Il n’avait jamais eu besoin de dresser des cartes. Bien sûr, les bezeri en avaient créé, eux, mais elles couvraient les eaux, pas les terres. Aras possédait encore une carte bezeri originale, une œuvre magnifique en sable coloré pressé entre deux couches cristallines de coquillage d’azin. Les parties vertes étaient saupoudrées de cercles de profondeur et de points serrés pour les clans, nommés en lumière et en couleur. Mais la masse d’information s’arrêtait aux zones marron inexplorées, la Surface sèche. Quel intérêt aurait-elle eu pour ce peuple aquatique ?
Par le pont de son vaisseau, la lumière tombait sur la table et dansait sur la carapace d’azin. Il tournait et retournait cette antiquité entre ses doigts. Une partie des grains de sable et de roche disposés avec tant de soin commençait d’ailleurs à bouger. Avec le temps et l’air sec, les plaques de coquillage commençaient à se tordre et relâchaient leur étreinte sur le sable. La carte se déplaçait, se brisait. Il eut un soupir de regret et la reposa sur la table pour ne pas l’abîmer davantage.
Plus personne n’en produirait. Les bezeri avaient de meilleures technologies, à présent ; ils connaissaient d’autres mondes, grâce aux wess’har. Le coquillage d’azin était un piètre substitut au verre et aux composites transparents. Sa détérioration lente l’attristait.
Cette carte meurt, se dit Aras. Je survivrai même à la carte…
Il était le dernier de son escadron. Le dernier de sa race. Et il ne savait pas si cela devait l’attrister ou non. Deux cent sept tués pendant la guerre. Plus soixante qui avaient pris leur propre vie. C’était la seule façon pour eux de mourir. Un trépas soudain et explosif, loin de tout endroit où leurs restes auraient pu s’avérer dangereux. Pour eux, pas de retour à la Terre et au cycle de vie. Et il était là, lui, vivant et amer. Benjamin Garrod l’avait détourné de l’oubli en lui disant qu’il avait un travail, que sa vie ne lui appartenait pas. Qu’il n’avait pas le droit d’y mettre lui-même un terme.
C’était bien le problème de l’ADN humain qu’il avait récupéré. Il ne savait jamais ce qui venait de lui, et ce qui se décidait sous l’influence étrangère de ces instincts contre-nature. Les humains avaient une relation étrange et pesante avec la mort.
Aras regarda la carte une dernière fois, la rangea dans son paquetage et partit pour la Cité temporaire, la garnison de Bezer’ej. Cela faisait longtemps qu’il n’était pas allé les voir, mais il leur devait une explication à propos de ce qui se jouait à présent dans l’enclave humaine. La grande matriarche Mestin l’avait prévenu et sa fille le lui avait répété : l’espèce humaine ne serait pas facile à gérer. À présent, Mestin n’hésitait pas à lui faire remarquer à quel point elles avaient eu raison. Mais les nouveaux venus étaient si peu nombreux ! Durant le délai qu’il lui faudrait pour les juger, ils n’auraient pas le temps de faire beaucoup de mal.
La pression montait. Pour protéger des milliers d’espèces en voie de disparition, il avait justifié le sauvetage de la colonie, toutes ces décennies auparavant. Avait-il provoqué un raz-de-marée ?
Le soleil était bas sur l’horizon quand il sortit de l’environnement humain pour attendre le pilote bezeri, près de la côte. Les bas-fonds étaient déjà sombres ; l’odeur aigre de la végétation pourrissante flottait dans le vent. Il arpenta les galets, traçant un cercle entre le Lieu du Souvenir du Premier et le Lieu du Souvenir des Revenus, autels aux explorateurs bezeri qui avaient échoué leur embarcation pour explorer la Surface sèche.
Le Premier n’était jamais revenu, comme beaucoup de pilotes après lui. Pleinement conscients qu’ils ne pourraient pas remettre leur cocon dans l’eau, ils étaient prêts à mourir pour la Découverte. Chaque fois qu’il voyait ces deux autels, Aras se sentait triste, sans bien savoir pourquoi. Il n’avait aucune raison de pleurer leur choix, car les bezeri partageaient avec les wess’har l’acceptation de la fin. Mais leur sacrifice avait commencé à le déprimer. Il passait peut-être trop de temps avec les humains.
