Shan attendait à côté de la navette. Le ciel turquoise, empli de créatures invisibles, cliquetait et vrombissait. En combinaison biohaz, ce beau jour était un enfer de sueur à des endroits qu’elle ne pouvait pas éponger. Elle était à deux doigts d’arracher sa capuche, filtre compris, et de laisser leur chance aux pathogènes. Pour pouvoir se gratter, ça paraissait un prix raisonnable.
Mais la prudence l’emporta. Elle se concentra sur ce qui ressemblait à des arbres, et les rouges et ors lumineux de l’automne lui firent oublier l’enfer de sa combinaison.
Elle garda à l’esprit la tâche diplomatique qui l’attendait, répétant ses salutations et ses amabilités jusqu’à ce qu’un mouvement lui attire l’œil : un petit véhicule tout-terrain, assez malmené par les ans, qui grandissait sur la toile de fond ambre. Il venait vers elle avec un vrombissement de vieux jouet à friction.
Un homme entre deux âges l’examina avec indifférence et lui indiqua le siège passager. Elle coupa son communicateur pour éviter toute interruption.
— Bienvenue, Commandante, dit-il. Montez.
Le même anglais qu’elle avait entendu dans son communicateur… Très proche du sien, mais avec un accent étrange, qui détachait chaque syllabe.
— Superintendante Shan Frankland. Police – division EnHaz. Je ne suis pas militaire.
— Superintendante, dit-il comme pour goûter le mot avant de se toucher la poitrine. Sam.
— Heureuse de vous rencontrer. Tout le monde vous croyait morts.
— Tout le monde peut se tromper, répondit Sam, impassible.
Shan lui remit les échantillons sanguins de l’équipage et monta dans l’habitacle, consciente que sa combinaison émettait des bruits obscènes contre le revêtement du siège.
— C’est une bien belle journée d’automne, lança-t-elle.
— Et pourtant c’est le printemps, corrigea Sam sans quitter la route des yeux.
— Le printemps devrait être vert. Vert clair, insista Shan pour sortir Sam de ses interventions lapidaires.
— Anthocyanines… Je dépose les échantillons, et après je vous emmène voir Josh Garrod. Il est occupé, il se prépare pour la fête.
Son accent la fascinait, et elle résistait à l’envie de l’imiter, en glissant un souffle et des voyelles entre chaque consonne. La tunique et le pantalon informes de Sam étaient faits du même matériau grossier.
— La fête ? Quelle fête ?
Surtout ne te sens pas obligé de faire des efforts, je n’ai accompli qu’un voyage de quelques décennies. Mieux valait rester courtoise, ce n’était pas un interrogatoire.
— Noël, dit Sam en détachant chaque syllabe comme si c’était un mot étranger. Demain, c’est Noël.
Le paysage automnal était déjà assez étrange, mais Noël au printemps fit perdre à Shan le début de familiarité qu’elle ressentait.
— Vous avez gardé le vieux calendrier ?
— Oui. Mais il s’est décalé par rapport à celui de la planète, depuis le temps.
— Vous n’avez pas essayé de vous caler sur le cycle naturel ?
— Vous voudriez travailler neuf jours par semaine, vous ?
— Je ne suis même pas prête pour des journées de trente heures.
— On ne peut pas tout décaler. Et puis, le Seigneur a travaillé pendant six jours et s’est reposé au septième. Vous lui en serez reconnaissante…
Sur la route de Constantine, de grandes plantes évoquant des cycas géants arboraient un feuillage récent, lourd de composés cyanurés. Shan aurait aimé se promener entre les troncs orangés et annelés. Mais elle se promit de suivre de nouveau cette route, quand elle aurait le temps, à son rythme. Les cycas se raréfièrent, et ils se retrouvèrent sur une plaine d’un bleu gentiane. Son cerveau simiesque tournait à toute allure pour mettre des noms familiers sur le paysage étranger, lui lançant des bruyères, des bleuets, des lavandes… Mais ça n’avait rien à voir. Les créatures qui voletaient de plante en plante n’étaient pas des oiseaux ; et les taches opalescentes bizarres qui brillaient derrière elles défiaient toute classification.
Sam conduisait en silence. Autour d’eux, la plaine céda tranquillement le pas à des collines basses couvertes de fougères grises. Shan se demanda pourquoi son guide ne la dévisageait pas. Pourquoi une personne venue d’un autre monde ne paraissait pas éveiller sa curiosité. Mais il regardait droit devant lui, comme si elle n’était qu’un chargement banal. Elle supposa qu’il voulait éviter de parler avec une étrangère.
