La matriarche Mestin avait autorité pour prendre des décisions concernant son clan, stationné sur Bezer’ej. Mais, pour ce qu’il avait prévu, Aras aurait besoin de l’aval d’un groupe plus large d’isan’ve. Et, donc, de communiquer avec Wess’ej. Toutefois, la liaison longue distance attirait l’attention des isenj. Même si leurs réactions ne le touchaient plus, Aras n’aimait pas cette idée.
En règle générale, il évitait d’utiliser cette liaison. Et puis, il avait le temps de retourner à Wess’ej avant que le vaisseau humain soit à portée. Pour ce genre de sujet, une entrevue face à face serait peut-être plus appropriée. Mais cela le ramènerait à la curiosité des wess’har normaux, et c’était au-dessus de ses forces, pour le moment. La différence, la vraie différence – un être exceptionnel, coupé de sa propre race – était difficile à porter. Il se décida finalement pour une communication longue distance et demanda une audience auprès de l’isan’ve, la matriarche de F’nar. Son opinion sur la politique outre-planète paraissait dominer sur Wess’ej.
— Je pense que nous devrions laisser les humains atterrir. Certains d’entre eux, au moins…
Il parlait dans le vide, seul dans le cockpit de son appareil. Celui-ci ne volait plus guère, mais il préférait habiter dedans, ou à Constantine, plutôt qu’à la Cité temporaire.
— Ils sont peu nombreux et désarmés, en tout cas d’après les drones. Chaque renseignement est précieux si nous voulons nous prémunir contre les incursions futures.
— Cela me paraît raisonnable. Je suis surprise que les humains partagent si peu notre motivation.
La cousine par alliance de Mestin, Fersanye, possédait le pragmatisme génétique de son clan, ainsi que son air féroce.
— Peut-être parce qu’ils ne mélangent pas autant leurs lignées que nous. Quoi qu’il en soit, je voudrais établir une comparaison entre le groupe d’humains qui approche et la menace des isenj. De plus, Joshua estime qu’il en viendra d’autres à l’avenir, même si cette mission échoue.
— Que pourrions-nous faire ?
— Apprendre à les connaître, puis décider si ce sont des alliés potentiels.
— S’ils ont des ambitions militaires à long terme, nous aurons beaucoup de mal à gérer deux fronts simultanés.
— Peut-être. Laissez-moi les rencontrer pour en juger.
— Nous avons eu de la chance, avec les premiers humains. Nous en aurons peut-être encore… (À entendre le ton de sa voix, Fersanye estimait cela possible.) Je me demande encore si nous n’avons pas commis une erreur en laissant la colonie envoyer une transmission.
— Ce n’est sans doute pas la première erreur que je commets. (Le sarcasme. Encore une habitude humaine qu’Aras avait prise. Pour les wess’har, si littéraux, l’intention était souvent perdue. Fersanye opina du chef, comme si elle acceptait une excuse.) Mais si la colonie était morte, combien d’espèces innocentes auraient disparu dans leur stockage cryo ?
— Vous avez pris la meilleure décision possible, comme toujours. L’époque est différente à présent, nous devons apprendre.
Aras coupa la liaison. Fersanye n’aurait jamais imaginé qu’on puisse avoir besoin de se faire pardonner la mort de civils isenj. Elle était wess’har. Ses guerres n’étaient pas entravées par l’éthique. Les civils étaient des cibles tout aussi légitimes que les combattants, que ce soit pour les terrifier ou les tuer. Lui aussi avait été wess’har, autrefois. Mais à présent, il se demandait ce qu’il était.
Il repensa à son premier ami humain, Benjamin Garrod. L’arrière-arrière-arrière-arrière grand-père de Joshua. Mort depuis un siècle, il était toujours aussi présent dans les cœurs que s’il avait quitté la colonie la veille. Benjamin avait compris ce que c’était de vivre avec le cœur brisé.
Et pourtant, Aras ne se rappelait plus le visage de sa propre isan. C’était mal d’oublier sa femme.
Mais, comme Benjamin le lui avait dit, même un wess’har ne pouvait se rappeler des événements remontant à l’année 1880 du calendrier moderne.
Un claquement contre la coque.
Le capitaine de frégate Lindsay Neville leva les yeux. À part ce bruit, le cockpit étroit du vaisseau n’affichait que des signaux au vert. Tout était normal.
