nous devrions les intercepter… juste là.
— Trouvez une zone protégée.
— Si vous comptez les prendre en embuscade…
— Non. Je veux juste que vous soyez à l’abri. Ne mourez pas ici. Je préférerais que vous rentriez chez vous et que vous trouviez une femelle avec qui élever un descendant.
Bennett le regarda, vexé. Bien sûr. C’était le gethes qui avait besoin de vaincre sa peur chaque fois.
— Et si vous devez prendre des prisonniers, Monsieur ? Vous ne voulez pas un peu d’aide ?
Aras passa son gevir à la main droite et tira son couteau. Pour un outil de cueillette, le tilgir était très polyvalent.
— Je suis un wess’har, répondit-il calmement. Nous ne prenons pas de prisonniers.
L’église Saint-François convenait tout à fait pour un moment de réflexion. Personne ne venait vous demander ce que vous y faisiez, et personne ne vous regardait. Shan était assise à un pupitre du premier rang et laissait son esprit dériver. Elle vérifia son Suisse. Toujours pas de message. Tôt ou tard, il faudrait qu’elle retourne au camp, Hugel ou pas.
Actaeon ou pas.
Elle admettait volontiers que le dieu dont c’était la maison l’ignore, puisqu’elle-même n’acceptait toujours pas son existence. Faute de puissance supérieure, elle se jugerait toute seule.
Pour Parekh, elle ne regrettait rien. Heureusement. Si elle commençait à croire les humains spéciaux ou infaillibles, elle ne vaudrait pas mieux que Parekh. Pas mieux que n’importe quel gouverneur colonial qui comptait la mort d’un indigène pour moins qu’une mort de Blanc.
Merde. Coincée. La banque génétique était la seule raison pour laquelle elle avait accepté cette mission. Cet exil temporel. Et maintenant, elle ne pouvait pas la mener à bien. Il aurait fallu une Pérault au sein du gouvernement, pour tenir sa part du marché. À présent, il ne restait que des hommes et des femmes incapables d’entretenir une force de défense sans se reposer sur la générosité des corporations. La restauration avait attendu plusieurs siècles. Elle attendrait encore.
J’aurais pu prendre ma retraite, après cela. J’aurais pu rentrer chez moi. Mais, si elle repartait, qu’arriverait-il aux bezeri, à Aras et à Josh pendant qu’elle vivrait à plus de deux cent mille milliards de kilomètres ? Quand je lèverai les yeux vers le ciel pour y chercher Cavanagh, supporterai-je ne pas savoir ce qui se passe ici ?
Cette affaire avec Parekh aurait des conséquences. Et bien que Shan ne se soit jamais dérobée devant ses responsabilités, cela ne paraissait pas juste.
Rester ici ? Ce serait une folie, un rêve. Rentre chez toi et affronte ce qui t’attend. Et chez elle – chez elle, elle se sentirait aussi étrangère qu’ici. Elle aurait plus d’un siècle de décalage.
Oh, merde.
Il faisait froid dans Saint-François. Le vent de la plaine s’était levé d’un coup, poussant de cruels courants d’air froids sous les portes, même à cette profondeur. Aujourd’hui serait sans doute un jour clair et vivifiant.
Shan resserra son manteau et remarqua pour la première fois comme il était serré. Voilà ce qu’on gagne à bâfrer comme un ogre toute une semaine. La lumière du matin commençait à filtrer par les vitraux, soulignant une image aux contours noirs, un homme maigre dans une robe brune. C’était un très beau vitrail, qui n’avait rien perdu de sa majesté depuis la première fois où elle l’avait contemplé, fascinée.
Autour de saint François s’étaient réunies des créatures qu’elle reconnaissait et d’autres qu’elle ignorait. Cette fois, il paraissait important de les mémoriser. Elle ne les verrait plus jamais. Un rouge-gorge, très délicatement dessiné, et un udza, un velouroc, et un faucon-main. Plus d’autres qu’elle n’avait vues que dans la bibliothèque d’Aras.
Aras, bien sûr. C’était lui qui leur avait appris à fabriquer un verre de meilleure qualité, et il avait dû inclure des animaux de sa planète.
Cela la fit sourire, et le mouvement la fit souffrir. La lumière était plus vive. Les gens allaient se réveiller ; elle devrait partir, alors qu’elle se serait réjouie de rester là pour l’éternité. Elle s’accorda quelques instants de plus, afin de savourer la beauté transparente du vitrail.
Elle regrettait de ne l’avoir encore jamais étudié de la sorte. Il était apaisant, beau et intemporel. Il transcendait les croyances et les divisions. Il avait un sens. Plus elle le regardait, plus elle distinguait d’éléments. L’âme de chaque plume, les anneaux pâles sur les velourocs, la bordure grisâtre sur le poitrail du rouge-gorge. Les ombres et les détails étaient dans le verre, et non dans le plomb. C’était époustouflant. L’arc-en-ciel de lumière drapait un fantôme difforme sur le sol et sur l’autel.
Et saint François – il y avait une compassion réelle dans ce visage ridé, et plus qu’un peu de fatigue. Il avait tout d’un homme qui a renoncé au luxe et aux privilèges parce que rien ne comptait plus que ses convictions. Il aurait compris pourquoi une vie extraterrestre valait autant qu’une vie humaine. Dommage qu’il ne soit pas aux commandes de l’Actaeon.
Tandis qu’elle observait le saint, elle se demanda pourquoi elle n’avait jamais remarqué son halo d’un bleu si magnifique. Ce n’était pas une couleur unie. Il y avait du cyan, du violet, du bleu paon, et tous les autres bleus qu’elle avait pu voir dans sa vie. Elle avait l’impression de goûter les couleurs en pressant la langue contre son palais.