Aujourd’hui, les bezeri avaient de meilleurs systèmes de propulsion, et disposaient d’une riche source de données grâce au peuple d’Aras. S’ils s’échouaient, c’était par goût insensé du risque. Devant Aras, les lumières scintillantes des profondeurs se firent plus vives et dansèrent un message de reconnaissance.
— Désirez-vous voyager ?
Aras leva sa torche et l’inclina sur les vagues douces : rouge, bleu, ultraviolet, puis vert et ultraviolet en même temps, dans un ordre déterminé qui dansait sur la périphérie de la torche en forme de bol.
— Oui, je veux aller à la Cité temporaire.
Toujours aussi fiable, l’appareil bezeri s’éleva vers la surface, dans un remous d’écume. Il y avait toujours une patrouille dans les parages à cette période de la journée, au cas où un promeneur bezeri aventuré trop haut se retrou-verait coincé dans les eaux peu profondes, loin du sanctuaire marin de sa race. Il y avait toujours des individus prêts à risquer la suffocation pour mieux apercevoir la Surface sèche. Le pilote s’aventura quelques instants à l’air libre pour laisser Aras se glisser dans la coque douce et transparente.
Il y a des nouveaux, ici, clignota le pilote avant d’enrouler ses tentacules autour des commandes. La turbine utilisait un jet d’eau continu pour propulser l’appareil. La mer a un goût de brûlé.
Aras ne répondit pas avant d’avoir assez suspendu sa respiration pour faire face à l’arrivée d’eau. Il tourna la torche vers le pilote. Oui, mais pas beaucoup. Faites-moi confiance. L’équilibre ne sera pas compromis.
Le pilote eut un mouvement ondulant qui remonta le long de ses six bras. Aras trouvait intéressant que des êtres mous et fluides comme les bezeri partagent avec les humains l’habitude de hausser les épaules, bien souvent avec les mêmes nuances de signification. Il s’inclina autant qu’il le put et regarda le ciel, encore faiblement visible au travers de la coque transparente et de l’eau peu profonde.
Une magnifique danse de conversations lumineuses éclata quand une troupe de bezeri traversa l’eau pour profiter du soir tombant. Sa vie était solitaire et frustrante, encore compliquée par son parasite, sa c’naatat, mais il y avait aussi beaucoup d’avantages aux changements qu’elle avait causés dans son corps.
Concentré sur le rythme de sa respiration, il commença à en ralentir la cadence, pour finir par la suspendre entièrement. Il pouvait réduire suffisamment son besoin d’oxygène pour voyager avec les bezeri dans leurs propres embarcations à coque molle. Les wess’har normaux en étaient incapables.
La c’naatat avait ses privilèges.
Shan était appuyée contre le chambranle de l’entrée de la maison de Josh. Elle entendait des voix de plus en plus nombreuses. Incroyable comme les sons portaient loin, quand il n’y avait ni circulation ni machines à proximité. Elle n’avait jamais connu un silence pareil, et il possédait presque son propre ronronnement – jusqu’à ce qu’elle reconnaisse ce battement humide comme celui de son cœur qui résonnait à ses tympans. Tandis que le soleil descendait vers l’horizon, la colonie commença à changer de mélodie. Les habitants rentraient des champs.
Josh fut le premier à apparaître, suivi d’un adolescent, d’une petite fille et d’une femme de son âge. Comme lui, ils étaient petits et noueux, vêtus de vêtements de travail aux nuances beige et crème. Mais la femme était plus orientale, et les enfants présentaient un amalgame des deux types.
— Superintendante, ma femme Deborah, mon fils James et ma fille Rachel, dit-il en les désignant.
Ils la saluèrent d’un signe de tête, comme s’ils la craignaient un peu quand même. Shan parvint à leur renvoyer un salut plus enjoué.
— Nous allons nous laver, puis nous partons pour la messe de Noël.
— Vous êtes une policière, dit la petite fille.
— Tout à fait.
— Qu’est-ce que vous êtes grande !
— Comme mon père, dit Shan.
Cette réflexion-là allait vite la fatiguer.
— Vous tuez des gens ?
Oh, mon Dieu !
— Seulement quand j’y suis forcée.
La petite fille partit en sautillant, avec un hochement de tête sage. Josh s’était composé une expression de surprise souriante mais bienveillante.
