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La Cité temporaire paraissait de plus en plus permanente. Les allées et venues des transports et appareils de combat l’indiquaient de loin, comme la procession des velourocs trahissait la proximité d’un cadavre.

Aras étouffa son aversion targassati pour les objets imposés au paysage naturel. C’était un renfort nécessaire. Il regrettait juste que ça n’ait pas l’air plus équilibré. Il entra dans le centre de commandement de la base et trouva non seulement Mestin, mais aussi sa fille Nevyan à la tête des opérations.

Pour Aras, Nevyan était encore une isanket, une petite fille, une matriarche en devenir. La concentration sévère qu’elle affichait disait le contraire. Aras croisa le regard de Mestin, et sa question tacite devait être visible.

— Il faudra bien qu’elle apprenne son devoir un jour. Pourquoi pas maintenant ? dit Mestin en laissant sa fille planifier les plans tridimensionnels et dérouter les vaisseaux avec d’élégants mouvements de la main. Je vois que les isenj ont parlé de la c’naatat à toute la création.

— Ça n’a jamais été un secret.

— Pourquoi l’Actaeon réclame-t-il Shan Frankland ? (Aucune transmission n’échappait au réseau de renseignements de Mestin.) Ce n’est plus à cause de la tueuse de bezeri, j’imagine.

Aras se prépara à mentir par omission.

— Ils pensent qu’elle a accès à la c’naatat, parce qu’ils prennent le parasite pour une technologie médicale. Ils n’imaginent pas que cela puisse être naturel. Leur logique dit qu’il s’agit de technologie, et donc qu’ils peuvent l’acquérir.

— Ils envisagent sérieusement de l’emmener ?

— Pour le moment.

— S’ils essayent, ils devront apprendre que nous ne plaisantons pas. (Mestin jeta un coup d’œil sinistre à Nevyan par-dessus son épaule.) Pour ma part, je préférerais détruire tous les gethes et en finir, mais Fersanye et Chayyas pensent que cela ne les empêchera pas de revenir à long terme, et que nous devrions donc profiter de cette occasion pour découvrir une barrière plus efficace.

Aras tendit une puce de données humaine à Mestin.

— Voici l’enregistrement d’une conversation entre Eddie Michallat et Shan Frankland.

— Il vous l’a donné ? (Mestin regarda l’objet et le fit tourner entre ses doigts.) Pourquoi ?

— Il dit que Shan Chail connaît bien plus de façons que nous de lutter contre certains types d’humains. Et je suis d’accord avec lui. La connaissance de leur esprit sera bien plus déterminante que les renseignements technologiques.

— Tout sera utile, dit Mestin. Je n’aime pas le changement, mais il viendra malgré tout. Faites venir Shan Chail ici jusqu’au départ des gethes. Je ne veux pas d’erreur.

Aras s’inquiétait que Shan soit si proche des wess’har, même pendant une journée ou deux. S’il protestait, cela attirerait l’attention. Le mensonge était douloureux et difficile : il résolut d’oublier ce talent dès qu’il le pourrait. Il devrait former Shan avant son départ.

Dehors, l’air vibrait de l’arrivée de deux nouveaux transports de personnel et d’équipement. Aras regarda les formes noires et lisses et se demanda ce que les bezeri en diraient. Tout cela faisait partie de l’accord de protection, mais ils ne seraient pas forcément heureux pour autant.

Il resta assis quelques minutes dans le petit glisseur de surface, à attendre, ballotté par les vagues. Une grappe de lumières émergea des profondeurs. Il sortit sa lampe et la positionna sur la proue du véhicule, prêt pour une conversation.

Faites-les partir, dit le premier bezeri à atteindre les eaux hautes. Il y avait beaucoup de lumière verte dans ses mots. Anxiété indubitable. Faites-les partir de notre monde à jamais.

Ce sera fait, répondit Aras. Les gethes partent aujourd’hui, et aucun autre ne pourra plus jamais atterrir.

Il y eut un frisson de bleus dans un coin de son champ de vision. Quel prix serez-vous prêt à payer ? Quand vous fatiguerez-vous de tout ceci ?

