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On avait une colonie ici, bien longtemps avant que les êtres velus arrivent, dit l’isenj. Nous pas abandonner. Ici, chez nous.

Il avait un ton dur, mais l’interprète ussissi ne se laissa pas démonter. Il traduisait sur un autre écran pendant qu’Eddie enregistrait.

L’isenj devait être très vieux, se dit Eddie. Un patriarche. Il ne possédait pas le charme animal des ussissi ou la beauté des wess’har. Il replia ses longs bras doubles autour de lui, comme le squelette d’un parapluie. Comme une araignée morte dans la baignoire. Si ce n’est que les araignées ne sont pas construites de façon radiale, et ne se déplacent pas exactement comme les isenj. Eddie regardait l’image. Les mouvements erratiques de la créature évoquaient un film d’animation saccadé.

— Qui sont les êtres velus ? demanda Eddie.

— Les wess’har. Les ussissi. Vous.

Il était troublant de se retrouver du mauvais côté d’un stéréotype blessant.

— Parlez-moi des guerres.

— Les guerres ? (Le patriarche bougea avec un bruissement. La voix superposée de l’ussissi, grêle, rendait l’image encore plus troublante.) Les isenj reviennent ici de temps en temps pour voir si nous pouvons reprendre ce qui nous appartient. Nous n’oublierons jamais, et c’est pourquoi nous tenons bon. Nous avons besoin de cette planète. Nous sommes surpeuplés. Pourquoi obéir aux règles wess’har ?

— Qu’est-ce qui vous déplaît, dans leurs règles ?

— Facile pour eux de vivre vie généreuse et protéger plantes, animaux, terres. Ils se reproduisent lentement, ils sont peu nombreux. Ils nous imposent leurs opinions. Pourquoi devrions-nous mourir pour sauver des plantes ?

L’interprète faisait un travail en finesse, et transmettait même la syntaxe dépouillée de la langue isenj. C’était de la grande télévision ; ce pour quoi Eddie vivait.

— Vu la situation, quelle différence les humains vont-ils faire ? Qu’est-ce que votre peuple pense de nous, maintenant que nous sommes là ?

— Nous vous aimerons peut-être mieux comme voisins. Il paraît que vous vous reproduisez plus vite que wess’har.

— C’est sans doute vrai.

— Combien d’humains dans votre monde ?

— À mon départ, huit milliards.

— Vous avez plus en commun avec nous.

— Nous cherchions un moyen d’arrêter la croissance de notre population.

— Oui. Personne n’a essayé de vous l’imposer.

— Vous pensez que les wess’har cherchent à vous éliminer ?

— Ils nous empêchent de voyager et nous rendent comme eux. Statiques. Nous sommes des colons, explorateurs. Si nous pouvions nous étendre, pas de conflit.

— Je n’imaginais pas que les wess’har menaient des actions de police sur d’autres mondes que Bezer’ej. (Il prenait garde à éviter l’expression « maintien de la paix ».) Cherchent-ils à vous confiner à votre monde natal ?

C’naatat. Difficile à tuer. Vivre toujours, ils disent. Leur force de mort. Ils l’utiliseront encore.

— C’est un mythe, informa l’interprète après la fin officielle de l’interview. Les wess’har étaient en nombre réduit, mais ils étaient – sont – techniquement supérieurs aux isenj. Ils en ont tué des millions. Il y avait une histoire sur des wess’har qu’on ne pouvait pas tuer, mais c’est le genre de propagande qu’on fait circuler sur soi-même pendant la guerre. De même, quand on perd cruellement, il est parfois confortable de se dire que l’on avait affaire à trop forte partie.

— Ça a bien marché avec l’ancien, là. Il ne les aime pas, hein ?

— Oui, les isenj se transmettent les souvenirs. La haine est très tenace.

— Et pourtant, vous pouvez vivre ici avec eux.

— Nous ne favorisons personne. Les wess’har restent capables de venir à notre aide si nous le leur demandons.

Eddie repensa aux immenses vaisseaux qui l’avaient fait se sentir aussi impuissant qu’un homme des cavernes avec un caillou à la main.

— Les wess’har sont-ils une plaie ?