— Ne faites pas attention à moi, dit Shan. Je vais aller faire un tour, si vous voulez bien. Je sais où est l’église.
— Nous en avons pour une heure, environ. Il y a beaucoup de textes à lire dans la sacristie, si vous ne savez pas quoi faire.
Shan supposa que cette sacristie se trouvait dans Saint-François. Elle s’engagea sur le chemin principal et dépassa des gens qui la saluèrent avec nervosité. Les nouvelles se répandaient très vite, ici. Elle comprenait leur anxiété. Face à leur colonie – la Terre telle qu’elle aurait dû être – Shan représentait la Terre telle qu’elle était devenue. Elle n’aurait pas aimé se voir sous le même jour. La mission et les colons auraient aussi bien pu appartenir à des espèces différentes.
Elle entra dans l’édifice et essaya deux portes – toujours sans verrou – avant de reconnaître un terminal de données et de poser une main sur le panneau pour l’activer. Dans les vidéos, la technologie fonctionnait toujours. En réalité, les interfaces étaient beaucoup moins universelles. Elle s’efforçait encore de trouver les bonnes commandes quand des bruits approchèrent dans le passage.
Les colons se massaient dans l’église, et elle se glissa derrière eux. Ils étaient serrés les uns contre les autres, enfants comme adultes, et pourtant la patience et la bonne humeur étaient générales. Ce n’était pas une foule urbaine. Elle se retourna et trouva Josh derrière elle.
— C’est la communauté au complet ?
— Oui. (Il avait un sourire distrait lié au culte, et non à un quelconque sentiment envers elle.) Personne ne raterait la messe de minuit…
Shan comprenait très bien Noël. C’était semblable au Solstice. Elle pensa au soleil qui se couchait tôt, et à la ruée vers des lieux vraiment anciens, pour marquer l’occasion. Elle se rappela les hausses de prix des hôtels dans les lieux tels qu’Avebury ou Stonehenge, et les gens qui juraient de ne plus se faire avoir l’année suivante, parce que le Solstice devenait trop commercial, et perdait de son merveilleux. À l’époque, on commençait à vendre le houx bien avant la Samhain…
Ça a dû changer, se dit-elle. En soixante-dix ans…
Elle se rassit et remarqua une très nette zone d’exclusion autour d’elle. Peut-être pour épargner la cohue à l’invitée de Josh. Ou alors, les colons craignaient encore qu’elle les contamine. Ça n’avait pas d’importance, elle n’était pas là pour se faire accepter ou s’intégrer. Sa venue était purement professionnelle, et temporaire.
Des chœurs surgirent de nulle part. Les chants parurent naître à un point de l’église, puis tout le monde les rejoignit, les enchaînant l’un après les autres. Profitant de ce moment de communion rituelle, Shan se sentit le droit de les étudier. La composition raciale du premier groupe immigrant était encore très nette, certains possédant encore un héritage homogène tandis que d’autres avaient des traits de plusieurs races. Malgré son déclin, la chrétienté était encore cosmopolite.
Un adolescent noir se rendit au lutrin avec la démarche saccadée et timide des garçons en pleine croissance, et ouvrit une grande bible en vrai papier craquant. Il commença à lire à voix haute dans un silence parfait. Pas un toussotement, pas un frottement de pieds ou un enfant pour gesticuler. Mais le lutrin devrait être un aigle, se dit-elle. Elle avait vu de magnifiques lutrins dans des monuments et des livres, et tous représentaient des aigles. Pas celui-ci. C’était une créature ailée, mais elle n’en avait jamais vu de semblable.
L’office avait pris plus d’une heure, mais seul le raccourcissement de deux chandelles proches lui permit de s’en rendre compte. Une sorte de gong fit vibrer l’air, puis un autre plus aigu, et un autre encore, comme une mélodie sur des verres en cristal. Les colons se tournèrent les uns vers les autres pour s’étreindre, se serrer la main ou s’embrasser sur la joue.
— Le Christ est né, entendit-elle. Loué soit le Seigneur.
Toute la colonie était unie dans cette joie. Minuit, donc, et ces étranges sonorités… des cloches ! C’était une séquence musicale simple et claire. Josh apparut au moment où elle achevait de comprendre.