Aras s’interrompit. C’était la première fois qu’il voyait un doute concernant la résolution wess’har – ou leur capacité. Les bezeri acceptaient l’invincibilité de leurs protecteurs.

Tout ce qui vous menace nous met aussi en danger, répondit Aras. Nous ne vous abandonnerons pas.

Les lumières se fondirent en une brume générale de violets et d’ambres, puis replongèrent rapidement. Aras ralluma le moteur et retourna sur l’île, sur Constantine. C’était la première fois que les bezeri le quittaient sans un adieu.

— Ça vaut mieux, dit Shan à Josh. Je ne veux pas vous mêler à tout ça.

Elle empaqueta ses affaires et passa son sac en bandoulière. Remontant des profondeurs de la colonie, Josh derrière elle, elle eut l’impression de croiser beaucoup plus de colons que par un jour normal. Ils avaient peur. Ils s’attendaient peut-être à une fusillade pendant le retrait de la mission. Mais ils ne témoignaient pas de ressentiment pour les problèmes qu’elle avait apportés à leur monde.

— Oh, j’oubliais. (Shan fouilla dans la poche de sa veste. Une des femmes du camp avait retouché tous ses vêtements.) Mes tomates. Vous voulez bien les garder ?

Elle donna la précieuse boîte à Josh.

Au sommet de la rampe, Aras l’attendait avec une demi-douzaine de citoyens wess’har. Leurs vêtements colorés et fins étaient aussi éloignés que possible d’un uniforme militaire, mais il ne pouvait s’agir que de soldats. Ils tenaient chacun un objet métallique d’une trentaine de centimètres de long, sans rapport apparent avec son gevir. Leur regard était froid, mais Shan le soutint sans ciller.

— Il est temps de partir, dit Aras. Tlivat va t’escorter jusqu’à la Cité temporaire.

— Qu’est-ce que tu comptes faire, toi ?

— M’assurer que les gethes partent.

Elle savait que toute discussion serait inutile, et qu’il ne lui arriverait rien. Rien de définitif. Elle commençait à s’habituer à l’idée que, quoi qu’il arrive, il serait toujours là. Tlivat regarda le reste des wess’har sortir du camp et se tourna vers Shan avec un reniflement visible.

— Ne craignez rien, dit-il.

Quelle que soit son odeur, il n’avait pas senti la c’naatat. C’était peut-être imperceptible. Peut-être tout ce qui était étranger avait-il la même odeur, pour eux. Ils n’avaient pas vécu auprès des humains depuis des décennies comme Aras. Elle ne doutait pas que celui-ci aurait de graves ennuis si – non, quand les matriarches découvriraient ce qu’elle était. D’ici là, elle espérait s’être rendue assez utile pour qu’elles comprennent le geste d’Aras.

Tlivat possédait un véhicule de surface qui attendait sur la plage. Il était facile d’oublier que Constantine était sur une île. La mer était calme et grise, reflétant le ciel couvert ; d’occasionnelles éruptions de lumières colorées attirèrent son regard quand elle aida à pousser l’embarcation dans l’eau. À bord, le tangage lui rappela qu’elle ne pouvait pas se noyer. Elle ne savait pas nager, mais il n’y avait plus de raison d’apprendre.

Tlivat lança le glisseur vers le continent et s’adossa, les mains sur une console émergée avec grâce du fond du bateau comme une plante à croissance rapide. Une petite grappe de bezeri les suivait. Shan se demanda si la mère de l’enfant mort était avec eux.

Tlivat pencha la tête.

— Ils sont curieux.

— Pour eux, je suis celle qui apporte les mauvaises nouvelles.

Il désigna la poitrine de Shan.

— Votre poche clignote.

— Oh, merci.

Shan s’était désorientée, imaginant le monde tel que les bezeri le voyaient, avec ces étranges créatures rigides qui passaient au-dessus d’eux, au-delà des confins de leur atmosphère. Nous sommes des oiseaux, se dit-elle. Elle sortit son Suisse et regarda ce qu’il avait trouvé pour elle.

C’était un message d’Eddie. Dommage : elle aurait vraiment dû prendre le temps de lui dire au revoir, et lui demander pardon de la piètre opinion qu’elle avait eue de lui. Ça n’avait rien de personnel. Elle avait piètre opinion des humains en général, et c’était peut-être pour ça qu’il lui avait parlé de La Rochefoucauld.