— Plaie ?

— Une nuisance. Une gêne. Une interférence.

— Non. Et s’ils le deviennent, ce ne sera pas faute de vous avoir prévenus. Ils font ce qu’ils disent. On n’a jamais l’excuse de ne pas avoir compris.

— Mais ils effectuent bien des actions policières pour contrôler les mouvements isenj autour de Wess’ej et Bezer’ej.

— Parfois même au-delà, par le passé, oui.

— Cela implique une politique très agressive.

— Ils n’interfèrent pas avec les autres espèces, à moins d’être menacés. Ou s’ils veulent empêcher que d’autres soient menacés. Ils pensent qu’ils ont le devoir de rétablir l’équilibre. L’équilibre est leur âme. L’équilibre, et la responsabilité.

Par habitude, Eddie cherchait un gros titre, une phrase-choc. Il appréciait cette conversation avec l’ussissi, et essayait de réconcilier cette voix agréable avec la bouche ourlée de minuscules crocs. Les créatures étaient velues, mais pas du tout mignonnes.

— Les humains ont des droits, les wess’har des responsabilités, lança-t-il en riant. Il y a bien des années, un homme, chez nous, écrivait des livres de spéculation. Un homme qui s’appelait Wells. Il disait que le journalisme fait cailler l’esprit pour produire des phrases. Il avait raison.

— Je ne comprends toujours pas pleinement les journalistes. Vous n’êtes pas que des interprètes de données.

Eddie réfléchit à certains des pires excès de sa brève période dans l’information de loisir et la presse people : oh, que non !

— J’aime nous considérer comme des historiens en temps réel. Sans l’avantage de la réflexion après-coup, ce qui n’est pas plus mal.

Après la clôture du lien avec les ussissi, Eddie regretta de ne pas avoir été sérieux. Les historiens n’avaient d’autre responsabilité que la vérité. Tous ceux qu’ils pouvaient détruire par leurs révélations étaient généralement morts ou ne s’en souciaient plus ; ils pouvaient recueillir des informations colossales à leur rythme. Les journalistes prenaient ce genre de décision éthique au fur et à mesure, sans connaître l’image d’ensemble, et ils pouvaient nuire aux vivants. Il l’avait fait suffisamment de fois. Et il l’avait même regretté, de temps à autre.

Il repensa à la c’naatat. Aussi étrange que soit la vie sur une planète étrangère, c’était forcément un mythe, et les mythes ne méritaient pas qu’on les propage. Si ce n’était pas un mythe… eh bien, il n’avait pas encore réfléchi à cela.

Il continua de remballer, et s’interrogea sur deux sujets.

Il se demanda si son émission en temps réel depuis Constantine avait été diffusée. Il s’était volé son propre scoop, parce que le premier reportage de leur arrivée était encore en chemin vers la Terre, à la vitesse de la lumière. C’était un concept délicieusement étrange.

Et il se demanda si Graham Wiley, vénérable pensionnaire d’hospice de 114 ans, avait reçu ses salutations et la nouvelle que BBChan, qui s’était grandement développé entre-temps, se dépêchait de prévoir un prime-time pour les séries d’Eddie Michallat.

La vie était douce. Étrange, mais douce.

Aras entendit Shan approcher vingt bonnes secondes avant que sa porte s’ouvre à la volée et qu’elle s’encadre dans l’ouverture.

Il se prépara à une tirade, peut-être même à un coup. C’était aussi dur que de faire face à Mestin dans une de ses colères. Shan avait une étonnante capacité à déclencher en lui les instincts primitifs de soumission aux femelles.

Elle claqua la porte derrière elle et sortit son Suisse.

— Regardez ! dit-elle d’une voix rauque et tremblante. Regardez ça !

Elle se taillada la paume d’un coup sec, sans sourciller, et la tendit sous le nez d’Aras.

Aras se détourna. Elle lui attrapa les cheveux et ramena son visage en place. Il se figea, parce que c’était ce que le wess’har en lui conseillait de faire – en cas de danger, rester tout à fait immobile et évaluer la menace. Sous ses yeux, la coupure arrêta de saigner et commença à se refermer.