— Ce n’est pas exactement digne d’une cathédrale, mais ça fait l’affaire, dit-il. Du verre. Nous n’avons pas de bronze.
Il leva un index vers la voûte, et Shan vit une galerie sombre près du plafond, où une lumière tamisée soulignait à quelques secondes d’intervalle une surface réfléchissante quand un marteau invisible la frappait.
— Des cloches en verre ? C’est très pervers, souligna-t-elle. Vous tentez le Diable, si j’ose dire.
— Le verre local est d’une robustesse remarquable.
— Eh bien, joyeux Noël, Josh.
— Et vous… que devrais-je vous souhaiter, d’ailleurs ? Avant de commettre un impair…
Shan haussa les épaules.
— Un simple « Soyez bénie » fera l’affaire.
Ils échangèrent une poignée de mains hésitante. Avait-elle bien fait de révéler son éducation païenne ? Josh paraissait accepter cela comme un vrai libéral. Il comprenait peut-être vraiment ce qu’était le paganisme.
Le repas fut servi dans le réfectoire, près de l’église. Les odeurs emplissaient l’air, à la fois familières et étranges. Les épices et l’huile se mélangeaient avec un parfum boisé. La communauté prit place à de longues tables sur tréteaux ; deux adultes par table allèrent chercher les plats sur une desserte centrale. Shan remarqua qu’ils disaient leur bénédicité en groupes isolés. Du pragmatisme dans la dévotion : la nourriture refroidissait vite, et il fallait du temps pour servir toute une église, même en plusieurs équipes.
La nourriture n’était pas exactement celle à laquelle elle était habituée. Il ne s’agissait pas de festoyer, mais de se nourrir. Des soupes et de bons pains denses, des piles de féculents. Des haricots dans une sauce à l’huile. La plupart des aliments étaient d’origine terrienne. Mais pas de viande.
Elle se demanda d’abord si la viande était une denrée rare, puis elle comprit que c’était sans doute une omission volontaire.
— Votre communauté est végétarienne, dit-elle, aussitôt embarrassée par sa propre naïveté. J’aurais dû le comprendre toute seule.
Josh remplit le verre de vin auquel elle n’avait pas touché et posa une cruche d’eau à côté d’elle.
— Nous nous sommes rendu compte que nous pouvions survivre sans sortir les embryons d’animaux comestibles de leur environnement cryo. Nous avons compris que Dieu ne voulait pas que nous ayons à tuer.
Shan hocha la tête. Si c’était la raison qu’il invoquait, très bien. Beaucoup de Païens partageaient cette opinion. Elle profita de cette maigre parenté de pensée.
— Vous avez dû avoir du mal, au début. Comment avez-vous réussi à faire pousser des plantes en plein air ? Tout le monde pensait que vous échoueriez si vous abandonniez l’hydroponique.
— Non, Dieu a pris soin de nous dès le début, même dans ces circonstances improbables.
Mais Josh ne développa pas. Si elle venait un jour, la réponse intéresserait certainement ses passagers.
James, le fils de Josh, dur et carré comme son père, indiqua fièrement un plat de tranches de steak haché frit.
— Du soja, expliqua-t-il. C’est moi qui fais pousser les grains.
Il paraissait adorable, à des milliards de kilomètres des sales petits cons qu’elle voyait généralement.
— C’est très adaptable, le soja…
Elle était mal à l’aise. À part leur passer les menottes, elle ne savait pas vraiment quelle relation nouer avec les jeunes.
Tout le monde mangea comme si cette nourriture simple était le but de leur existence. Elle se rappela qu’il n’y avait sans doute pas de place pour les luxes frivoles. Tout ce dont la communauté avait besoin devait être développé, cultivé ou construit ici. Il n’y avait pas de boutique. Dans un petit groupe de gens, cela exigeait un travail et une ingéniosité immenses. Et des liens très étroits. Une communauté devait rester soudée si elle voulait survivre.
Shan les envia soudain.
— J’ai beaucoup de questions à poser, dit-elle. Je voudrais savoir comment vous avez réussi sans soutien médical, par exemple. Et comment vous réparez et entretenez vos machines. Ce genre de détails. Mais cela peut attendre.