— Impact de micrométéorite, chef ? Pas normal, ça…
Le sergent Adrian Bennett avait plus d’heures de vol que Lindsay. Elle aurait aimé qu’il ait raison.
— Peut-être, si… (Après une vérification de ses panneaux de contrôle, le capitaine secoua la tête.) Non, rien. Je vais faire d’autres tests. Ce sont peut-être des bruits de contraction.
Ils étaient à quelques jours de Cavanagh II, leur destination – une lune en orbite. Les infos vidéo envoyées par la sonde avancée avaient montré deux minuscules disques pâles ; quand le Thétis se tournait dans le bon sens, on les voyait depuis le pont d’observation. Ça paraissait beaucoup plus réel à l’œil nu, et les deux mondes s’étaient fondus en une masse de tourbillons bleus, blancs et verts.
Lindsay se demanda un instant si le programme de réveil avait bien fonctionné. Ils auraient pu se trouver à quelques semaines de la Terre, au début de l’accélération graduelle qui leur prendrait vingt-cinq années-lumière. Ce claquement aurait pu venir de l’équipage de lancement qui repartait après une dernière vérification. Mais ce n’était pas la Terre. Il y avait deux planètes, dont les calottes glaciaires polaires étaient d’une taille substantielle. Lindsay demeura perdue dans ce spectacle jusqu’à ce que la présence de Bennett derrière elle – suspendu en apesanteur – la sorte de sa rêverie.
— Ça paraît rassurant.
Une courte rafale de lumières et de soupirs signala l’arrivée des mesures télémétriques de la planète principale. L’IA recueillait des images haute résolution et des relevés spectrométriques, et renvoyait immédiatement les données brutes. Dans quelques décennies, le public s’en émerveillerait. À moins qu’on découvre entre-temps un corps céleste plus intéressant.
— Eh bien, je pense que je n’aurai pas de prouesse à faire niveau pilotage, dit Lindsay en croisant les bras. Heureusement, parce que s’il fallait faire voler cette enclume en manuel…
— Il suffit de se placer en orbite.
— Oui.
Bennett paraissait pensif. À première vue, c’était un sergent des Royal Marines on ne peut plus classique, du genre inébranlable. Mais, parfois, il lui lançait des regards sceptiques. Elle avait de la chance. Elle disposait de tout un détachement de marsouins, les meilleures troupes spécialisées d’Europe. Elle aurait facilement pu se retrouver avec des boulets de l’Air Force. On disait souvent que les insignes servaient seulement à conserver à chaque corps d’armée son identité dans une vaste force de défense européenne composée de compétences et d’éléments interchangeables. Pour elle, les marsouins étaient uniques.
— C’est le nom, chef, c’est ça ? demanda Bennett.
— Eh bien ?
— Thétis. Vous savez. Historiquement…
— Je ne suis pas historienne.
— Le Thétis était un sous-marin.
— Je sens que cette histoire ne va pas me plaire. Continuez.
— Le Thétis a coulé avec presque tout son équipage et les civils du dock. Ils étaient en vue de la terre ferme, et ils sont tous morts dans le naufrage. Tout ça parce qu’une couche de peinture fraîche avait obstrué un circuit d’évacuation d’urgence.
— Merci de vos lumières, Bennett.
— Pas de problème, chef.
Lindsay n’avait pas la fibre superstitieuse. La poisse, c’était une question de désorganisation et de manque de soin. Comme l’avait prouvé le premier Thétis. Derrière tous les désastres, on découvrait un enchaînement de mauvaises décisions et de négligences. Pour supprimer la poisse de son existence, Lindsay Neville planifiait tout. Et si les gens la trouvaient assommante… eh bien tant pis…
L’entraînement aide à rester en vie…
Et, justement, elle ne savait pas à quoi s’attendre de la part des scientifiques au congélo. Donc, elle était nerveuse. Elle ne les avait même pas rencontrés en présommeil. Elle n’aimait pas les facteurs inconnus. Et elle aimait encore moins apprendre au réveil qu’une saleté de civile lui avait volé son commandement. Une policière, en plus. Elle avait trouvé son dossier dans l’IA. Rigoureusement inutile, mais les mots Section spéciale et « EnHaz » suffisaient à l’inquiéter. Et, quelques lignes plus bas, on lui ordonnait d’apporter « une coopération pleine et entière » à Frankland après son réveil en orbite. La FEU avait détourné son vaisseau. Lindsay ne pouvait même pas dégeler le reste de l’équipe militaire avant que la superintendante Frankland – avec son briefing confidentiel – lui en ait donné l’ordre.