— Maintenant, dites-moi que c’était un accident, siffla-t-elle.

— Vous étiez mourante, Shan Chail.

Elle le lâcha. Il avait mal au cuir chevelu.

— Est-ce que vous avez réfléchi ? Ne serait-ce que cinq minutes ? Est-ce que vous vous êtes demandé ce que ça allait me faire ? À moi et à mon monde ?

— Croyez-moi, j’ai beaucoup réfléchi à la c’naatat.

— Que va-t-elle déclencher chez moi ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais elle vous gardera en vie. (Il ne voulait pas la prendre de si haut. Elle était déchirée entre la rage et la terreur, et il n’avait pas besoin de le sentir pour savoir ce qu’elle vivait.) Je regrette. Je suis profondément désolé.

— Dites-moi simplement pourquoi. La vérité.

— Vos blessures étaient trop graves, vous n’auriez pas survécu.

— Épargnez-moi vos conneries. Vous avez regardé des centaines d’humains mourir au fil des années, sans intervenir une seule fois.

— Peut-être parce que vous êtes le seul humain à s’être jamais mis en danger pour moi.

Shan s’assit sur le banc en efte en face de lui et regarda ses mains.

— Je ne pourrai jamais rentrer chez moi, n’est-ce pas ?

Elle pleurait. Sans bruit, sans changement dans son expression, ses yeux s’étaient voilés de larmes qui menaçaient de déborder. Aras soupçonna qu’elle n’était pas le genre d’humain à pleurer facilement.

— Non, vous ne pourrez plus jamais rentrer chez vous, Shan Chail.

— Vous savez ce que je suis, maintenant ? L’échantillon cellulaire le plus précieux de l’histoire. Le pactole. Pourquoi vous ne m’avez pas laissé mourir ?

— Parce que c’est à cause de moi que vous avez été blessée, que vous êtes venue ici, que n’importe lequel d’entre vous est ici. Je refuse de vous faire payer mes erreurs.

— Comment vous appelez ça, vous ? demanda-t-elle en tendant la paume. Qu’est-ce que c’est, sinon une autre erreur ?

— Je prendrai soin de vous. Ne craignez rien.

— Enfoiré, cracha-t-elle. Pauvre imbécile.

Elle sortit. Ce devait être une maigre consolation, pour elle. Au moins Aras avait-il pris conscience de ce qui lui arrivait de façon progressive. Au début, ce n’était qu’une récupération accélérée. Il avait déjà traité une cohorte de troupes wess’har avec le parasite avant de constater les premiers changements. Le début des modifications génétiques. Il sut alors qu’il fallait l’isoler.

Mais ce n’était qu’en remarquant combien de ses contemporains étaient morts qu’il avait compris. Plus qu’à un exil stérile, il avait condamné ses camarades à une éternelle solitude.

Eux aussi avaient connu la colère. Mais au moins, ils avaient su pourquoi cela avait été nécessaire, et ils avaient eu le temps de s’habituer à cette idée. Ils n’avaient pas repris connaissance pour apprendre que quelqu’un avait pris la décision à leur place en toute conscience. Pas étonnant qu’elle soit aussi effrayée qu’enragée.

La chambre se réchauffait. Aras ouvrit les ouïes de la grille de ventilation, savourant un courant d’air plus frais. Ce n’était pas la fièvre habituelle qui accompagnait l’activité de la c’naatat. Ni la faim caractéristique. Mais il se passait quelque chose en lui.

Quoi que ce soit, quelle que soit la modification en question, il la tenait de Shan.

Shan enfila ses gants et ferma son blouson jusqu’au cou, prenant garde à couvrir le plus de peau possible.

Le vêtement était vraiment serré aux épaules. Et il n’avait pas rétréci.

Elle activa la fonction miroir de l’écran du Suisse et s’étudia, cherchant des signes révélateurs d’apparence extraterrestre. Rien pour l’instant, si ce n’est qu’elle paraissait – à ses yeux, du moins – plus en forme qu’elle ne l’avait été depuis des années. Mais elle savait comment la c’naatat se comportait : ce n’était qu’une question de temps.