Elle déplaça la tête, surprise par l’intensité de cette synthèse. Les couleurs coulaient vers la gentiane. Elle était sûre que le halo avait été tout à fait blanc, auparavant.
Tout à fait sûre, même.
Sa mémoire avait été raffinée et affinée par des centaines de scènes de crime, des milliers d’interrogatoires. D’un bleu et d’un mauve saisissants. Mais pas pour des yeux humains. C’était ce que Josh avait dit. Elle avait pensé aux anges. Aux anges, rien d’autre.
Maintenant, elle savait de quels yeux il parlait.
Pour voir ces couleurs, il fallait ne pas être humain.
— Oh, merde…
Shan était bâtie pour tenir le coup. Elle aimait les situations d’urgence : rapides, propres, elles n’obligeaient pas à planifier, justifier ou persuader. Il fallait agir, réagir. Son cerveau était câblé pour ça.
Malgré ça, cette nouvelle crise – car c’en était une – n’avançait pas assez vite pour elle. Elle se retint tout juste de courir dans les passages de Constantine, puis gravit l’accès vers l’extérieur. Elle était sur la grand-route de la ville. Le soleil formait de petites bulles bleues en se reflétant sur les toits qui affleuraient.
Oh oui, ils étaient bleus. Mais ils étaient bleus pour la première fois.
Les champs étaient au sud de sa position. Elle partit vers le nord, traversa la biobarrière et entra sur la plaine.
Elle regardait fixement ses paumes. Elle ne savait pas pourquoi la c’naatat aurait dû se manifester là, mais s’il y avait une chose qui lui évoquait son humanité, c’étaient ses mains. Elle comprenait pourquoi les étudiants en médecine affirmaient que c’était la partie du corps la plus difficile à disséquer. Elles étaient bien plus familières que votre propre visage, plus uniques que les organes, les muscles ou les os.
Ses mains paraissaient encore tout à fait ordinaires.
Elle tirait peut-être des conclusions alarmistes. Il pouvait y avoir une explication tout à fait banale. Mais, dès qu’elle se rendit compte qu’elle savait que c’était faux, elle se mit à courir.
Un kilomètre plus tard, elle vit un efte à demi effondré. Elle avait besoin de se cacher. Elle s’assit dans le creux de son tronc et écouta les cliquetis et les couinements du cœur de la plante qui se liquéfiait peu à peu et s’enfonçait dans le sol. Dans une journée environ, il ne resterait que la coquille abandonnée du tronc.
Même les herbes autour d’elle paraissaient plus bleues. Quand elle leva les yeux, elle vit des halos concentriques autour de Cavanagh tandis qu’elle s’enfonçait derrière l’horizon. Un vol d’alyats survolait la plaine, très bas.
Ils étaient tous bleus. Si elle les avait d’abord vus incolores, c’était parce que son œil humain était limité.
Aras n’avait pas pu faire ça. Partager sa c’naatat ? Le risque était trop grand. Il avait massacré toute une population isenj pour empêcher sa propagation. Quoi qu’il soit arrivé à Shan, quoi qu’il ait utilisé pour soigner ses blessures et altérer ses yeux, ce devait être un médicament, ou une procédure chirurgicale.
Il n’y avait qu’un seul moyen de régler la question. Elle saisit son Suisse dans sa poche.
Tout de suite ? Elle voulait vraiment le savoir ?
— Pauvre conne, siffla-t-elle. Fais-le.
Elle sortit son Suisse, usé et familier au toucher. Elle le possédait depuis qu’elle était adulte. C’était l’un des rares appareils qu’elle pouvait utiliser sans le regarder ; elle ouvrit l’extrémité du tube avec le pouce. La lame sortit.
Elle la passa en diagonale sur sa paume gauche, et la douleur fut cuisante. Le sang coula, elle sentit une chaleur collante au creux de sa main. L’odeur de métal la fit hoqueter.
Ça pouvait être ses règles. Les vieux rythmes humains de fertilité lui avaient peut-être aiguisé l’odorat. Les femmes naturelles développaient une réaction accrue aux odeurs à certains moments de leur cycle, non ? Non ?
Elle s’essuya la paume sur la cuisse et attendit quelques secondes. Le sang avait cessé de couler. Elle serra le poing deux ou trois fois, pour s’assurer qu’il y avait bien une blessure. Puis elle se leva et marcha sans but.
Elle était en train de se calmer. La partie dépassionnée de son esprit, celle à qui elle faisait le plus confiance, dressait la liste de ses priorités, à sa manière sensée et rassurante. Tout d’abord : attendre et confirmer. Deuxièmement : en cas de contamination, rester à l’écart de l’équipe de recherche. Troisièmement : ah, le troisièmement n’était pas un ordre, c’était un souci. Quels ajouts pratiques le parasite allait-il opérer sur elle ?
Car c’était bien un parasite. Elle se sentait malade de se savoir colonisée de l’intérieur. Décidément, une grossesse n’aurait pas été un événement positif, pour elle. Elle finit par s’arrêter, un peu trop loin du campement à son goût, bien qu’elle l’aperçoive encore. Il fallait surtout qu’elle regarde sa main gauche.
Mais pas tout de suite.
— Si, justement, corrigea-t-elle tout haut.
Elle regarda le dos de sa main, serra et relâcha le poing, puis observa sa paume.
Rien.
— Oh mon Dieu.
Toujours rien. La rougeur disparaissait. Elle vérifia qu’il restait quelques traces de sang sur sa cuisse. Oui. Quand elle sortit le Suisse, il y avait des empreintes sanglantes sur l’étui.
Si c’était une hallucination, les détails étaient de premier ordre.