— Vous en pensez quoi, de cette mission, Ade ? Vous avez plus d’heures de vol que moi.
Bennett se mordilla la lèvre.
— Je n’ai jamais eu de passagers civils, si c’est votre question. Mais ils sont entraînés, non ? Ils ont déjà travaillé en environnement extrême, ce ne sont pas des touristes.
— Et Frankland ?
— Ça, chef, ça me regarde pas.
Il était temps de se rafraîchir la mémoire au sujet des civils. Café en main, Lindsay se laissa flotter vers l’écoutille.
— Je devrais mémoriser leur nom et leur visage avant qu’ils se réveillent. Au congélo, tout le monde se ressemble. Bah, je n’aurai qu’à tous les appeler Doc.
Elle se cala tant bien que mal contre une paroi. Sur les transports courts, il y avait toujours une cabine où on pouvait se détendre. Mais le Thétis était conçu pour trimballer des gens en hibernation. Un stockage de transit pour endormis. Ni cabine ni vestiaire. Le seul endroit un peu intime, c’était une petite salle de bains où tout le monde entendait ce qui se passait. Aspirant son café d’un grand coup – les joies de la gravité zéro –, elle regarda les huit visages qui apparaissaient et changeaient sous ses yeux sur le papier intelligent.
— Hugel, toubib. Rayat, pharmacologue. Mesevy, botaniste…
Elle ferma les yeux et répéta les noms.
— Il faut qu’on se souvienne de ce qu’ils font, en plus ? demanda Bennett.
— On va avoir l’air grossiers, sinon.
— Ils ont tous des spécialités différentes.
— Pour éviter les guéguerres, il paraît. D’après les techos, on n’a jamais assisté à un conflit tant qu’on n’a pas vu des blouses blanches se prendre le bec. Certains travaillent pour des corporations rivales, et on leur agite des primes d’encouragement sous le nez. Du coup, on a tout le potentiel nécessaire pour des dérapages… (Lindsay referma les yeux, légèrement désorientée. Elle croyait s’être remise, pourtant…) Champciaux, géologue. Galvin, xénozoologue. Parekh, biologiste.
— Biologiste marine.
— Merci. Paretti, xénomicrobiologiste. Vous avez déjà appris tout ça, hein ?
— Je les ai chargés sur mon panneau, chef. Le temps qu’on apprenne à se connaître.
Bennett tendit une main, où chatoyaient du texte et des images en couleur. Cet affichage vivant se tordait pour suivre les contours de sa paume. Les graphismes n’étaient pas parfaits : le bioécran était conçu pour des parties du corps plus larges.
— Il faudra peut-être que je fasse pareil. (Mais bon… voir un affichage qui bougeait sous la mousse quand on prenait sa douche, c’était une chose. Voir la tête d’un inconnu, ça allait un peu loin…) Michallat, journaliste et anthropologue. À quoi il va servir, celui-là ?
— Il faut toujours des anthropologues, chef. Au moins comme ballast.
Elle voyait d’avance le problème : l’ennui. Pendant que les passagers accompliraient leur boulot, elle se retrouverait avec six bidasses tendus à craquer et désœuvrés. Bien sûr qu’ils ne trouveraient pas de colons ! Une partie de sa mission était de retrouver les débris de l’ancienne installation. Les renseignements leur seraient utiles pour une future mission d’implantation, et ça ferait d’elle une spécialiste en extraterrestres. Très bon pour sa carrière, ça. Bien mieux qu’une dizaine de commandements à bord de petits vaisseaux comme celui-ci. Ça valait le déplacement…
Lindsay dormit mal pendant le premier quart. Rien ne les forçait à organiser un tour de garde. L’IA aurait pu les placer en orbite sans intervention manuelle. Mais ça leur permettrait de se remettre doucement dans la routine. Bennett vint la réveiller, plus détendu que d’habitude.
— On est en orbite, chef. Je me suis dit que ça vous ferait plaisir. Vous voulez…
Entre le clignotement rouge dans sa vision périphérique et le bip d’alarme insistant qui éclata, elle se réveilla d’un coup. L’IA se lança dans un monologue. Lindsay et Bennett se remirent à leur poste.