— Nous y voilà, annonça-t-il en ralentissant.
On ne voyait rien qui ressemblât à une colonie. La végétation plus rase prenait des teintes argentées, mais c’était tout. Sam manœuvra lentement, comme s’il contournait des obstacles invisibles, puis la piste descendit, et ils entrèrent dans un tunnel au bout duquel brillait une lumière vive, aveuglante. Elle pensa aux récits qu’elle avait lus sur des expériences de mort imminente.
Ils étaient sous terre.
— On se gare ici. Pas de véhicules au-delà de cette limite.
Sam descendit d’un bond, et la laissa se dépêtrer toute seule. Elle regarda autour d’elle tandis que ses yeux s’adaptaient. La salle était voûtée, comme la cave d’un vignoble. Sam se dirigeait à grands pas vers une tache de lumière bleutée à l’autre bout. Shan le suivit. Et sursauta quand il dit :
— Josh est dans l’église. Vous êtes déjà entrée dans une église ?
— Non, répondit Shan. Je suis païenne.
À proprement parler, elle avait déjà visité des églises, par intérêt architectural. Elle avait même traversé les ruines englouties de la cathédrale de Chichester. Mais elle savait que ce n’était pas la question. Sam marqua une pause.
— Alors je vous emmène là en premier.
La flaque de lumière au bout de la voûte était en réalité une porte, qui la conduisit devant une vision qui lui rappela Petra. L’original était détruit depuis longtemps. La colonie avait été taillée dans le roc, à la nabatéenne.
Des bâtiments en terrasses s’alignaient de chaque côté, mais, au lieu de la pénombre des cavernes, Shan avançait dans une lumière diffuse. Était-elle revenue à la surface ? Elle leva les yeux autant qu’elle le pouvait, s’attendant à trouver une illumination artificielle, émerveillée par le mélange de haute technologie et de simplicité.
— Mais d’où vient l’éclairage ?
— Du soleil.
— Comment ?
— La lumière est recueillie à la surface et réfléchie jusqu’ici. En général, ça suffit.
Sam n’avait pas l’air pressé de donner des détails. Mais ils étaient bien sous terre…
— Le climat est si extrême que ça ?
— Extrême ?
— Vous vivez sous terre…
— Non, les hivers peuvent être froids, mais je ne dirais pas extrêmes.
Son silence soudain indiqua qu’elle ne tirerait rien d’autre de lui. Échec total de la conversation. Son autre technique d’interrogatoire, le passage à tabac, était à éviter. Ses questions attendraient qu’elle rencontre les dirigeants de la communauté. Sam n’était qu’un chauffeur.
Les rues étaient vides. Et silencieuses, à part les pleurs lointains d’un bébé. Shan se demanda si elle traversait des ruines bien conservées. Mais des lianes couvertes de fleurs lavande grimpaient le long des murs vers la lumière, et l’air respirait la vie. Privée des odeurs par la combinaison, elle sentait presque le parfum de l’air frais…
Quelle que soit la technologie dont ils disposaient, elle donnait des résultats impressionnants, pour une communauté si petite. Elle regarda les fenêtres circulaires et les passages, imagina une sorte de souk.
Et là, devant elle…
Une église.
Dans une salle souterraine, à des millions de millions de kilomètres de la Terre, une église traditionnelle normande se détachait du sol de pierre, son clocher perdu dans la lumière.
— Oh…
— Saint-François. Dans la roche vivante.
À y regarder de plus près, l’église était assez modeste. Elle n’avait pas d’ornementation élaborée, et ses vitraux évoquaient les essais d’un apprenti. Un bloc de pierre enchâssé dans le mur près des portes portait l’inscription : L’œuvre du gouvernement est l’œuvre de Dieu.
L’entrée était un tunnel d’arches arrondies ; des bancs de bois bordaient les murs. Shan traversa derrière Sam, étrangère en combinaison spatiale égarée dans une église. L’incongruité de la situation ne lui échappait pas. Les ténèbres fraîches l’engloutirent, et ses yeux prirent de nouveau le temps de s’adapter.