Shan, disait-il. Je pense que vous devriez voir ça, pour tout un tas de raisons. C’est une sélection d’images que je n’ai pas montrées. C’était tout, à part une grande vidéo qui l’accompagnait. Bien sûr. Son interview, incroyablement franche, à propos de Green Rage. Quel type sympa, se dit-elle. Un vrai gentleman.

Elle se cala du mieux possible dans le glisseur pour ne pas être balancée par les vagues. Tlivat ne souhaitait pas de conversation. Elle s’occupa en vérifiant les fonctions de son Suisse, puis décida de revivre cet entretien avec Eddie.

L’écran de son Suisse afficha une image. Mais ce n’était pas l’herbe du camp, ou un gros plan d’elle. Difficile de dire ce qu’elle voyait. Une masse de formes grises et blanc cassé. Puis l’image recula par saccades, et elle comprit qu’elle regardait une planète depuis orbite. Elle avait tout juste commencé à comprendre ce que représentaient ces couleurs quand l’écran se divisa en deux. D’un côté, un ussissi avec un casque audio, et de l’autre un isenj qui s’agitait sur un banc.

C’était bien une interview, mais pas la sienne. Elle lui apprit plus qu’elle n’aurait voulu en savoir sur ce qui arrivait aux prisonniers de guerre c’naatat.

Shan referma le Suisse et le rangea dans sa poche. Elle serait beaucoup plus patiente avec Aras, à l’avenir. Jusqu’à la Cité temporaire, elle lutta contre les images d’horreurs qui s’imposaient à elle.

Si sa propre c’naatat s’était vraiment souciée de son bien-être, elle lui aurait permis de se saouler jusqu’à l’oubli.

— Ne vous inquiétez pas, ils ne nous demandent pas de lui tirer dessus, dit Barencoin.

Qureshi fit la grimace et continua de nettoyer son fusil d’assaut.

Lindsay n’osait pas vraiment annoncer s’ils devaient ou non tirer sur Shan. Eddie lui disait qu’elle faisait une grave erreur, mais les ordres restaient les ordres, et celui-ci lui convenait.

Le camp se refermait. Bennett, Hugel et Champciaux empaquetaient les denrées essentielles. Mesevy s’était occupée dans les serres, à récupérer des plantes et des panneaux de photosynthèse pour la colonie. Tout ce qu’ils laisseraient derrière eux serait recyclé.

— Allez, finissons-en, dit Chahal.

Personne n’avait de cœur à l’ouvrage. Lindsay essayait de paraître intimidante, comme Shan. Elle avait mal chaque fois qu’elle se rendait compte combien elle avait copié les habitudes de cette femme.

— C’est quoi, votre problème, les gars ? Ce n’est pas la cible qui vous fait peur, quand même ?

Les marines la regardaient.

— On est censés la capturer, pas lui tirer dessus, dit Barencoin. Et je ne suis pas heureux d’aller faire ça dans la colonie. C’est un terrier. Des centaines de civils. Non, je pense qu’on devrait laisser tomber.

— Si elle est bien ce qu’on prétend, ça ne changera rien de lui tirer dessus, dit Qureshi. Je ne me suis pas engagée pour me retrouver face à des machins comme ça. Ce n’est pas une menace. Pas si elle est planquée là-bas.

— Vous m’avez entendue ? On a des ordres. Alors on se lève et on va gagner notre solde !

La pause fut longue. Si Shan leur avait donné le même ordre, ils seraient déjà en route, se dit Lindsay. Mais ils se levèrent et passèrent leur fusil d’assaut à l’épaule. Leur expression, une acceptation maussade des ordres, ne ressemblait pas à ce qu’on attend d’un marine.

— Madame, je pense que vous devriez rester en dehors de tout ça, proposa Barencoin. C’est trop personnel, pour vous.

— Vous insinuez que je ne peux pas faire mon devoir ?