— La dernière fois que j’ai entendu ce bruit, mon vaisseau avait été verrouillé par des missiles, dit-elle. Ça doit être une panne.
Des missiles d’entraînement, certes. Mais la tension restait la même.
Bennett tapotait sur sa console. Au milieu des panneaux de télémétrie, un affichage de cinq centimètres clignotait en rouge. En mode texte, l’interface de l’IA déversa les mots comme une pluie tropicale sur l’affichage tête haute du pilote.
INTERFÉRENCE AVEC LE LASER DE NAVIGATION
INTERFÉRENCE AVEC LE LASER DE NAVIGATION
— Mais d’où ça vient cette merde ?
— Je sais pas, chef. Vraiment pas.
Sans prévenir, la litanie changea. laser de navigation désactivé. système de secours désactivé. Les lumières s’éteignirent. Mauvais moment pour une panne générale. Dans le noir, paralysés par l’attente, ils retinrent leur souffle. Quand les lumières revinrent un instant plus tard, elles étaient accompagnées d’une dizaine d’alarmes annonçant autant de pannes différentes.
— Qu’est-ce qui nous reste, Ade ?
— Support vital et cryo. Rien d’autre.
— Super, on pouvait pas rêver pire. On a de la chance, ou c’est fait exprès ?
— Oh mon Dieu, regardez ça !
Les capteurs qui guettaient les fréquences EM étaient enragés, animés non pas par le crépitement des étoiles distantes, mais par une pulsation régulière. Bennett se penchait sur sa console avec une expression où Lindsay lisait de la panique. Très inhabituel, pour un Marine. Elle l’écarta d’un coup de coude et se rendit compte de ce qui l’avait fasciné.
— On nous vise, dit-elle.
L’écran confirma ses dires. On émettait des ondes EM sur les systèmes principaux pour les désactiver. Elle enfila son casque pour avoir une vision 3D du vaisseau tout entier, et vit des lumières rouges clignoter sur tout l’arrière du Thétis.
En situation de combat normal, ils auraient eu des solutions de tir, et Lindsay aurait su quelles armes étaient utilisées contre elle. Après une centaine d’exercices et un millier de manœuvres, elle avait appris tout cela. Mais elle avait entre les mains un vaisseau d’exploration désarmé, visé par un ennemi qu’elle ne pouvait ni voir ni imaginer. À moins que les colons aient survécu et interprété l’expression « En avant, Soldats du Christ » d’une nouvelle façon, elle se retrouvait face à des extraterrestres.
Elle avait du mal à y penser. Mais elle n’avait pas le choix.
— Montrez-moi le point d’origine.
point d’origine impossible à déterminer.
— Il n’y a rien du tout, souffla Bennett. Mais s’ils avaient voulu tirer, ce serait déjà fait. Ils ne se contenteraient pas de nous effrayer, hein ? Pas s’ils étaient sérieux.
Ça se défendait. Même si ça ne la rassurait pas pour autant. Nuque hérissée, la bouche sèche… Et en gravité zéro, la sueur restait là où elle se formait.
— Ils veulent peut-être simplement nous tester…, suggéra Lindsay.
Ou pas. Trois des côtés du cockpit étaient noirs, morts. Seul le panneau de cryo et de support vital restait actif.
— Bennett, on est touchés ?
— Pas que je sache. Aucune fracture dans la coque. On le sentirait. Merde, on le verrait, même !
Lindsay était coincée dans un cockpit avec une autre personne, une seule, dans l’espace, sans ennemi visible ni dégât tangible. Pourtant, tout indiquait que leur vaisseau était attaqué. Rien ne laissait penser que l’évacuation serait possible – pour aller où, de toute façon ? – et elle ne pouvait pas riposter. Elle ne pouvait même pas fuir.
Impuissants, ils se rassirent tous les deux à leur poste. Le Thétis était planté sur place. Lindsay tenta de réinitialiser les systèmes en appuyant sur les panneaux. Combien de temps avant que leur orbite se détériore ?
— Bordel. On ne peut même pas poser ce machin. IA, durée de ranimation et évacuation, s’il te plaît ?
Quelques bruits mécaniques, mais pas de réponse de l’IA. Merde. En manuel, en plus. Lindsay activa son bioécran et commença à calculer le temps nécessaire pour la réanimation des passagers et l’évacuation par navette avant que le Thétis entre dans l’atmosphère. Le résultat ne présageait rien de bon.