Ce qu’elle vit lui fit rectifier son impression. Vu de l’extérieur, le verre plombé ne ressemblait à rien. Mais de l’intérieur, les images étaient à couper le souffle. On trouvait d’étranges parties d’un blanc opalescent, comme si l’artiste avait manqué d’idées pour les halos. À part cela, les silhouettes humaines – sans doute tirées d’histoires de la Bible, supposa-t-elle – étaient très délicates. Des flaques de violet, d’émeraude et de rubis luisaient majestueusement sur l’autel.
— Josh, appela Sam d’un chuchotement assourdissant. Voici le groupe d’intervention.
C’était donc ainsi qu’on les voyait. Peut-être, après tout. Elle arrivait avec une poignée de troupes d’assistance – sur le papier, en tout cas – et quelques chercheurs financés par le privé, sur une planète dont les habitants n’avaient à l’évidence pas besoin d’aide, et ne voulaient sans doute pas de recherches.
Josh sortit de derrière un pilier et la regarda. Il tenait une petite jardinière dans une main, et une poignée d’hellébores roses et blanches dans l’autre. Artificielles. Très réalistes, mais en papier. Shan s’en fit la remarque, avant de s’intéresser à Josh. Un homme large d’épaules, et plus grand que la plupart des humains qu’elle connaissait. La quarantaine, des cheveux fins et clairs, des yeux bleus très pâles. Un homme à qui beaucoup d’autres auraient sans doute aimé ressembler. Ses vêtements étaient de la même étoffe utilitaire que ceux de Sam, à part le col anglais boutonné.
— Commandante, salua-t-il poliment.
Il posa la jardinière et lui tendit la main. Elle la saisit aussi fermement que possible dans son gant.
— Superintendante, insista-t-elle. Je suis officier de police. Heureuse de vous rencontrer.
— Pardon de vous avoir demandé de venir seule. Nous ne voulons pas paraître hostiles, mais nous ne comptions pas recevoir de visite. Nous sommes un peu surpris que le premier contact se fasse avec des forces armées.
— Je comprends mieux, dit-elle sincèrement. Toutes mes excuses, cette rencontre aurait pu se passer beaucoup mieux.
Pour lui, toutes les forces officielles étaient des soldats.
— Vous venez de loin. Parlons.
— Si j’arrive au mauvais moment, je peux attendre.
Elle passait d’une conversation délicate à une autre, s’attendant à faire un faux pas à tout instant.
Josh lui présenta les fleurs. Elle tendit la main comme pour les toucher, mais la combinaison l’en empêchait. Cette barrière devenait de plus en plus frustrante.
— Des hellébores, expliqua-t-il. Nous avons même du vrai houx, mais les arbres sont devenus trop grands pour qu’on les amène à l’intérieur. Et nous ne voulons pas les abattre par simple souci décoratif, bien sûr.
— Elles sont très réalistes. (Shan mourait d’envie de se gratter entre les omoplates.) Combien de temps vous faudra-t-il pour analyser les échantillons sanguins ?
— C’est en cours. Je vous promets de faire au plus vite.
Au moins, cela montrait que les colons avaient conservé une certaine sophistication, puisqu’ils possédaient encore un labo. Le système de défense était-il de leur invention ? Ils avaient eu près de deux siècles pour ça… Mais elle en doutait.
— Pourquoi ne pas vous asseoir un moment ? proposa Josh comme si elle avait pu faire autrement. Je reviens dès que votre propre échantillon aura été validé.
Shan resta seule dans l’église. Ç’aurait été une expérience sereine si son casque n’avait pas amplifié le bruit de sa respiration. Elle se concentra sur les mouvements de sa poitrine et trouva un rythme lent. La lumière colorée du vitrail caressa ses genoux, étincelant sur les panneaux de contrôle et les jointures. C’était troublant.
Un saint entouré d’animaux était suspendu, immobile, dans la lumière. À ses pieds, un parchemin disait : « Ce sont Satan et ses sbires qui sacrifient les animaux. » C’était presque une idée païenne. Josh n’aurait sans doute pas approuvé cette remarque.
Shan se réveilla en sursaut, le cœur battant. Josh lui souriait. Il porta la main à sa tempe.
— Vous pouvez retirer votre casque, vous n’avez rien. Pardon de vous avoir surprise.
Elle brisa le joint d’étanchéité avec soulagement. L’air humide sentait vaguement le bois. En arrière-plan, quelques arômes inconnus… fruités ?