— Oui, Madame, c’est ce qu’il me semble. Nous ne vous en voulons pas. Ce qui vous est arrivé avec David est terrible, et…

— Elle peut sauver des vies. Elle le sait. (Lindsay savait ce qu’elle aurait fait à sa place. Sans hésiter. Aussi clair que quand elle avait rendu à Hugel l’injecteur qui aurait avorté son enfant.) Elle mérite ce qui lui arrive. C’est notre travail. Nous défendons et protégeons la vie humaine plus que tout le reste. Nous faisons passer notre race en premier, avant les extraterrestres, avant les animaux, avant les plantes et avant les opinions personnelles. C’est compris ?

Leur visage disait que non. Mais ils resserrèrent leur mentonnière et attendirent. Barencoin avait l’air gêné. Ils seraient restés immobiles bien plus longtemps si un courant d’air silencieux, tout à fait reconnaissable, ne les avait pas tous fait se tourner vers l’entrée.

— Wess’har, dit Chahal.

Ils sortirent en courant et trouvèrent le campement encerclé par les troupes wess’har. Ils étaient résolument étrangers, si différents de la masse familière d’Aras qu’ils en devenaient terrifiants. Même sans en avoir jamais vu, les marines comprirent tout de suite de qui il s’agissait. Ils étaient extraordinaires. Leur visage était animal, hermétique. Leurs armes ne l’étaient pas. L’un d’eux fit un pas en avant. Soit il reconnut Lindsay, soit il cherchait la femelle alpha. Elle se rappelait ce que Shan lui avait dit à ce sujet.

— Partez, lui dit-il d’une voix aux notes et aux niveaux multiples, mais parfaitement claire. Allez à votre navette. Nous vous escorterons jusqu’à l’orbite d’accostage avec votre Actaeon. Puis vous rentrerez tous chez vous, et vous ne poserez plus le pied sur Wess’ej ou Bezer’ej. Jamais.

Lindsay essaya de comprendre ce qui les attendait. Shan disait qu’ils ne bluffaient pas. Ils étaient tout à fait littéraux. Il y avait une plaine vierge, à la place d’une ancienne cité isenj, pour le lui prouver.

— Nous ne partirons pas sans Shan Frankland, dit-elle en ignorant son instinct. Nous avons ordre de la capturer. Vous savez ce qu’est un ordre, n’est-ce pas ?

Le wess’har ne cilla même pas. Leurs iris en forme de fleur étaient étrangement captivants.

— Partez sans elle.

— Impossible.

— Alors vous mourrez. Ceux qui désirent partir le peuvent, à présent.

Le wess’har se recula. Aras traversa leurs rangs et s’arrêta à deux mètres de Lindsay. Elle l’avait vu plusieurs fois, mais c’était différent. Personnel. Elle le regarda. Essaya de le détester. Son hostilité parut glisser sur lui.

— Capitaine… Shan Frankland se trouve à présent dans la Cité temporaire. Vous ne pourrez pas la récupérer. En revanche, vous pourrez mourir. À vous de choisir.

Il avait des yeux si doux, dans ce visage étrange. Comme ceux d’un chien.

— Je ne partirai pas sans elle.

— Nous ne négocions pas.

Lindsay avait encore la main sur son fusil d’assaut, inutile.

— Je ne m’attendais pas à ce que vous nous aidiez. Mais Shan aurait dû le faire. Elle répondra aux autorités terrestres.

— Je ne pense pas. (Il s’avança de nouveau, à quelques centimètres d’elle, énorme, et soudain menaçant.) Comprenez bien. Si vous saviez quel genre de vie vous auriez offert à votre fils, si vous aviez conscience de ce que ma condition implique vraiment, vous la remercieriez. Si elle avait essayé de l’utiliser pour sauver votre fils, j’aurais dû vous détruire tous. Et je l’aurais fait. Le résultat aurait été le même. Le détail des petites espérances que vous avez les uns des autres ne me concerne pas. À présent, partez !

Lindsay se rendit compte qu’elle avait reculé. Un sac à la main, Eddie, Hugel et Champciaux attendaient, troublés. Les wess’har levèrent ce qui ressemblait à des instruments de musique, comme une section de cuivres tout en courbes. Les parties ouvertes étaient toutes pointées sur des membres de la mission.

— Partez, ou mourez, dit le wess’har.

Eddie prit la parole.