— Et si c’était juste une avarie ? Bennett, il n’y a peut-être pas de menace extérieure.
Elle appuya sur les commandes de l’IA et patienta. La réponse prit une seconde ou deux de plus que ce qu’elle attendait. Ses programmes de diagnostic et de réparation devaient tourner à fond.
— IA, tu peux confirmer l’avarie ?
aucune source identifiée.
— Elle est flinguée, dit Bennett.
Lindsay ne pouvait rien faire. Une brèche dans la coque, un incendie, une avarie machine, et elle aurait monté une équipe d’urgence. Mais là, rien.
— Bon. Allez, on ranime Frankland.
— Si on est vraiment dans la mouise, Boss, une paire supplémentaire de poumons n’est pas forcément une riche idée.
— Oui, mais je suis à court d’idées, et c’est elle qui commande. Les ordres étaient de la réveiller en entrant en orbite.
— L’IA ne sait pas ce qu’il y a dans son briefing confidentiel ? demanda Bennett.
— Vous regardez trop de films.
En allant vers les tubes cryo, elle fut prise de nausée et se mit à vomir dans un sac tiré de sa poche.
Bizarre. La peur ne lui avait jamais fait ça.
Un bruit sec sur la paroi. Comme le claquement de la veille. Mais différent. Une… une ventouse ?
Encore désorientée par le sommeil cryo, Shan Frankland faisait passer son Suisse d’une main à l’autre, rassurée par cette occupation anodine.
— Quelque chose s’est attaché à la coque.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Le bruit.
Shan regrettait d’être si brusque, mais une excuse serait hors de propos. Elle avait une pensée coincée dans la tête. Juste une sensation, un moment fuyant, comme un souvenir obscur. Elle voulut le rattraper, et il disparut derrière la porte intérieure. Pas de poignée à tourner. Elle ferma les yeux.
— Imaginons que notre tribu perdue se soit enfin intéressée à la technologie, après toutes ces années.
— Les flux vidéo externes sont coupés, mais je peux faire une sortie pour jeter un coup d’œil, proposa Bennett.
— Non, je préfère que le pilote qualifié reste là où je peux le voir respirer, merci. Vous avez essayé de lancer une communication ?
— L’IA cherche des signaux. Que dalle.
— Peut-être que personne n’émet. Essayez d’appeler sur la bande radio. Choisissez une fréquence vocale.
Bennett se cala dans son siège sans un mot. Ça n’était pas aussi spectaculaire que de se brancher un jack dans le crâne, mais le simple fait de savoir qu’il avait des implants mettait Shan mal à l’aise. Il tripota le petit récepteur en forme de croissant qui s’attachait derrière son oreille. L’IA obéit en sélectionnant un éventail de fréquences.
— Que voulez-vous transmettre ? demanda-t-il.
Dans un monde où les IA partageaient leurs données en silence sur le champ de bataille, l’art de la conversation radio était perdu.
Bennett devait attendre une phrase digne de figurer dans les archives. Shan le déçut sans le vouloir.
— Dites simplement « Constantine, ici le Thétis, répondez Constantine. » S’ils sont là, ça devrait suffire.
Bennett entama un monologue nerveux. Après quelques répétitions, il parut trouver son rythme. De son côté, Shan regarda la femme qu’elle connaissait par le briefing, mais n’avait jamais rencontrée.
Lindsay Neville était terriblement jeune. On aurait dit qu’
elle avait chipé l’uniforme de son grand frère pour plaisanter.
Vingt-sept ans. Shan avait passé son vingt-septième anniversaire derrière un bouclier antiémeute, écœurée par l’odeur de l’essence, consciente de ses tout nouveaux galons de sergent. Elle avait récolté dix points de suture au mollet. Mais le type qui l’avait blessée en avait eu quarante.
— Je peux simplement vous dire que nous ne sommes sans doute pas dans la merde, dit Shan. Et qu’on devrait attendre une réponse.
— Je sais qu’une partie de la mission est classifiée, Madame, mais ça nous aiderait vraiment de savoir face à quoi on se trouve, là. (Lindsay paraissait contrariée. Shan n’aurait peut-être pas dû parler de « pilote qualifié ».) On est dans le même camp.
— Je ne fais pas de cachotteries, et je ne suis pas une barbouze. J’ai eu un Briefing refoulé. Vous savez de quoi il s’agit, n’est-ce pas ?