Ver solitaire. Elle frissonna. Non, c’était davantage une grossesse, si ce n’est qu’elle n’en serait jamais libérée. Dans d’autres circonstances, elle aurait demandé à Lindsay comment elle avait supporté qu’un être vivant grandisse en elle. Toutefois, ce n’était pas la question à poser en ce moment.

Je pourrais sauver David.

La pensée dura moins qu’un clin d’œil. Elle la reconnut comme la folie sentimentale qu’elle était. Dommage qu’Aras n’ait pas eu la même révélation. À présent, elle avait peur. Aussi peur que sa première fois dans une émeute, derrière un bouclier en plastique transparent qui paraissait tout à fait incapable d’arrêter une brique ou un cocktail Molotov. Elle avait un rituel, pour ces moments. Dix respirations lentes. Imagine-toi en train de tracer un sillon. Ils ont bien plus peur de toi que l’inverse. Bien plus. Et maintenant, marche.

Ça fonctionnait quand il fallait enfoncer une porte, portée par un flot d’adrénaline. Pour mentir aux gens qui vous faisaient confiance et comptaient sur vous, c’était ridicule.

Elle s’assura que la chambre d’amis de Josh était propre et rangée, puis retourna au campement.

— Eh, vous auriez dû nous dire que vous veniez, dit Lindsay. Vous avez vraiment meilleure mine.

Derrière sa gaieté feinte, elle avait l’air de ne pas avoir dormi depuis une semaine. La console de comm était cernée par les tasses de café.

— Comment va David ?

Le masque de Lindsay glissa.

— Il ne grandit pas comme j’aurais voulu.

Ne commence pas à pleurer, pensa Shan. C’était d’un égoïsme brutal. Elle ne pouvait rien faire, et ne voulait même pas y penser. C’était déjà difficile de se faire prendre au piège par l’idée qu’elle pouvait agir. Tout d’un coup, elle regrettait son coup d’éclat contre Aras. Il s’était retrouvé face au même dilemme. Un choix très difficile quand les deux options étaient mauvaises.

Voilà ce qu’on ressentait quand on était du mauvais côté de la moralité de quelqu’un. J’ai ce que je méritais. Et elle n’avait plus qu’à faire avec.

— Et sinon ?

— Les passagers sont calmes, ils renvoient leurs données via la liaison de l’Actaeon. (Un souffle, pas plus.) Vous allez parler à Okurt ? Il est à deux doigts de nous ordonner de vous mettre aux arrêts.

L’estomac de Shan se tordit de panique, avant qu’elle comprenne qu’il était question de Parekh. Le soulagement – un soulagement toujours relatif, se dit-elle – l’envahit.

— Qu’allez-vous faire ?

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Je sais aussi bien que les autres que vous n’aviez pas le choix. Mais qui va me croire si je dis que vous ne l’avez pas fait, et que vous protégiez simplement votre ami wess’har. C’était bien le cas, non ?

Shan ignora la question.

— Je vous ai placée dans une sale posture. Je regrette. (Il y avait bien des fois où elle ne s’aimait pas. Comme en ce moment. Sa partie opportuniste, héritage de sa mère absente toujours soucieuse d’elle-même avant tout, faisait surface et lui disait quelle chance c’était, quelle magnifique coïncidence.) Annoncez-lui que je suis partie voir les matriarches wess’har pour tenter d’amorcer le dialogue.

Lindsay commença à compter ses tasses de café.

— D’accord…

— Je suis sérieuse.

Elle l’était. Elle allait le faire. Mais pas pour le dialogue. Elle allait leur demander l’asile. Personne ne pourrait la reprendre aux wess’har. Quoi qu’il lui arrive en tant qu’individu, la c’naatat serait à l’abri de l’avidité humaine.

Lindsay considéra son idée.

— Il y croira peut-être. Je lui rappelle tout le temps d’appeler cette planète Bezer’ej s’il entre en contact avec les wess’har. Il a arrêté de l’appeler C2, mais il utilise le nom isenj. Asht. Ce n’est pas très diplomate.

— Du moment qu’il n’appelle pas Wess’ej C3…

Lindsay tendit la main comme pour la toucher. Shan resta hors de portée.

— Faites attention, d’accord ?