— C’est beaucoup mieux. Je m’étais endormie. Mon métabolisme ne s’est pas encore remis de la cryo. Alors, pas de vilaine substance ?
— Quelques-unes, mais on pourra s’en occuper. Venez, je vais vous faire visiter la ville.
Elle ressortit de la nef avec lui, soulagée de partir, comme une cambrioleuse qui se serait découragée. Elle était toujours mal à l’aise quand elle marchait sur un sol que d’autres considéraient consacré. Elle s’arrêta pour un dernier coup d’œil aux vitraux.
— C’est impressionnant.
— Il paraît que les parties translucides sont d’un bleu et d’un mauve saisissants, dit Josh. Mais pas pour des yeux humains.
Il eut soudain une expression étrange et se détourna. Parlait-il de la vision des anges ? La voix de Pérault remonta du passé : Nous savons qu’ils sont entrés en contact avec des extraterrestres. Shan décida de ne pas poser de question. Trop tôt.
Elle trouvait indécent d’enlever le reste de sa combinaison dans l’église. Sortie du porche, elle s’en débarrassa et la plia sur son bras. Elle sentait un léger courant d’air contre son visage – certainement artificiel – et un mélange entêtant mais indéfinissable. Ail, gingembre, et bien d’autres choses.
— Je vous fais visiter les parties principales de la ville, pour que vous appreniez à vous repérer. Ça va prendre un moment. Nous utilisons peu de véhicules. Vous pouvez marcher ?
— Je vais m’habituer à la gravité…
En se mettant à sa hauteur, Shan se rendit compte que Josh faisait une tête de moins qu’elle. Mais il marchait plus vite. Il lui faudrait une bonne semaine pour s’habituer aux sept kilos que lui ajoutait la planète. Ils remontèrent la pente jusqu’à la surface, devant des fenêtres qui déversaient une lumière vive. Il y en avait tellement. Elle paraissait jaillir de sous la terre, comme s’il y avait un soleil au centre du monde. Shan désigna les édifices enfouis.
— Des maisons ? (Puis elle tenta une nouvelle approche.) Pourquoi sont-elles enfouies ?
— La même raison que d’habitude. On conserve mieux la chaleur, et on capte assez de lumière. De plus, les vents peuvent être très violents, par ici. Alors, que dites-vous de notre église ?
— Très impressionnante. Une œuvre d’amour. D’autant plus que vous l’avez construite sous terre.
Elle se rappela l’inscription, la proclamation de l’époque du Raj, à l’époque où les Européens occupaient l’Inde. l’œuvre du gouvernement est l’œuvre de Dieu.
— C’est la coutume locale, dit Josh avec hésitation.
Il remonta une nouvelle pente vers la surface. Derrière elle, Shan voyait le haut des maisons enfouies qui accrochaient encore la lumière ; elles dépassaient à peine plus que des silos à missiles.
— L’usine est par là. Les bots ont bien tenu, mais on ne l’utilise pas tout le temps.
À mesure qu’ils avançaient, les maisons étaient plus disséminées, de plus en plus difficiles à voir. Surprise, elle supposa que c’était peut-être une mesure défensive. Dans ce cas, c’était une protection contre un ennemi aérien, qui visait à vue ou par détection thermique. Ou alors, une méthode de construction imposée par le climat local.
— Pas de visiteurs importuns ?
La voix de Josh changea de nouveau. Il n’avait pas l’habitude de mentir, et ça se voyait. Donc, Shan avait touché juste.
— La plupart de nos visiteurs sont tout à fait bienvenus. Regardez les portes quand vous vous rendrez dans une de nos maisons.
Shan décida de remettre cette conversation à plus tard. L’heure était aux questions touristiques sur la flore et la faune. Quel que soit le point faible, elle aurait le temps d’y revenir. Et il était encore beaucoup trop tôt pour évoquer les extraterrestres.
Tournée vers l’horizon, elle vit une terre fertile surmontée par une lune bleue et marbrée. Et un futur champ de bataille. Car certains voudraient forcément quitter la Terre pour venir ici. Peu y parviendraient, certes, mais assez pour ravager la colonie. Elle voulait s’accrocher à cette idée. Et le BR l’y aurait forcée, de toute façon. La voix de Pérault lui répétait qu’il fallait préserver la mission des colons.
Pérault devait être morte, à présent. Shan ne s’était pas attendue à ça.
— Les champs sont par ici.