— Tout à fait. (À en juger par son expression, Neville classait ça juste au-dessus des divinations et de la cartomancie.) Mais je n’en ai jamais subi. Pas assez gradée.
— Ça n’a rien d’un privilège, capitaine. On devient dingue, à essayer de comprendre ce qu’on a dans un coin de la tête, alors on se laisse porter. Si je parais vague, ce n’est pas par choix. C’est la seule façon que j’ai de partager mes renseignements sans faire de faux pas.
— Nous avons pour mission de vous apporter tout le soutien possible, Madame. Mais nous travaillons mieux en connaissance de cause.
— Je vous ferai part de tout ce qui me reviendra, au fur et à mesure. Et pour le moment, voici ce dont je me souviens : certaines informations tendent à indiquer que la colonie avait survécu. Nous devons donc supposer que les colons sont toujours là et tenter de les contacter.
— Si nous ne nous écrasons pas comme une mini-comète, bien sûr.
— L’orbite est détériorée ?
— Non, toujours stable.
— On nous a sans doute immobilisés par précaution. Une sorte de barrage routier à grande échelle. C’est ce que je ferais à leur place. Bien que je ne sache pas de qui il s’agit.
— Eh bien, s’amusa Lindsay, belle installation ! Rien que ça, ça mériterait qu’on le rapporte à la maison.
— Si c’est à nous.
Est-ce que ce serait le moment… Oh bon Dieu !
La pensée était soudain très solide dans sa tête. Un vrai souvenir, lâché par le Briefing refoulé.
Il y a des non-humains dans l’histoire.
La surprise de Shan devait être évidente, parce qu’elle poussa Lindsay à lui parler.
— Tout va bien, Superintendante ?
— Je réfléchissais. (Encore trop tôt pour en parler. Elle en savait trop peu.) Faites-moi confiance. J’ai la même envie que vous d’atterrir saine et sauve.
Bennett lui jeta un coup d’œil, puis regarda Lindsay. S’il cherchait une réaction de son officier, il fut déçu. Ça ne devait pas être facile pour eux. Shan n’imaginait pas que des militaires seraient rassurés de se réveiller sous les ordres d’une policière. Qu’ils ne connaissaient pas, et qui en plus se retrouvait très loin de son domaine de compétence. Elle se moquait presque de savoir si sa peur se lisait sur son visage.
Apparemment, non. Bennett lui lança un sourire crispé et reprit son mantra.
Dans sa tête, quelqu’un lui tapa sur l’épaule et lui rappela qu’elle avait une mission. Le Briefing refoulé lui murmurait que son travail arrangerait la situation.
Quel que soit le problème, elle voulait l’arranger depuis longtemps. Et la peur recula.
Josh Garrod sursauta dans son fauteuil. Comme si quelqu’un avait fait exploser une charge derrière lui.
— Constantine, Constantine, ici le vaisseau Thétis, de la Fédération européenne. Je répète, ici le Thétis.
Une voix d’homme. Un accent étrange, avec des mots un peu mangés. Mais c’était compréhensible. Comme si l’opérateur n’avait pas l’habitude de communiquer vocalement. Et il manquait le ton enjoué auquel Josh s’était habitué par l’intermédiaire des vidéos de loisir.
— Ici Constantine, répondit-il. Quelle est la raison de votre venue ?
— Demandons permission d’atterrir, Monsieur. Nous avons une avarie générale, sommes incapables de manœuvrer. Même le support vital paraît compromis.
Atterrir ? Ils pouvaient vraiment poser ce monstre ? Josh n’avait jamais pris une décision pareille de sa vie. Faute d’urgence pour rappeler son instinct à la surface, et de temps pour en parler de façon raisonnable, il se tourna vers Aras. Celui-ci articula un seul mot : « Quarantaine. » Cela aiderait Josh à retomber sur ses pieds.
— Il faut envisager des mesures de quarantaine – cela fait des générations que nous sommes isolés des bactéries terriennes. Attendez un peu, nous vous contacterons rapidement.
Il coupa le contact et se tourna vers le wess’har. Son cœur frappait dans sa poitrine, il avait la nausée.
— Et maintenant, Aras ?
— Laissez-les atterrir dans un vaisseau atmosphérique. Ils doivent bien en avoir un. Insistez pour qu’ils apportent un échantillon sanguin de chaque membre d’équipage pour que nous puissions filtrer tous les pathogènes. Un seul délégué sera autorisé à débarquer pour discuter de la suite.