— Tout ira bien, mentit Shan. Ne vous inquiétez pas.

L’image sur l’un des moniteurs était en direct de Jejeno, dans le continent sud d’Ebj, l’une des quatre capitales d’Umeh, la planète natale isenj. Eddie crut un instant que la caméra – si c’était bien comme ça qu’on transmettait les images – était face à un immeuble.

Puis son cerveau comprit l’échelle. Tout Jejeno était couvert de bâtiments. Il avait sous les yeux des kilomètres de matériau gris et crème tacheté d’ouvertures et croisé de filaments. C’était un plan aérien très élevé. L’Actaeon se trouvait à présent en orbite autour d’Umeh. Aussi loin que Mars de la Terre.

Eddie ajusta son oreillette externe. Il avait la même horreur que Shan pour les implants, mais seulement parce que ceux de BBChan étaient notoirement bon marché et faillibles.

— Vous pourriez me faire un zoom arrière, s’il vous plaît ? Je ne peux pas avoir un plan plus large ?

Le tech de l’Actaeon obtempéra en silence. L’écran plasma passa à un plan très, très éloigné, le genre d’image qu’un missile lancé depuis l’orbite aurait pu transmettre. Ebj était couverte de bâtiments gris et crème, jusqu’aux côtes rouille. Et elle n’était pas la seule dans ce cas. Le plan orbital couvrait toutes les terres émergées ; toutes présentaient le même mélange de couleurs.

Il se demanda s’il avait mal compris. Les isenj pouvaient s’adapter à l’oxygène et aux climats tempérés, mais ce n’était pas leur environnement naturel : leur monde était plus froid, plus gris et plus riche en soufre. Donc, aucune raison de chercher du vert et du bleu en imaginant que ce serait la couleur de la nature.

— Vous vous rendez compte que la place est pour nous un problème critique, dit la voix d’Ual, le ministre isenj.

Sur les deux autres écrans, un traducteur ussissi au visage de mangouste, dont on ne semblait pas avoir besoin pour le moment, et… eh bien, un piranha sur un corps d’araignée. Les isenj n’étaient pas très beaux. Parfois, il fallait faire des descriptions à l’emporte-pièce pour gérer l’information.

— Je suis époustouflé, dit Eddie.

— Vous comprenez à présent pourquoi nous devons coloniser. (La voix d’Ual était déformée par une respiration courte et de grands bruits de déglutition, mais les mots demeuraient intelligibles.) Vous devez comprendre ce besoin, en tant qu’humain.

— Et les wess’har – les forces de la c’naatat – vous ont arrêtés.

— Vous prenez cela pour un mythe, n’est-ce pas ? Vous pensez que nous ne sommes pas assez avancés pour évaluer les risques militaires ? Les c’naatat sont réelles. Elles ont été créées dans le seul but de nous combattre et de nous séparer de notre propriété légitime. Les wess’har si intellectuels, qui se soucient tant de ne pas écraser les fleurs ni tuer les animaux, ont ravalé leurs principes le temps de transformer les leurs en monstres pour qu’ils puissent lutter à leur place. Puis ils leur ont tourné le dos.

Eddie sentit un élan de triomphe en disant qu’il avait vu juste. C’était toujours rassurant.

— C’était un programme d’ingénierie génétique, n’est-ce pas ?

— Peut-être. Nous ne savons pas comment ils y sont parvenus, car ce domaine nous est étranger. Mais je vous assure que les c’naatat étaient – et sont encore – réelles. Nous avions capturé l’un de ces soldats. On pouvait le brûler, le couper, l’infecter, l’empoisonner, et il refusait de mourir. Il guérissait, se remettait, parfois très vite. Ce n’est pas une partie de notre histoire dont je suis fier, mais nous avons tous nos crimes de guerre, n’est-ce pas ? Les wess’har ont poussé ces pauvres créatures à mourir pour eux. Pensez à cela avant de nous juger.

— Donc ces c’naatat étaient wess’har ?

— Tout à fait. Simplement altérés.

Eddie entendit des morceaux se mettre en place dans les trous de son esprit, parfaits et évidents.

— Rien de mythique. Et ce prisonnier c’naatat ? Il a fini par mourir ?