La voix de Josh la ramena au présent. Le sol descendait légèrement, et elle apercevait des silhouettes vêtues de beige, affairées parmi les carrés verts qui cédaient brusquement la place aux bleus et ambres sauvages, très loin. Mais des champs, pour elle, signifiaient des carrés à perte de vue, chacun d’une couleur. Avec beaucoup de machines. Son cerveau luttait pour comprendre.
— Je suis désolée, mais je ne sais pas ce que j’ai sous les yeux. Il n’y a pas de délimitation.
— C’est volontaire. Nous plantons de petits arpents, et nous mélangeons les différentes variétés. La monoculture n’était pas appropriée. Il y a énormément de soja et d’avoine, ici.
— Je suis impressionnée que vous puissiez faire pousser ces cultures à ciel ouvert.
— C’est récent. (Encore cette pause avant de répondre. Disposait-il de biotech qu’il voulait cacher à l’équipe ?) Nos cultures sont très variées. Soit en surface, soit en serres souterraines.
— C’est un uniforme, le beige ?
— Non, mais nous ne prenons pas la peine de teindre nos tenues de travail. C’est tout simplement la couleur de la fibre de chanvre.
— Alors vous vous préoccupez de la protection de l’environnement. (Le Briefing refoulé s’insinua dans sa conscience : Ils ont emporté l’archive la plus complète de spécimens végétaux et animaux.) Je crois que nous avons beaucoup de points communs. Vous connaissez EnHaz ?
— Non.
— Environmental Hazard Enforcement. Protection de l’Environnement. C’est une force de police, à laquelle j’appartiens. C’est mon travail actuel.
— Il est louable que les gens de votre époque aient reconnu les atteintes au monde naturel comme un crime.
De votre époque. Ça faisait un peu mal. Certes, elle était morte, pour tous ceux qu’elle connaissait, tuée par l’aller simple vers l’ailleurs et le futur. Cette prise de conscience s’annonçait longue et cuisante.
— Et je ne laisserai personne attenter à votre univers non plus.
Pauvre Josh : il avait trouvé son petit paradis, et maintenant le monde séculier, avide et mercantile, venait s’en mêler. Il avait bien le droit d’être méfiant. Shan commença à se demander comment elle pourrait garder le contrôle de l’équipe scientifique.
Le temps qu’elle ait fait le tour de la colonie, ses jambes lui demandaient grâce. Elle respirait péniblement. Ses yeux et son nez coulaient sous l’effort. Il lui faudrait du temps pour s’adapter à la gravité accrue et à l’oxygène raréfié. La combinaison des deux était merdique, mais le résultat demeurait tout de même assez proche de la Terre, pour une planète habitable. Ce n’était pas du méthane, et elle restait capable de lever les jambes. Oui, c’était plutôt bien.
Josh lui fit descendre quelques marches vers une salle souterraine de pierre blonde. Le silence y régnait en maître, troublé seulement par les chants d’oiseaux. Les murs s’incurvaient autour de Shan, et elle voyait en périphérie de la salle des pièces assez grandes pour des sièges et des tables. Comme le moyeu d’une roue.
Des guirlandes de papier aux teintes douces décoraient le haut des murs, et il y avait des fleurs en papier partout. Certaines – moins merveilleuses, moins réalistes – étaient à l’évidence l’œuvre laborieuse d’un enfant. Pas de sapin de Noël. Toutefois, une plante qui lui arrivait à la taille, dans un pot de céramique, portait une myriade de minuscules globes aux couleurs chamarrées. Apparemment, la production de verre était une activité florissante.
— Je vois ce que vous vouliez dire, pour l’isolation des maisons. C’est très paisible. (Elle regarda le puits de lumière qui servait de plafond. Son dôme un peu opaque donnait une clarté douce.) C’est aussi taillé dans la pierre ?
— Dans la pierre en partie, et dans la terre. La finition est en terre compactée, scellée avec une sorte de craie. (Josh prit une bouteille en céramique sur une petite desserte.) Nous avons du vin. Vous en voulez ?
— Oui, volontiers. J’aimerais beaucoup le goûter.