Josh nota les consignes sur une feuille de papier de chanvre brut. Ça lui éviterait d’en oublier la moitié.
— Leur vaisseau est vraiment endommagé ?
— La sentinelle est programmée pour neutraliser tous les systèmes qui ne sont pas nécessaires au support vital. Ils ne courent aucun risque. Et ils ne nous en font courir aucun.
— Ce n’est pas ce que nous avions en tête.
— Josh, rassurez-vous, s’ils représentent un quelconque danger, je les éliminerai. J’y suis obligé. Ce ne sera ni de votre responsabilité, ni de votre ressort. Et vous n’avez rien à craindre.
Aras pouvait convaincre n’importe qui. Un petit ronronnement, comme un chat mais plus près de la limite audible, dissipait toute crainte. Josh sentit ses épaules se détendre et sa voix revenir à la normale. Il était redevenu capable de déglutir. Il appuya de nouveau sur le bouton.
— Thétis, ici Constantine. Thétis, j’ai des instructions à vous transmettre. Veuillez les suivre à la lettre.
— Vous êtes sûre de pouvoir piloter ça ? demanda Bennett devant l’entrée de la navette.
— Non.
Shan vérifia le panneau. La combinaison hermétique craquait à chacun de ses mouvements contre le harnais.
— Je pourrais venir avec vous.
— Et violer d’entrée de jeu leur première instruction ? Pas terrible… (Elle resserra le harnais et signala que tout allait bien.) Faisons confiance au pilote automatique et au savoir-faire sud-américain.
Elle garda d’Adrian Bennett son expression inquiète pendant qu’il refermait l’écoutille. Une petite coupure au menton, qui montrait qu’il se rasait à l’ancienne. Ce serait une image banale à emporter dans la mort. Elle s’était toujours imaginée fauchée par une rafale d’arme automatique, ou à défaut, agonisant devant un coucher de soleil. Elle décida de faire confiance aux mécaniciens.
Entourée par un silence qui l’étouffait presque, elle espéra que l’IA pourrait piloter seule. Faire confiance à sa propre adresse aurait été encore plus hasardeux que le BR. Elle ferma les yeux au décollage, et les rouvrit quand les vibrations cessèrent.
Face à la planète bleue et blanche, elle eut l’impression de tomber en avant. L’instinct la poussa à lever les bras pour se protéger d’un choc qui ne vint pas. La nausée montait. Elle la retint en se concentrant sur le briefing de Pérault, qui se dévidait en elle comme prévu.
Le paysage se dessina peu à peu, éblouissant. Elle tombait vers une île au milieu de la mer turquoise.
Le panneau de cryo était éteint. Les biosignaux de l’équipage endormi restaient acceptables. Si les systèmes de mesure n’étaient pas dans le même état que le reste…
— Et voilà, dit Bennett. Il ne manquait plus que ça.
— La cryo est en rade ?
— Peut-être. Autant faire comme si.
— Bon. Frankland ou pas, il faut les ranimer. Allez.
Bennett activa la dérivation manuelle et attendit. Cinq secondes. Cinq longues secondes. Puis les alarmes du panneau des biosignaux passèrent à l’ambre.
— Je vais soulever les couvercles, dit-il. Ils seront conscients dans quelques minutes.
Tout partait en sucette à vitesse grand V. Lindsay le sentait venir. Appuyée contre une paroi, elle laissa passer une vague de nausée. À l’arrière, la conversation bourdonnait. Au moins trois scientifiques réveillés… Si elle ne leur faisait pas tout de suite une impression favorable, elle n’aurait aucune emprise sur eux. Elle se hissa par la coursive et essaya de retomber en position stable.
— Que se passe-t-il ?
Mohan Rayat, le pharmacologue. Il secouait la main comme si elle était engourdie.
— Frankland est descendue à la surface pour établir un premier contact, expliqua Lindsay. (Ce n’est qu’une statistique. Vois-le comme une statistique. Ne faiblis pas.) On ne vous a réveillés que par précaution, en cas d’avarie cryo. On a quelques problèmes techniques.
— Oh, sensass.
— Frankland a la situation bien en main.
— Et c’est qui, ce type ?
— C’est une femme. La superintendante Frankland est envoyée par EnHaz. C’est un officier de la Division éthique du Foreign Office. Elle supervise la mission.
— Une policière ? Qu’est-ce que c’est que ces histoires ?