— Dites-nous quand vous serez fatiguée, et nous vous installerons un lit, dit Josh en l’ignorant avec bienveillance – et en éludant les questions techniques. Demain, nous pourrons discuter de l’arrivée de votre équipe.
Chez Josh, son épouse lui montra une petite chambre d’amis avec un lit qui évoquait un futon, et un petit lavabo hémisphérique desservi par une courte longueur de tuyau. Deborah lui indiqua un recoin, comme une armoire.
— Les toilettes sont là, dit-elle avec un sourire fugitif en sortant.
Shan s’inquiéta soudain. Les toilettes dont elle s’était servie plus tôt n’en étaient peut-être pas. L’idée ne la lâcha pas. Elle s’était servie du lavabo ? Après tout, ç’aurait pu être n’importe quel type de réceptacle. Oh, mon Dieu ! Si c’était ça, elle ne s’en sortirait jamais…
Bon, il était temps de tenir le Thétis au courant. Elle ouvrit son Suisse.
— J’avais peur que vous ayez des ennuis, dit Lindsay au travers des parasites. Comment allez-vous ?
— Très bien, dit Shan. Mais nous avons des soucis de mon côté.
— Et ici aussi. Nous avons dû réveiller tout l’équipage et les passagers. Risque de malfonction cryo. Je suis désolée, Madame, je ne vous ai pas demandé votre avis au préalable, mais…
— Pas de problème, il fallait prendre une décision. Vous avez bien fait.
Il y eut une pause étranglée. À l’évidence, Lindsay ne s’était pas attendue à cette réponse. Pourtant, les problèmes étaient bien réels. Les événements se précipitaient un peu trop.
— Parfait, Madame. Mais ça devient très intime, ici. Le vaisseau n’est pas fait pour héberger autant de personnes. Quand allons-nous pouvoir débarquer ?
— Il va me falloir un peu de parlotte pour en arriver là.
— Mais nous ne courons aucun danger ?
— Les colons ne sont pas ouvertement hostiles, mais nous ne sommes pas exactement les bienvenus. (Et on ne sera pas ce que Constantine aura connu de mieux, non plus.) Si nous débarquons les chercheurs, ils devront accepter beaucoup de contraintes. Vous voulez bien les préparer à la déception qui les attend ?
— Entre ça et le manque d’oxygène, je pense que le choix sera rapide. Nous avons entre quarante-huit et soixante-douze heures devant nous. Le générateur ne peut pas suivre.
— Compris. Trouvez simplement le temps de leur dire qu’ils ne pourront pas emporter d’échantillons biologiques. Aucun.
— Sur ordre de qui ?
— Des colons.
Après une longue pause, où Shan pensa que la connexion était tombée, elle entendit des pas devant sa porte et se demanda si on l’avait écoutée.
— Capitaine Neville ?
— Oui, Madame ?
— Soyons bien claires. J’ai des ordres, quelque part dans mes souvenirs, et ils ne seront peut-être pas tout à fait conformes aux aspirations de nos passagers. Mais votre rôle est de soutenir l’administration civile. Moi, en l’occurrence.
— Compris.
— Si leur sécurité est compromise en orbite, je demanderai aux colons la permission de débarquer tout le monde.
— Je crois que c’est bien le cas, Madame.
— Alors je m’en occupe.
Engourdie par la fatigue, elle se prépara à aller au lit. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu’il fallait tordre tout le tube au-dessus du lavabo pour faire couler l’eau. Celle-ci était tiède. Elle ôta ses vêtements avant de les rincer dans l’évier, et s’essuya avec un chiffon à séchage rapide fourni avec sa veste de treillis.
Elle suspendit le chiffon sur le robinet ; le tissu était sec avant qu’elle ait trouvé l’interrupteur de la pièce. Elle ferma les yeux. J’ai vraiment fait pipi dans le lavabo ? Non, impossible. C’étaient des toilettes. Il y avait une chasse d’eau.
Incroyable que cela l’inquiète tant. Un vaisseau en panne, un équipage qui rongeait son frein et des extraterrestres – très probablement – qui pouvaient mettre toute une flotte en panne… Et, malgré cela, les toilettes ne voulaient pas reprendre leur place dans l’ordre des priorités.
Non, c’étaient bien des toilettes. Forcément.
Une fois ce sujet réglé, elle plongea immédiatement dans un sommeil sans rêves.