Assise à la table sur un banc matelassé, Shan le regarda verser à boire. En temps normal, elle ne buvait pas. Mais un refus n’aurait pas été très diplomate. La courtoisie lui souffla également de ne pas examiner la couleur du vin trop longuement. De toute façon, le verre orné de spirales opaques aurait masqué tout défaut. La vague odeur de fraise et de menthe rappelait à sa conscience des souvenirs trop fugitifs pour qu’elle les reconnaisse. Pourtant, elle les savait siens, pas implantés par la drogue. Elle trempa les lèvres dans le vin. Le résultat se révéla très agréable, et le verre était vraiment charmant. Cet artisanat ferait sans doute partie des images agréables qu’elle garderait de l’endroit. Un lieu transparent…
— Que comptez-vous faire ? demanda Josh.
— Si vous n’avez pas besoin d’aide, nous mènerons diverses explorations, et cataloguerons peut-être une partie de la flore et de la faune. (Le chant des oiseaux commençait à accaparer son attention. Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi.) Avec votre accord, bien sûr.
— J’en discuterai avec le Conseil, annonça Josh. Je ne pense pas que votre équipage nous causera de problème. Mais nous ne pouvons pas vous laisser emporter la moindre chose vivante.
Shan eut une hésitation. Constantine avait ses propres valeurs, ses propres règles, établies par des siècles d’isolement. Pour une requête, celle-ci était plus qu’inoffensive.
— Josh, la prise d’échantillons botaniques vous posera-t-elle un problème éthique ?
— Comme je vous l’ai dit, rien de vivant.
Elle aurait dû s’y attendre. Elle ne s’y était pas attendue.
— D’accord. Et les techniques non intrusives ? Comme le scan ?
— Vous êtes tout à fait bienvenus si vous voulez regarder et apprendre. Restez. Mais vous ne devez pas interférer avec ce monde, et vous ne pourrez pas vous y installer.
— Ne vous inquiétez pas, nous comptons tous rentrer chez nous. Et nous n’oublierons pas que ce monde est à vous.
— Il n’est pas à nous. Souvenez-vous-en, nous ne sommes que des invités, ici.
— Je tâcherai de m’en souvenir.
— Voulez-vous rester dîner ? Beaucoup de gens auront envie de vous voir. Et vous pourriez venir à la messe de minuit, aussi. Enfin, je peux comprendre que vous trouviez cela déplacé.
— Le paganisme enseigne la tolérance, Josh. La différence ne m’est pas pénible. En ce qui ne nuit point, fais ce qui te plaît. (Shan fit mine de boire. La première règle de la diplomatie était de ne jamais refuser la nourriture ou la boisson. La deuxième était de s’attirer les grâces de la divinité locale. Un peu de politesse ne nuirait à personne.) Mais j’ai une question.
— Dites-moi tout…
— J’entends des chants d’oiseaux. Ce n’est pas normal, n’est-ce pas ?
— Des geais, confirma Josh.
— De la banque génétique ?
— Non, c’est un enregistrement. Nos ancêtres regrettaient les chants d’oiseaux plus que tout. À présent, m’en voudriez-vous de vous laisser ici un moment ? Je dois aller vérifier les fleurs pour le service. Servez-vous du vin. La cuisine est par là.
Shan se dandina sur son siège.
— Et les toilettes ?
— Par là.
Soit elle avait gagné sa confiance, soit il n’y avait rien de précieux à voler. Un tel degré de naïveté était aussi étranger pour elle que les arbres d’automne-printemps. Mais elle se confina automatiquement à la pièce principale et aux toilettes. Elle répugnait à se servir dans la cuisine d’un inconnu, même après qu’on l’y eut invitée.
Le Thétis devait attendre un rapport de situation, mais elle préféra faire le point d’abord. Levant son verre à la lumière, elle admira ses couleurs changeantes et ses motifs délicats. Dommage pour le vin. Elle se sentit coupable de regarder dans la cuvette des toilettes – en verre blanc opaque, plus un urinoir qu’autre chose – pour voir si elle pouvait y verser son vin. L’alcool n’avait pas sa place dans une journée de travail, surtout quand on avait la tête farcie d’un BR. Elle trouva la chasse d’eau et regarda le vin disparaître.
Les oiseaux inexistants lançaient toujours leurs trilles. Shan commençait à vraiment apprécier Constantine. C’était une ville d’artisans, des hommes et des femmes passionnés, qui mettaient le même entrain dans tout ce qu’ils faisaient
– les bâtiments, les meubles… Les portes étaient parfaitement planes. Elle passa la main sur leur surface – bois ou composite ? – et sourit de les sentir si lisses.
Au bout d’un moment, elle remarqua qu’aucune n’avait de verrou.