— Capitaine, cette fois, c’est nous les primitifs. Réfléchissons un peu. Partons.

Lindsay regarda ses hommes par-dessus son épaule. C’étaient tous des combattants, et elle ne les aurait jamais considérés comme des trouillards. Elle savait qu’ils attaqueraient si elle en donnait l’ordre. Mais ils avaient lâché leurs armes. Si elle mourait, ce serait sans doute seule.

— Madame… rentrons à la maison, dit Qureshi.

Shan n’avait pas respecté sa promesse : les faire tous rentrer en un seul morceau. À présent, c’était à Lindsay de tenir cet engagement.

Ce n’était pas la meilleure soirée pour un baptême. Le ciel était transparent comme le verre, mais un vent mordant soufflait depuis la mer. Seuls les roses et violets du soleil couchant donnaient une impression de chaleur.

Shan et Aras se tenaient au sommet de la falaise et regardaient la foule des colons massés sur la plage. L’assemblée paraissait joyeuse. Plusieurs colons tenaient des sortes de serviettes de bain. Mesevy, drapée dans une tenue blanc cassé qui lui tombait sur les chevilles, approcha du bord avec Josh et Sam.

— C’est de la folie, par un temps pareil, grogna Shan.

Elle les vit sourciller tous les trois quand l’eau atteignit leur taille. Josh et Sam parlaient de chaque côté de Mesevy qui les écoutait les yeux fermés. Puis ils placèrent chacun un bras dans son dos et l’inclinèrent en arrière dans la mer, l’immergeant tout entière pendant quelques secondes avant de la relever. Elle resta là, trempée, les cheveux aplatis sur la tête, à hoqueter. Shan n’entendait pas un mot, mais elle perçut sans problème le amen lancé par la foule.

— C’est donc ça, un baptême, dit Aras.

— Je n’en avais jamais vu, ajouta Shan.

Et les bezeri non plus. Tandis que Shan regardait vers la haute mer, elle aperçut des grappes de lumières, bleu et or, qui scintillaient sous la surface. Les bezeri observaient les humains. Il était inhabituel de les voir si près de la surface, ces derniers temps. Leur peur des envahisseurs les avait fait descendre.

— Qu’est-ce qu’ils pensent, à ton avis ?

Aras observa les lumières un moment et pencha la tête, comme s’il lisait à voix haute.

— Certains demandent si les humains essayent de respirer sous l’eau. Ils se demandent s’ils doivent remonter Mesevy à la surface, au cas où elle se trouverait en difficulté.

— Tu leur as expliqué le baptême ?

— Il n’y a jamais eu de cérémonie pour adulte.

— Je n’avais pas pensé à ça.

— J’ai expliqué que l’eau lavait l’âme humaine. Les bezeri voulaient savoir si la saleté des âmes ainsi lavées polluerait leur environnement.

La foule sur la plage se dispersa et commença à remonter la plage. À présent, Shan comprenait les grosses serviettes. Mesevy était emmitouflée et frissonnait.

— Ta technologie est assez bonne, non ?

— C’est ce que vous dites.

— Vous pouvez faire des effacements de mémoire sélectifs ?

— Non.

— Tant pis. Il y a tant de choses que j’aimerais oublier. Encore plus ces derniers temps. Je pensais que c’était le BR…

— C’est le wess’har en toi. Notre mémoire est totale.

— Et l’humain en toi, que fait-il ? Qu’as-tu pris à notre race ?

— L’impatience. Un besoin de solitude, parfois. Et peut-être cette étrange capacité à entretenir une croyance contraire à tout ce que leur prouve leur monde. Quel nom lui donnez-vous ? La foi…

Ils retombèrent dans le silence. Ce n’était pas le baptême qu’elle s’était attendue à regarder. Près de l’horizon, on voyait un objet très lumineux, une étoile artificielle qu’elle avait observée pendant bien des nuits jusqu’à ce que son orbite la cache. Stationnaire, le Thétis attendait l’Actaeon, lui-même point brillant tout près. Les deux étoiles finirent par fusionner.