— On l’a embarquée après vous. Une affaire politique. Ne vous inquiétez pas, elle vient juste faire respecter les procédures d’acquisition et de traitement des substances nouvelles. Vous savez ce que c’est…
En tout cas, c’était ce que disait le dossier.
Rayat parut sur le point de protester, mais il blêmit d’un coup. En gravité zéro, alors que le sang se distribuait tranquillement dans tout son corps, il parvint à pâlir. Puis ses joues se gonflèrent, et il se retourna d’un coup – trop vite – pour attraper un sac. Lindsay repartit par l’écoutille et laissa ses deux collègues se dépatouiller avec la pluie de vomi qui dérivait lentement. Après tout, ce n’étaient que des nutriments liquides.
Dans la section avant du Thétis, la troupe vérifiait ses armes et ses tenues. Les marines remplissaient tout l’espace : Barencoin, Becken, Webster, Chahal et Qureshi. Apparemment, tout allait bien. Ils lui adressèrent le salut minimal : au moins, on les avait entraînés à ne pas rebondir contre les parois.
— Tout le monde est réveillé, Madame ?
— Pas tout à fait. Ça va être coton. Frankland ne voulait pas qu’on les dégèle avant qu’elle ait passé un accord avec la colonie. Donc, il va falloir les occuper jusqu’au débarquement.
— Je continue de penser qu’il aurait fallu envoyer le sergent avec elle.
Bennett haussa les épaules.
— Elle peut se débrouiller toute seule. Inutile de commencer la quarantaine sur un mauvais pied. Et puis, s’ils ont accès à un appareil qui peut mettre ce vaisseau en panne, je préfère qu’on soit dans leurs petits papiers.
— Je ne m’inquiétais pas pour sa sécurité. (Serrant et desserrant le poing, Barencoin regarda sa paume. Sur son visage, l’éclat du bioécran sous-cutané.) On est tous synchro ?
Lindsay regarda sa propre paume en même temps que les quatre autres. Sept canaux de comm – le sien et celui de chaque membre de l’unité – en mode inactif sur le panneau qui suivait les mouvements de ses doigts. C’était un dérivé de l’industrie des loisirs. On pouvait se faire implanter un écran vivant sous la peau à n’importe quel endroit, de n’importe quelle taille ou forme, du moment qu’on avait assez de peau et d’argent. S’il s’agissait d’une source d’amusement absurde pour les riches, ça restait un moyen de communication infaillible et tout à fait pratique pour les militaires. Elle espérait simplement que ça marchait.
— Oui, je vous vois tous.
Les autres confirmèrent chacun leur tour.
— Pas de superintendante civile, par contre. Elle n’est pas câblée ?
— Non, je n’ai rien vu sur elle. Pas de puce, à mon avis. Si elle avait une ID implantée, le bioécran l’aurait trouvée.
— On sait quoi, sur elle ?
— Seulement qu’elle veut un rite païen si on doit se débarrasser de son corps avant de rentrer.
— Et qu’elle porte un pistolet 9 mm, ajouta Bennett en resserrant son harnais. J’ai vu la bosse au creux de ses reins. C’est vieux, mais efficace. Et elle a un Suisse.
— Ah…, soupira Lindsay. Donc, elle est païenne, armée et surpayée…
— C’est quoi, un Suisse ? demanda Barencoin.
— Très vieux et très précieux. Un cylindre long comme la main, avec plein de systèmes escamotables. Des lames, des adaptateurs, du stockage de données, des liaisons réseau, une sonde ultrason… la totale. Et un joli petit écran qui se déplie dans son cadre.
Barencoin haussa les sourcils, sans rien ajouter. En général, la troupe se méfiait des antiquités qui servaient de façon courante. Eux ne disposaient que de matériel jetable – pelliculage fin, séchage rapide, technologie organique, recyclable. Le luxe inutile, ça sentait les vieilles fortunes et le snobisme.
Mais le pistolet… Ça au moins, ce n’était pas un jouet. Lindsay se doutait bien que Frankland ne le portait pas comme un accessoire de mode. Même fraîchement dégelée, on sentait que ce n’était pas le genre de femme habituée aux accueils chaleureux. Lindsay ravala une autre vague de nausée. Il faudrait que le toubib… Hugel… lui donne un remède contre ça.
— Allez, dit-elle, on se réveille. On a une planète à sécuriser.