— Il a survécu à un assaut aérien contre notre campement et vit à présent sur Asht avec vos frères humains. Le destructeur de Mjat est votre voisin.

Pour une quelconque raison, Eddie ne ressentit pas l’afflux d’adrénaline qui marquait un article historique. Il se sentait un peu malade. Il avait chassé un tigre, et l’avait attrapé. À présent, il ne savait pas quoi en faire.

Quand il monta cet entretien avec Ual, il décida qu’il fallait beaucoup de coupures. Un montage vraiment serré. Il se retrouva au final avec quelques lambeaux de phrases. Il enregistra les vues aériennes d’Ebj dans des fichiers sécurisés, stocka les discussions sur les troupes d’élite wess’har dans un dossier Balafre, et effaça les rushes des mémoires tampon de l’Actaeon.

C’était un grand article. Un truc à faire exploser l’Audimat. Sur Terre, dans les mêmes circonstances, il aurait diffusé l’interview sans hésiter. À présent, il savait ce que cette information exclusive pourrait signifier – et provoquer – ici.

C’était le pire moment possible pour se découvrir un sens des responsabilités. Il n’était même pas certain d’avoir raison.

Il se consola avec un verre de bière artisanale, et l’assurance que, dans quelques heures, le très vénérable Graham Wiley serait poussé jusque devant la télé pour regarder le Michallat Report du jour.

Les colons saluaient Shan d’un air poli tandis qu’elle traversait les galeries de Constantine, mais ils passaient bien plus au large que d’habitude. Les nouvelles allaient vite. Elle se sentit soudain très contente qu’ils soient si isolés et distants de l’équipe du Thétis. Josh l’accueillit à la porte et la réorienta avec courtoisie mais rapidité. Aras était encore dans ses appartements.

Cette fois, elle frappa à la porte.

— Je suis venue m’excuser.

— Je comprends à quel point vous devez être en colère.

— J’aurais peut-être pu vous remercier de m’avoir sauvé la vie.

Aras poussa une chaise vers elle et lui tendit un plateau de cookies à l’okara.

— Désolé. Ils sont rassis.

— Je pourrais manger n’importe quoi… (Et c’était vrai. Son appétit ne s’était toujours pas calmé.) C’est lié ?

— Oui. La c’naatat utilise beaucoup d’énergie quand elle adapte un organisme.

— C’est de moi que vous parlez.

— De nous.

— Pardon, de nous.

— Vous paraissez plus à l’aise avec la situation.

— J’ai plus de facilité à gérer ce qui se trouve sous mon nez. Pour l’instant, il s’agit de me mettre hors-circuit. Je dois vous poser une question : Vos matriarches me laisseraient-elles rester ici ?

Aras s’occupa d’empiler d’autres cookies sur le plateau.

— Quelle raison donneriez-vous ?

— Cette raison-là.

— Je vous suggère plutôt de dire que vous avez été identifiée comme alliée des wess’har, et que les autres gethes représentent donc une menace pour vous.

— Vous ne leur avez rien dit, n’est-ce pas ?

— Non, parce qu’ils nous exécuteraient certainement tous les deux pour ce manquement dément à la quarantaine.

— Oh, merde !

— Vous m’avez appris de nombreux mots, Shan Chail. Et je suis d’accord, merde !

Toutes les insultes dont elle avait pensé l’agonir pour son égoïsme, son imprudence, le gâchis qu’il avait fait de sa vie à elle, paraissaient soudain démesurément ingrates. Il avait vraiment pris un énorme risque pour elle.

— C’est de pire en pire.

— Je ne crains pas la mort. Mais cela semble injuste de vous amener à cette existence et ensuite de ne pas vous aider à la vivre. Elle peut être très solitaire.

Elle lui serra la main. Personne n’a pu imaginer ce qui m’a poussé à enfreindre la loi pour protéger des terroristes. Alors comment pourrais-je te juger ? Tout ce qui comptait à présent, c’était qu’Aras se souciait plus de son bien-être que quiconque par le passé. Davantage même que ses anciens collègues officiers, et bien plus que toute sa famille.

— Demande-leur pour moi. S’il te plaît.