Eddie pensa à l’image aérienne d’Umeh. Les édifices les uns sur les autres, sans plus rien qui ne soit isenj, individu ou bâtiment, à l’exception d’une mer couleur rouille. Il en avait des démangeaisons dans le cuir chevelu.
— Oh… dit Becken.
Webster avait monté un écran de fortune dans le réfectoire pour qu’ils puissent regarder les infos de la Terre en direct, via l’Actaeon. Les marines et les passagers étaient massés autour de la table, oubliant les différends et les collègues morts pour le moment.
— Ils sont complètement sortis des divisions ? Ils étaient en D1 quand je suis parti.
Du sport. Du football. La sinistre nouvelle de la tension entre la Bordure Pacifique et les Sinostates avait imposé le silence, mais la vie reprenait ses droits. Même les passagers, qu’Eddie avait trouvés plus subtils dans leurs centres d’intérêt que les marines, paraissaient moins inquiets de l’état du monde que du championnat d’Europe. Il n’était pas tant déçu qu’insulté.
Football, football, football. Rien n’avait changé. Un havre de familiarité dans une Terre devenue étrangère.
— On pourrait mettre la banque interactive, s’il vous plaît ? demanda Champciaux. L’icône dans le coin. Je voudrais revoir mon argent.
Grand éclat de rire. Une fois disparu l’attrait de la nouveauté née du contact instantané avec la Terre, ils étaient passés des communications avec leur employeur à la consultation de leur compte en banque.
Soixante-quinze ans d’intérêts cumulés, ça fait beaucoup d’argent. Ainsi que soixante-quinze ans de solde. Ils étaient tous très riches. Cette euphorie-là, confirmée par plusieurs consultations bancaires, retombait moins vite. Eddie remarqua qu’il n’avait pas eu de prime d’ancienneté depuis 2299. D’après les Ressources humaines de BBChan, c’était parce qu’il n’était plus senior dans son temps référent. Les syndicats avaient estimé que le voyage temporel était extérieur aux clauses d’ancienneté négociées.
Non, certaines choses ne changeaient jamais.
Shan Frankland, par exemple.
Il sortit son écran et le déplia suffisamment pour relire le message. Ce n’était pas ce à quoi il s’attendait.
De : BBChan, documentation, à Eddie Michallat C2. Désolé, chou blanc. Ci-joint, les propriétés financières de Frankland. (Merci de ne pas faire circuler ce document. Accès non autorisé, les retombées seraient graves.) Rien que son salaire dans son compte courant, et son plan de retraite. Pas même un plan d’épargne. Il vous fallait autre chose ?
Il était tellement sûr de lui… C’était parfait. La preuve circonstanciée aurait suffi à obtenir un mandat. Mais il avait tort. Il avait ignoré l’évidence, et appliqué les probabilités habituelles à une femme hors norme. Le souci premier de Shan Frankland, c’était de pouvoir se regarder en face. Pas l’argent, ni même ce qu’on pensait d’elle.
Je vais devoir lui présenter mes excuses, se dit-il. Je lui dois bien ça. Et surtout, il regretta d’en avoir parlé à Kris Hugel. Mais il ne pouvait pas effacer sa révélation comme on l’avait fait avec Mjat.
Mesevy s’assit à côté de lui.
— Tu as une sale tête. Tu n’es pas content de rentrer ?
Eddie reprit son air de bonhomie professionnelle.
— Je reste sur l’Actaeon. Je ne voudrais pas rater l’occasion d’être le seul journaliste au monde.
— Moi aussi.
— Il n’y aura pas grand-chose à faire à bord, pour une botaniste.
Ni sur Umeh.
— Non, je parlais de Constantine. J’ai trouvé des réponses, ici. Et je pense que je ne les aurais pas trouvées à la maison. Alors je reste.
Eddie regretta un moment de ne pas pouvoir se glisser aussi facilement dans ce monde archaïque et idéal. Il aimait bien l’endroit. Mais c’était coupé de tout, pas du tout en prise avec le flux et le reflux des affaires humaines. En fait, il attendait que ce mouvement s’achève – sans doute salement – avant de tout effacer et de recommencer à zéro.
— Tu n’as pas besoin de l’autorisation des wess’har ?
— Euh… non, j’ai juste demandé à Josh Garrod.
Il savait que la botaniste avait pris une bonne dose de religion, mais pas à ce point. Pourquoi pas ? Au sein de la colonie, elle aurait du travail, sans pour autant enrichir l’agribusiness. Et elle serait au milieu de gens relativement bons, qui l’apprécieraient et veilleraient sur elle. C’était tout à fait sensé.
— C’est bien. J’espère que tu seras heureuse, ici.
Il n’avait pas besoin qu’on lui rappelle encore que Shan avait agi contrainte et forcée, et non par égoïsme. Rayat pensait qu’elle trouvait une grande satisfaction dans l’application de la Loi, qu’elle se délectait d’intrigues et de politique. Eddie avait à présent un aperçu d’une femme bien plus triste, plus solitaire, qui crevait juste d’envie de faire ce qu’il fallait.
Il ne saurait peut-être jamais pourquoi elle voulait à ce point améliorer l’univers. Et même, il s’en moquait. Il voulait juste qu’elle reste une héroïne.
Tout le monde avait besoin de héros. Eddie bien plus que les autres.