— Et voilà…

Si Shan avait eu besoin d’une confirmation qu’elle ne rentrerait jamais sur Terre, celle-ci ferait l’affaire. Le temps que les vaisseaux se séparent de nouveau, ils seraient sous l’horizon, et Shan ne verrait pas la nova soudaine créée par l’accélération.

— Vos gens sont imprudents de ramener des isenj sur Terre. Ils le regretteront.

— Malheureusement, je pense qu’ils s’entendront très bien.

— C’est une erreur, crois-moi.

— Nous en commettons tous…

— Tu penses encore qu’il était idiot de t’infecter.

— Eh bien, je pense que les matriarches s’en rendront bientôt compte. Elles ne prendront pas ça pour un coup de génie.

À présent que le groupe du baptême était parti, ils redescendirent sur la plage. Elle avançait aussi vite qu’un wess’har, à présent, ou en tout cas aussi vite qu’Aras. Ni la gravité ni le manque d’oxygène ne la gênaient. Elle trouvait toujours aussi étrange de se réveiller en se demandant ce qui avait changé dans son corps. Quand la peur la saisissait, elle se rappelait la merveille des lumières polarisées et des bleus au-delà du champ d’expérience des gènes humains. Aras lui assurait qu’elle s’y habituerait. Son seul problème viendrait d’un refus d’abandonner le passé.

Heureusement, elle avait beaucoup à abandonner.

La marée sortante avait laissé quelques flaques, des mondes à part. Elle s’accroupit en regardant la vie qui s’y agitait. Dans une frénésie de mouvement, le sable troubla l’eau, et l’univers miniature retrouva son immobilité.

La c’naatat voulait simplement ce qu’il y avait de mieux pour son environnement. Pour elle. C’était une colonie stable, tout comme Constantine. Ce n’est pas une maladie. Je suis un monde, moi aussi. Et un monde a des responsabilités.

Sur la côte, des algues rougeâtres s’étaient échouées comme des mèches de cheveux. Elle les contourna, car elles pouvaient elles aussi contenir un monde miniature. Un mouvement attira son regard. La dernière patrouille bezeri s’enfonçait dans les profondeurs, en laissant un sillage bleu et vert.

Elle regarda dans une autre flaque. J’avais huit ans. J’explorais la plage. Il n’y avait pas de crabes, de berniques ou de couteaux, ici. Des frissons de lumière, parfois, les signes indubitables qu’une créature transparente s’abritait dans les algues rouges. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas repensé à ces vacances à la mer. Comme si sa séparation soudaine de l’humanité ouvrait tout un puits de souvenirs pour la protéger de l’inconnu.

Avec délicatesse, Shan prit la carte à Aras et l’ouvrit. Le sable et les fragments retenus à l’intérieur frissonnèrent, aussi fragiles que l’écologie du monde elle-même. Avec prudence, elle prit entre ses doigts de la poudre de verre vermillon et la laissa tomber en ellipse, après la côte. La colonie de Constantine. C’était l’été avant que les falaises d’Alum Bay tombent dans la mer. J’ai rempli un phare de verre avec des couches de sable coloré, pour que ces vacances vivent à jamais. Puis elle fit un trait jusqu’au bord de la carte, et la referma.

Elle s’avança dans l’eau et laissa la carte là où les bezeri la verraient. Elle espéra que son message serait clair. Elle appliquait une zone de protection environnementale. Même s’ils ne comprenaient pas ce qu’était EnHaz.

Il leur suffirait de savoir que la superintendante Shan Frankland, de l’Environmental Hazard Enforcement, avait décidé de ne plus prendre sa retraite.

— Allez, on rentre, dit-elle à Aras en lui prenant le bras. Il y a du bortsch au menu. J’ai hâte…

À l’endroit où le camp du Thétis avait été érigé, il restait des sillons sur l’herbe, comme un plan. Mais toutes les traces de construction avaient déjà disparu. Dans les semaines à venir, l’éco-tech wess’har effacerait en silence toute preuve que les humains étaient venus ; il rendrait la terre à la nature.

Les gethes n’avaient pas eu plus d’impact que les isenj sur Bezer’ej. Il y avait des choses qu’on pouvait rendre comme neuves. Mais pas elle. Elle ne redeviendrait jamais comme avant.

Elle regarda ses mains.

Oui, c’étaient bien des griffes.